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AnalyseWashington ne mentionne pas l'Iran dans le cas Rushdie

L’Iran pourrait arracher de nouvelles concessions en matière de nucléaire

Ni l'attentat contre Rushdie, ni l'embrasement de Gaza n'ont entamé la détermination de l'Ouest à conclure un accord avec l'Iran, même si cela risque de poser problème à l’AIEA

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le chef de la politique étrangère de l'Union européenne, Josep Borrell, s'adresse aux médias, à son arrivée à un sommet de l'Union européenne à Bruxelles, le 23 juin 2022. (Crédit : Olivier Matthys/AP)
Le chef de la politique étrangère de l'Union européenne, Josep Borrell, s'adresse aux médias, à son arrivée à un sommet de l'Union européenne à Bruxelles, le 23 juin 2022. (Crédit : Olivier Matthys/AP)

À première vue, il semblerait que tous les signes pointent vers un accord nucléaire imminent entre l’Iran et les puissances mondiales P5+1.

« Les dernières négociations au Qatar avaient été mauvaises », confie Raz Zimmt, spécialiste de l’Iran à l’Institute for National Security Studies de Tel Aviv. « Mais le round de Vienne a semblé plus positif. »

« Nous sommes proches d’un accord », a déclaré lundi aux journalistes le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Nasser Kanaani, « sous réserve que les lignes rouges de l’Iran soient respectées et que les principaux intérêts du pays soient assurés ».

Lundi également, le ministre des Affaires étrangères a déclaré que Téhéran remettrait sa proposition « finale » sur la relance de l’accord nucléaire de 2015 avant minuit, après avoir reçu l’accord de Washington sur ses revendications principales.

Le Wall Street Journal a rapporté la semaine dernière que le responsable de la politique étrangère de l’Union européenne, Josep Borrell, en coordination avec Washington, avait offert des concessions importantes à l’Iran dans un projet finalisé lundi dernier, donnant à Téhéran la date-limite du 15 août pour répondre à ces propositions.

Mais les États-Unis et l’Europe ne devraient pas s’attendre à une réponse définitive de la République islamique lundi soir.

Le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Reza Najafi, quitte le Palais Coburg où se déroulent les négociations nucléaires à huis clos, à Vienne, en Autriche, le 5 août 2022. (Crédit : Florian Schroetter/AP)

« Un grand nombre de raisons invoquées par l’Iran pour dire non jusqu’à présent sont toujours valables aujourd’hui », estime Behnam Ben Taleblu, chargé de mission à la Foundation for Defense of Democracies (FDD). « Si le passé est effectivement un prologue, il est très probable que l’Iran essaiera de se frayer un chemin. »

En effet, même si l’Iran n’est pas satisfait de l’offre de Borrell, il est peu probable que le pays se retire de sitôt. Le fait de poursuivre indéfiniment les négociations sert les intérêts du régime à court terme de deux manières importantes, dit Ben Taleblu au Times of Israel.

Premièrement, cela sert de bouclier diplomatique à l’Iran contre l’éventualité d’une frappe militaire israélienne. Deuxièmement, cela empêche les États-Unis de se tourner vers un plan B, qui consisterait probablement en un renforcement des sanctions, combiné à un sabotage secret du programme nucléaire iranien.

Dans l’attente de mieux

Si l’Europe et les États-Unis ne cachent pas leur impatience de trouver un moyen de revenir à l’accord, l’Iran, pour sa part, ne semble guère s’inquiéter des menaces occidentales de se retirer. Pour autant, les organes de presse du régime n’ont certainement pas traité l’échéance donnée par Borrell en lui accordant un sentiment d’urgence.

Il semble plus probable que l’Iran demandera des clarifications et des définitions, tout en s’efforçant d’arracher davantage de concessions aux pays qui souhaitent désespérément un accord, pays dont font partie les États-Unis.

En effet, même les derniers rappels sur les multiples violations du droit international commises par le régime iranien et le soutien apporté par ce dernier à la violence dans le monde ne semblent pas avoir entamé la détermination du président américain Joe Biden à conclure un accord.

Au début du mois, le groupe terroriste du Jihad islamique palestinien, financé par l’Iran, a tiré plus de 1 100 roquettes depuis Gaza en direction d’Israël pendant les trois jours qu’a duré l’opération Aube. Le chef du Jihad islamique palestinien, Ziad al-Nakhaleh, était à Téhéran, où il a rencontré le président iranien Ebrahim Raisi au début du conflit.

Des troupes israéliennes lancent un drone pendant l’opération Aube, sur une image publiée par l’armée le 9 août 2022. (Crédit : Armée israélienne)

Mercredi, le ministère américain de la Justice a accusé un membre du Corps des gardiens de la révolution islamique d’Iran d’avoir envisagé l’assassinat de John Bolton, ex-conseiller à la sécurité nationale de l’ancien président Donald Trump.

Et il y a trois jours à peine, un Américain de 24 ans d’origine libanaise a poignardé Salman Rushdie, l’auteur condamné à mort par une fatwa lancée en 1989 par le Guide suprême iranien Ruhollah Khomeini. Les responsables iraniens ont eu l’affront de rendre Rushdie responsable de sa propre attaque.

Mais aucun de ces épisodes n’a fait fléchir la volonté de Biden. La Maison-Blanche semble déterminée à éviter de rejeter la responsabilité de la tentative d’assassinat de Rushdie sur l’Iran, qui n’a jamais annulé la fatwa ni fait pression sur la 15th Khordad Foundation – qui est placée sous la supervision du guide suprême iranien – pour qu’elle supprime la récompense fixée pour la mort de Rushdie.

Les deux premières déclarations faites à la suite de l’attentat sont venues du conseiller à la sécurité nationale, Jake Sullivan, et de Joe Biden lui-même. Ils ont tous les deux condamné la tentative d’assassinat et ils ont remercié les premiers intervenants, mais ils ont omis de mentionner la fatwa, la récompense ou l’Iran.

Cette image fixe tirée d’une vidéo montre Hadi Matar, 24 ans, de Fairview, à gauche, escorté de la scène, alors que les gens aident l’auteur Salman Rushdie, au centre droit, à la Chautauqua Institution, à Chautauqua, le 12 août 2022. (Crédit : AP)

Il aura fallu attendre dimanche pour que le secrétaire d’État Antony Blinken mette en cause Téhéran. « Les institutions d’État iraniennes incitent à la violence contre Rushdie depuis des générations, et les médias affiliés à l’État se sont récemment réjouis de la tentative d’attentat contre sa vie », a-t-il déclaré dans un communiqué. « C’est méprisable. »

La République islamique est consciente du fait que l’administration Biden, en plus de vouloir se concentrer sur la concurrence avec la Russie et la Chine et sur les questions nationales, considère également que les négociations avec l’Iran peuvent être utiles en elles-mêmes. « Ils croient que le simple fait d’évoquer l’offre de pourparlers sert de frein à l’escalade nucléaire iranienne », a déclaré Ben Taleblu.

Des pistes brouillées

Les Européens, eux aussi, ont montré cette semaine qu’ils étaient prêts à continuer à faire des concessions.

Tout au long de ces années de négociations, deux voies parallèles ont été suivies : la voie politique vers un accord, au moyen de discussions avec le P5+1 sur l’accord – connu officiellement sous le nom de JCPOA -, et la voie technique, avec les inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) de l’ONU.

Le directeur général de l’Organisation internationale de l’énergie atomique (AIEA), Rafael Mariano Grossi, à gauche, et le ministre iranien des Affaires étrangères, Hossein Amirabdollahian, se serrent la main avant leur réunion, à Téhéran, le 5 mars 2022. (Crédit : AP)

L’Iran cherche à établir un lien entre les deux, en exigeant de l’AIEA qu’elle mette fin à ses investigations sur les matériaux nucléaires manufacturés découverts dans trois sites non déclarés du pays, et ce avant de réintégrer le JCPOA. L’AIEA a accentué sa pression sur l’Iran au sujet de ces sites, blâmant officiellement Téhéran en juin.

Jusqu’à cette semaine, les puissances occidentales ont maintenu que les inspections techniques de l’AIEA n’étaient pas couvertes par l’accord de 2015 et qu’elles constituaient une question distincte.

Il semblerait, hélas, que l’UE soit sur le point de revenir sur cette insistance. Selon Politico, le projet de l’UE établit un lien entre le suivi du JCPOA et les inspections de l’AIEA, en proposant que Washington, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni « prennent en compte la volonté de l’Iran » de résoudre son différend avec l’AIEA, d’ici à ce que le JCPOA entre à nouveau en vigueur.

Une fois le lien établi, même si l’AIEA n’était pas satisfaite des explications iraniennes concernant les sites faisant l’objet d’une enquête, elle serait soumise à une pression massive pour clore ses enquêtes si l’Iran menaçait de se retirer d’un accord à cause d’elles. Des diplomates ont déclaré à Politico que cela pourrait également nuire à la crédibilité de l’AIEA en tant qu’acteur indépendant.

Sur cette photo d’archive du 25 mai 2022, Robert Malley, l’envoyé spécial de l’administration Biden pour l’Iran, attend de témoigner sur l’accord sur le nucléaire iranien lors d’une audience du Sénat sur les relations étrangères au Capitole à Washington. (Crédit : Brendan Smialowski/AFP)

Les porte-parole de l’AIEA n’ont pas répondu aux demandes de commentaires du Times of Israel sur le projet de l’UE.

Le projet Borrell affaiblirait également les sanctions américaines à l’encontre de l’Iran en autorisant les non-Américains à faire du commerce avec des entités iraniennes qui font des affaires avec les Gardiens de la révolution. Actuellement, ces transactions entraînent des sanctions de la part des États-Unis.

L’envoyé spécial des États-Unis pour l’Iran, Robert Malley, a démenti toute modification des sanctions américaines. « Nous n’avons engagé aucune négociation sur la modification des normes de diligence raisonnable, de connaissance du client ou d’autres normes de conformité aux sanctions américaines qui seraient maintenues dans le cadre d’un retour mutuel à la mise en œuvre intégrale du JCPOA », a-t-il tweeté.

Malgré tous leurs efforts pour faire avancer les choses au cours des 16 derniers mois, les dirigeants occidentaux sont toujours coincés et attendent Téhéran.

« En fin de compte, la question reste ouverte », a déclaré M. Zimmt. « À savoir, si le dirigeant suprême et le Conseil des gardiens sont prêts à prendre une décision claire dès maintenant pour revenir à l’accord. »

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