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Lula gouvernera au centre, sans conséquences pour la relation avec Israël – expert

Selon l’expert de l’Amérique latine, James Green, cette nouvelle présidence sera modérée, soutenue par la moitié des Juifs du pays

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

L’ex-président brésilien Luiz Inacio Lula adresse un signe à ses partisans après sa victoire sur le président sortant, Jair Bolsonaro, lors de l'élection présidentielle qui va faire de lui le prochain président du pays, à Sao Paulo, au Brésil, le 30 octobre 2022 (Crédit : AP Photo/Andre Penner)
L’ex-président brésilien Luiz Inacio Lula adresse un signe à ses partisans après sa victoire sur le président sortant, Jair Bolsonaro, lors de l'élection présidentielle qui va faire de lui le prochain président du pays, à Sao Paulo, au Brésil, le 30 octobre 2022 (Crédit : AP Photo/Andre Penner)

Selon un expert des questions brésiliennes, Luiz Inácio Lula da Silva, l’ex-président de gauche du Brésil qui a fait un retour tonitruant en politique en battant le président sortant, Jair Bolsonaro, lors d’un scrutin très serré ce dimanche, n’a pas caché son intention de gouverner au centre.

Il est probable que sa politique envers Israël et les Palestiniens soit, de ce fait, plutôt équilibrée.

Da Silva, ex-dirigeant syndical qui a été président du Brésil entre 2003 et 2010, a recueilli 50,9 % des suffrages lors du second tour serré de dimanche.

Le président Bolsonaro, candidat nationaliste de droite et fervent chrétien, a obtenu 49,1 % des voix.

Dans un entretien cette semaine avec le Times of Israel, James Green – professeur d’histoire latino-américaine moderne et d’études portugaises et brésiliennes à l’Université Brown, et professeur d’études latino-américaines à l’Université hébraïque – estime que Lula, sobriquet du nouveau dirigeant, ne devrait pas être considéré comme un radical.

En 2009, da Silva avait chaleureusement accueilli le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, négationniste notoire de la Shoah dont le régime persécutait minorités et critiques. Cette visite avait suscité de vives critiques internationales.

Un an plus tard, da Silva était le tout premier chef d’État du Brésil à se rendre en Israël depuis la tournée de l’empereur brésilien Pedro II en Terre Sainte, en 1876.

Il avait refusé de se rendre sur la tombe de Theodor Herzl, point de passage traditionnel des délégations étrangères, en l’honneur du 150e anniversaire du père du sionisme.

Quelques jours plus tard, il déposait une gerbe sur la tombe de Yasser Arafat à Ramallah.

Dans les toute dernières semaines de son administration, son gouvernement reconnaissait officiellement l’État palestinien.

Voici une transcription de l’entretien du Times of Israel avec Green, légèrement remanié pour plus de clarté.

The Times of Israel : A votre avis, que disent ces résultats de l’avenir du Brésil sur la scène internationale ?

Green : Je pense que Bolsonaro a été très isolé, marginalisé, à l’exception d’une poignée de pays, dont Israël. Je pense que Lula adoptera une position beaucoup plus ouverte avec les dirigeants d’Europe, d’Afrique, d’Asie, des États-Unis et d’Amérique du Sud. Il va vouloir rétablir cette notoriété qu’il a créée lorsqu’il était président, entre 2003 et 2010.

Par le passé, il y a eu une controverse en Israël et chez les Juifs du Brésil sur l’attitude de Lula envers les dirigeants iraniens et ses déclarations sur Israël. Pensez-vous qu’il va y revenir ou qu’il a aujourd’hui d’autres priorités ?

Professeur James Green (Courtoisie)

Non, je pense qu’il est dans une position très différente, et les gens qui s’attendent au retour de Lula de 2010 se trompent.

Il est à la tête d’une vaste coalition – dix partis plus trois autres partis clés qu’il va intégrer – pour s’assurer d’une majorité au Congrès. Mais pour le moment, il n’a pas de majorité au Sénat. Il sera donc naturellement beaucoup plus modéré sur ces questions.

Je pense qu’il va continuer de soutenir un État palestinien, mais je ne pense pas qu’il fasse quoi que ce soit susceptible de changer la politique d’équilibre entre deux pays, qui a été la marque de la politique brésilienne envers Israël et le Moyen-Orient.

Je sais qu’à un moment donné, il a basculé vers les pays arabes, mais je crois qu’il va revenir à une posture plus médiane.

Selon vous, quelle devrait être l’approche d’Israël ? Y a-t-il des domaines où il sera possible de travailler ensemble ?

Avant tout, il faut se garder de voir en Lula un radical, parce qu’il ne l’est pas, et que, lors de cette campagne, il a dû montrer sa modération sur tous les plans.

Le fait qu’il ait choisi comme candidat à la vice-présidence [Geraldo] Alckmin, un de ses anciens adversaires du traditionnellement opposé au parti PT [de Lula], le Parti social-démocrate brésilien, est très significatif.

Le fait qu’il se soit adjoint les services, au sein de son équipe de campagne, de deux personnes, l’une ex-ministre de son gouvernement qui avait rompu avec le PT avant d’effectuer un retour et de faire campagne à ses côtés, et l’autre, Simone Tebet, du Mouvement démocratique brésilien, qui a obtenu 5 % des voix avant de se rallier à lui – est là aussi très significatif de ce pas vers le centre.

Le président brésilien Jair Bolsonaro (au premier plan) et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu (à l’arrière-plan) prient au mur Occidental, site le plus sacré où les Juifs peuvent prier, dans la vieille ville de Jérusalem, le 1er avril 2019. (Crédit : Menahem KAHANA / POOL / AFP)

Je pense qu’il pourrait avoir besoin, dans une certaine mesure, de faire des gestes en direction des pays arabes du Moyen-Orient et envers la Palestine, mais ce serait à mon sens plus symbolique qu’autre chose sur la dynamique régionale à long terme .

Quelle est la position de la communauté juive du Brésil ?

La communauté juive du Brésil, relativement prospère, a voté selon des logiques de classe ou socio-économiques, mais elle a dans l’ensemble voté comme ses voisins.

Ainsi, dans les quartiers de la classe moyenne supérieure où les non-Juifs ont voté pour Bolsonaro, les Juifs ont voté de la meme manière. Il y a eu un changement en cela également.

Je pense que les Juifs du Brésil – qui sont parfois laïcs mais attachés à leur identité juive – ont soutenu Lula en plus grand nombre cette fois-ci. Nous ne connaîtrons jamais vraiment les chiffres parce qu’il n’y a pas vraiment de sondages sérieux sur la question. Mais j’estime personnellement aux deux tiers la part de la communauté juive qui a voté Bolsonaro lors des dernières élections, un tiers pour Lula. Cette fois-ci, le front s’est fracturé car Bolsonaro est allé trop loin, ce qui a provoqué une énorme inquiétude parmi les Juifs de la classe moyenne qui valorisent l’éducation, la culture, la lecture, autant d’idées et valeurs auxquelles Bolsonaro était fermement opposé.

Des Juifs brésiliens agitent des drapeaux brésiliens et israéliens et scandent des slogans de soutien au candidat à la présidence brésilienne, Jair Bolsonaro, sur la place Rabin à Tel Aviv, le 27 octobre 2018, avant les élections présidentielles au Brésil. (Capture d’écran : Canal 20)

Quel est l’avenir de Bolsonaro et de ses soutiens, amis d’Israël ? Pensez-vous qu’ils ont encore un avenir au Brésil ou qu’ils ont atteint leur apogée ?

Dans mon esprit, il ne fait aucun doute que les chrétiens évangélistes vont continuer à croître. Je ne vois rien de naturel à infléchir cette dynamique.

Je pense que si Lula s’entoure d’un gouvernement bien choisi, des chrétiens évangélistes vont se détourner de leur pasteur et de leur influence politique. Tout va dépendre de sa capacité à redresser l’économie, à obtenir les ressources nécessaires pour mener à bien les réformes sociales qui l’ont rendu célèbre et populaire. Après, il faudra voir.

Bolsonaro est très soutenu par les chrétiens évangélistes, mais n’oublions pas les catholiques conservateurs et d’autres, qui voient en Lula un homme corrompu, et préféreront donc soutenir Bolsonaro.

Mais si Lula réussit sur les questions sociales et économiques, une grande partie de ces réserves s’évanouira.

La JTA a contribué à la rédaction de cet article.

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