Malgré le battage, les experts doutent que les liens entre le Bahreïn et Israël éclatent au grand jour
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Malgré le battage, les experts doutent que les liens entre le Bahreïn et Israël éclatent au grand jour

Le royaume, en proie à de nombreux conflits, est peu enclin à gâcher son capital politique alors qu'il obtient déjà d'Israël ce dont il a besoin dans l'ombre

Dov Lieber est le correspondant aux Affaires arabes du Times of Israël

Le roi de Bahreïn, Hamed ben Issa Al Khalifa, le 7 avril 2016. (Crédit : Département d'Etat américain/domaine public/WikiCommons)
Le roi de Bahreïn, Hamed ben Issa Al Khalifa, le 7 avril 2016. (Crédit : Département d'Etat américain/domaine public/WikiCommons)

Des informations transmises ce mois-ci indiquaient que le royaume insulaire du Bahreïn effectuerait bientôt des démarches pour normaliser ses liens avec Israël, mettant un terme à sept décennies de boycott diplomatique à l’encontre de l’Etat juif.

Et certains experts qui se sont entretenus avec le Times of Israel ont expliqué avoir noté ces dernières années une tendance du Bahreïn à évoquer publiquement ses relations avec Israël.

Toutefois, dans le même temps, les analystes ont affirmé qu’il est improbable que le Bahreïn normalise ses liens avec l’Etat juif sans un sérieux développement dans le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens.

En normalisant ses relations avec Israël, le Bahreïn – une monarchie sunnite qui lutte pour maintenir sa main-mise sur une population à majorité chiite – perdrait trop de capital politique, ont-ils indiqué, tout en n’obtenant rien en retour que le Royaume ne peut déjà obtenir d’Israël dans l’ombre, notamment des accords commerciaux et sécuritaires signés secrètement ou par le biais de tierces parties.

Le débat actuel portant sur l’amélioration des liens entre le Bahreïn et Israël tourne autour de déclarations qui ont été faites par le rabbin Marvin Hier, doyen et fondateur du Centre Simon Wiesenthal de Los Angeles, en Californie et du directeur associé du centre, le rabbin Abraham Cooper, qui ont tous deux rencontré le roi du Bahreïn à Manama, la petite capitale de l’état du Golfe persique, le 26 février dernier.

Hier a indiqué au Times of Israel que le souverain bahreini, Hamad bin Isa Al Khalifa, avait exprimé son opposition au boycott arabe d’Israël et qu’il était prêt à laisser ses citoyens visiter librement l’Etat juif.

Les rabbins Marvin Hier et Abraham Cooper, du Centre Simon Wiesenthal, avec le roi de Bahreïn Hamad ben Issa Al Khalifa, au Bahreïn, le 23 février 2017. (Crédit : autorisation)
Les rabbins Marvin Hier et Abraham Cooper, du Centre Simon Wiesenthal, avec le roi de Bahreïn Hamad ben Issa Al Khalifa, au Bahreïn, le 23 février 2017. (Crédit : autorisation)

Depuis, des informations parues dans Al-Monitor et le Middle East Eye qatari ont signalé que le Bahreïn prévoyait d’envoyer des délégations commerciales en Israël avant la fin de l’année.

Le Times of London a récemment transmis un communiqué émanant de l’ambassade du Bahreïn à Londres qui paraissait admettre pour la toute première fois en public que les citoyens du royaume étaient libres, selon les termes de la loi du Bahreïn, de se rendre au sein de l’Etat juif.

« Le Royaume du Bahreïn n’a aucun problème ni aucune inquiétude à voir ses citoyens ou ses résidents pratiquer leur religion ou rendre visite à leur famille ou à leurs amis partout où cela puisse être – ce qui bien entendu, comprend l’état d’Israël », disait le communiqué.

Selon un porte-parole du ministère des Affaires étrangères israélien, les Bahreïni sont autorisés à visiter Israël après avoir fait la demande d’un visa particulier.

Le Bahreïn n’a pas démenti les propos des rabbins, et Israël, pour sa part, n’a pas fait de commentaires sur ces informations.

Si les liens entre le Bahreïn et Israël devaient se révéler au grand jour, cela représenterait une immense victoire pour le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, qui vante fréquemment la qualité des relations non-officielles entretenues par son gouvernement avec les états sunnites.

Le Bahreïn, un pays qui compte environ 1,4 million de citoyens, ouvrirait probablement une porte dans laquelle d’autres pays du Golfe, plus puissants, pourraient à leur tour s’engouffrer.

Netanyahu, au début du mois de septembre, a fait l’éloge des liens, « les meilleurs qu’ils soient », avec les états arabes sans pour autant donner plus de détails.

Le Premier ministre a dans le passé exprimé le désir que la normalisation des relations avec les états arabes puisse précéder la paix avec les Palestiniens, affirmant que la paix avec ces derniers est pour le moment intenable en raison de l’état de guerre actuel au Moyen-Orient.

Le positionnement adopté par les nations arabes, depuis des décennies, a été qu’Israël fasse la paix avec les Palestiniens avant toute perspective de normalisation.

Israël ‘idéalise’ les relations avec le Golfe

Yoel Guzansky, important chercheur spécialiste du Golfe et de l’Iran à l’Institut d’études nationales de sécurité israélien, a tendance à « réfréner l’enthousiasme » entraîné par ces informations.

Yoel Guzansky, chercheur spécialiste du Golfe et de l'Iran à l'Institut d'études nationales de sécurité israélien (Autorisation)
Yoel Guzansky, chercheur spécialiste du Golfe et de l’Iran à l’Institut d’études nationales de sécurité israélien (Autorisation)

Guzansky, ancien membre du Conseil national de sécurité sous la direction des Premiers ministres Ariel Sharon, Ehud Olmert et Benjamin Netanyahu, dit vouloir « manger son chapeau » si des délégations bahreïnies devaient venir publiquement en Israël.

Jusqu’à présent, constate-t-il, il n’a vu « rien de nouveau ».

« Il y a beaucoup d’idéalisation autour des relations avec le Golfe et ce pour diverses raisons, politiques et autres », dit-il, ajoutant que cette idéalisation a été attisée par le Premier ministre qui veut prouver qu’il peut améliorer les liens avec les états arabes.

« Il y a de la substance, avec des réunions et une coopération. Mais sans l’ampleur qu’il semblerait parfois [laissé entendre] », ajoute-t-il, disant qu’il a lui-même été témoin de cette coopération lorsqu’il a servi dans les différents gouvernements.

Les Bahreïnis, note-t-il, viennent en Israël depuis des années, pour les affaires, pour le plaisir ou pour faire un pèlerinage religieux. Les Israéliens aussi se rendent au Bahreïn.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à gauche, avec le président égyptien Abdel Fattah el-Sissi, à droite, à New York, le 18 septembre 2017. (Crédit : Avi Ohayun/GPO)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à gauche, avec le président égyptien Abdel Fattah el-Sissi, à droite, à New York, le 18 septembre 2017. (Crédit : Avi Ohayun/GPO)

Des documents de Wikileaks montrent que dès 2005, le souverain du Bahreïn s’enorgueillissait de ses liens avec l’agence d’espionnage israélienne du Mossad. Le développement de « contrats commerciaux », néanmoins, devront attendre la mise en oeuvre d’une solution à deux états pour le règlement du conflit israélo-palestinien, avait déclaré le roi dans le câble.

Selon Guzansky, il est probable que rien n’ait changé sur ce front.

« Pour que les choses sortent du placard, il faut que ça avance avec les Palestiniens », estime-t-il.

Israël et les Palestiniens n’ont plus pris place à la table des négociations depuis 2014.

Le chercheur note que les tensions sont élevées dans le Golfe alors qu’une coalition, avec à sa tête l’Arabie saoudite, continue de boycotter la puissante nation du Qatar et que l’Iran, le voisin du Bahreïn et l’ennemi juré d’Israël, cherche à engranger une plus grande influence dans la région.

Hier avait expliqué que le roi du Bahrein avait clairement établi que l’opposition à l’Iran rapprochait son pays d’Israël.

Guzansky affirme que, indépendamment de ce qu’il se passe véritablement, le Bahreïn n’a aucune raison de rendre publics ses liens avec Israël, une telle démarche n’ajoutant rien à la lutte menée contre la république islamique.

Guzansky indique que les Bahreïnis évoquent de plus en plus les relations qu’ils entretiennent avec Israël, ce qui, selon lui, est peut-être pour Manama une manière d’habituer l’opinion publique à l’idée d’éventuelles futures rencontres avec les Israéliens.

Il dit toutefois également que le Bahreïn peut peut-être simplement parler de ses liens avec Israël pour faire un « coup » en termes de relations publiques.

En 2011, le Bahreïn, avec l’aide de l’Arabie saoudite, avait violemment réprimé son soulèvement du Printemps arabe.

« De temps en temps, les leaders du royaume rencontrent des Juifs à Washington pour montrer aux Américains qu’on peut s’entendre. Cela montre qu’ils sont modérés et pragmatiques et qu’ils parlent aux Juifs et aux Israéliens. Je pense que c’est le principal objectif. Ce n’est pas nouveau et cela fait maintenant des années que ça dure », a-t-il dit.

Il souligne qu’un membre de la famille royale se rend chaque année à la petite fête organisée pour Hanoukka dans le pays insulaire et que le régime ne manque pas de traiter sa minuscule communauté juive de manière correcte.

Juifs orthodoxes et cheicks musulmans en keffiehs dansent ensemble sur de la musique hassidique pour célébrer Hanoukka au royaume de Bahreïn, le 24 décembre 2016. (Crédit : capture d'écran YouTube)
Juifs orthodoxes et cheicks musulmans en keffiehs dansent ensemble sur de la musique hassidique pour célébrer Hanoukka au royaume de Bahreïn, le 24 décembre 2016. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Toutefois, le royaume a subi de vives critiques après avoir réprimé violemment l’opposition, notamment en écrasant un bref soulèvement du Printemps arabe en 2011. Depuis lors, des groupes chiites continuent de protester contre la main-mise puissante du régime sur le pays, ce qui mène à des troubles locaux permanents.

Un galop d’essai ?

Hier a révélé l’opposition présumée du roi au boycott d’Israël sept mois après leur rencontre à Manama.

Pourquoi avoir mis autant de temps pour en faire part ? Hier a indiqué au Times of Israel n’avoir été prêt à en parler qu’après avoir reçu « un signal clair » du sérieux du souverain. Dans ce cas, le signal a été la présence du prince Nasser bin Hamad al Khalifa lors d’un important événement pour le centre Weisenthal au début du mois, et également sa visite au musée de la Tolérance, vigoureusement pro-israélien, qui se situe également à Los Angeles.

Le roi, avec l’aide du centre Wiesenthal, prévoit de construire son propre musée de la Tolérance au Bahreïn.

Hier, qui a rencontré d’autres dirigeants arabes, a fait l’éloge du roi du Bahreïn, affirmant au Times of Israel que le monarque est « bien plus avancé dans sa pensée que les autres chefs de la région. Il n’y a aucune comparaison possible. Les autres sont bien plus prudents ».

Miriam Goldman, experte des pays du Golfe arabe auprès de la firme sécuritaire LE Beck International, basée au Royaume-Uni (Autorisation)
Miriam Goldman, experte des pays du Golfe arabe auprès de la firme sécuritaire LE Beck International, basée au Royaume-Uni (Autorisation)

Miriam Goldman, experte des pays du Golfe arabe auprès de la firme sécuritaire LE Beck International, basée au Royaume-Uni, partage le point de vue de Guzansky, à savoir, que le Bahreïn n’est probablement pas prêt à normaliser ses liens avec Israël sans un développement préalable sérieux des négociations de paix israélo-palestiniennes.

Elle explique que la question palestinienne est très importante pour le Bahreïn et qu’il est peu probable que le régime accepte de mettre en péril son capital politique.

« Même les régimes autoritaires sont tenus de prendre leurs populations en considération », a-t-elle expliqué. Elle note que l’Iran et le Hezbollah utilisent le problème palestinien pour donner une légitimité à leur actions dans la région et indique que le Bahreïn ne voudrait pas leur abandonner un tel levier politique.

« La vraie grande question », poursuit-elle, « est de savoir si cela encouragera le gouvernement israélien à changer ses propres possibilités ».

Certains ont émis l’idée que l’avancée publique du Bahreïn vers la normalisation des liens avec Israël est un galop d’essai qui aurait été ordonné par l’Arabie saoudite.

« Je pense que c’est plausible », commente Goldman en évoquant cette théorie. Elle précise que la politique étrangère des Saoudiens et des Bahreïnis « est très étroitement alignée ».

Et pourtant, ajoute-t-elle, « s’il s’agit d’un test, cela pourrait être pour les relations avec Israël après un accord [avec les Palestiniens].

Et tandis qu’elle estime que la venue publique de délégations du Bahreïn en Israël serait « un immense changement », elle fait également remarquer que cette décision peut être facilement renversée.

Ainsi, le Qatar et Oman ont, dans le passé, ouvert des bureaux commerciaux israéliens au sein de leurs territoires, mais les deux pays les ont fait fermer en réponse aux flambées entre les Palestiniens et l’Etat juif, a-t-elle rappelé.

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