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Semaine de la Diaspora

Nachman Shai : il ne faut pas attendre une crise pour renouer avec la Diaspora

Le ministre des Affaires de la Diaspora déclare que la guerre en Ukraine est l'illustration de l'importance des liens avec les Juifs de l'étranger

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Des manifestants sur la place Habima de Tel Aviv regardent le discours en visioconférence prononcé par le président ukrainien Volodymyr Zelensky, le 20 mars 2022. (Crédit : Jack Guez/ AFP)
Des manifestants sur la place Habima de Tel Aviv regardent le discours en visioconférence prononcé par le président ukrainien Volodymyr Zelensky, le 20 mars 2022. (Crédit : Jack Guez/ AFP)

Le ministre de la Diaspora, Nachman Shai, entrevoit une lueur d’espoir dans l’horreur et dans la misère entraînées par l’invasion russe de l’Ukraine : les Israéliens et leur gouvernement s’intéressent soudainement et de manière profonde à la vie des Juifs de l’étranger et ils ont mis un point d’honneur à tenter de leur venir en aide sans attendre.

Cette attention portée aux communautés juives qui se trouvent hors des frontières d’Israël – elles sont connues sous le nom de Diaspora – est rare dans la société israélienne. Selon une enquête récente qui a été réalisée par le ministère des Affaires de la Diaspora, seule une petite majorité des Israéliens – 56% – disent ressentir des affinités avec leurs coreligionnaires à l’étranger. Et encore moins – 37% – affirment avoir « personnellement le sentiment d’avoir des responsabilités à l’égard des Juifs du monde entier, même s’ils n’ont pas pris la décision d’immigrer en Israël », selon le sondage.

S’exprimant avant « la Semaine de la Diaspora » qui est organisée par son ministère, une semaine qui a débuté dimanche, Shai a expliqué que les Juifs israéliens limitent de plus en plus leurs interactions avec les Juifs de l’étranger et qu’ils sont de moins en moins nombreux à avoir des liens familiaux de proximité avec des proches qui vivent en-dehors du pays. Tandis qu’Israël était autrefois un État constitué avant tout de nouveaux immigrants, la majorité des Israéliens aujourd’hui – 70 % – sont nés dans le pays.

« Ils n’ont jamais vécu dans la Diaspora. La majorité d’entre eux n’a même pas de proches dans la Diaspora. C’est un changement générationnel, qui touche tous les aspects de la vie en Israël, de la vie hors du pays et de la relation entre les communautés d’ici et de là-bas », explique Shai au Times of Israel lors d’un entretien téléphonique.

Les Israéliens développent des liens plus proches avec les Juifs de la Diaspora quand ils sont amenés à faire les gros titres – ce qui se produit davantage lorsqu’il y a des attaques et autres incidents négatifs ou tragiques, note-t-il.

« En cela, le cas de l’Ukraine est très utile. Malheureusement, il nous a été présenté à l’occasion d’une crise qui touche actuellement la vie de millions de personnes », dit Shai.

« Cela a changé la perception qu’ont les Israéliens de la Diaspora. Il y a un plus grand nombre d’Israéliens qui découvrent aujourd’hui la vie juive en Ukraine que cela n’a jamais été le cas auparavant. Malheureusement, il a fallu une crise pour que cela arrive. »

Un soldat marche au milieu des décombres après le bombardement d’un centre commercial à Kiev, en Ukraine, le 30 mars 2022. (Crédit : AP Photo/Rodrigo Abd)

L’objectif poursuivi par Shai et son ministère est d’approfondir les liens entre les Juifs d’Israël et de la Diaspora de manière positive, et pas seulement en réponse à l’antisémitisme ou à la guerre.

« Ce genre de phénomène survient habituellement quand il y a un attentat terroriste, comme la prise d’otages qui a eu lieu à Colleyville, au Texas, ou comme les attaques de Paris et de Toulouse. Tous ces cas ont amené les Israéliens à se sentir pendant un temps plus proches des Juifs de ces pays. Mais premièrement, ce n’est pas suffisant et deuxièmement, je voudrais que les gens puissent ressentir ce sentiment de fraternité pas seulement en période de crise mais aussi en temps normal », précise-t-il.

« Je voudrais que quand les Israéliens se rendent à l’étranger pour un voyage ou pour y vivre, ils sollicitent la communauté juive de l’endroit où ils se trouvent, ce qu’ils ne font pas actuellement », continue Shai.

Et en effet, aux États-Unis, les frais de scolarité ou d’adhésion à une synagogue, très élevés, empêchent souvent de nombreux Israéliens laïcs de rejoindre la communauté juive américaine locale, en particulier parce qu’ils se considèrent souvent plus Israéliens que Juifs d’un point de vue culturel.

Le ministre de la Diaspora Nachman Shai arrive à la résidence présidentielle de Jérusalem, le 14 juin 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Tentant de s’attaquer à ces problématiques, le ministère de Shai a lancé « la semaine de la Diaspora » qui a débuté par un événement organisé dimanche à la résidence du Président.

L’enquête qui a été diffusée par le ministère de Shai, dimanche, a établi un système de mesure allant de 1 à 10 pour noter les liens entretenus par Israël avec la Diaspora. Cette année, la note est de 5,17 sur 10 – il n’y a guère d’évolution avec la note de 5,2 de l’année dernière – mais elle marque toutefois une baisse légère par rapport à 5,52, qui avait été la note présentée en 2020. L’enquête a été réalisée au moins de février auprès de 1 001 Israéliens d’âge et de milieu socioéconomique différent, de manière à simuler au mieux la composition de la population du pays.

« Nous sommes à cinq, ce qui signifie qu’on en est à la moitié du chemin. Nous tentons, de notre côté, de définir comment nous pouvons faire en sorte de mieux faire connaître les Juifs de la Diaspora aux Israéliens, de mieux les sensibiliser à ce sujet », indique Shai.

Même si les gouvernements ont célébré la Semaine de la Diaspora dans le passé, l’édition de cette année est, selon le ministère, beaucoup plus riche et d’une ampleur sans précédent.

L’un des ballons géants présentés lors de la parade pour « l’Unité », le 3 décembre 2018. (Autorisation : 2bVibes)

Selon Shai, une attention particulière est portée, cette année, au rôle tenu par les Juifs de la Diaspora dans l’Histoire d’Israël.

« C’est la semaine de la Diaspora en Israël. C’est là-dessus que nous nous focalisons – pas sur le sujet de la Diaspora dans la Diaspora, mais sur le sujet de la Diaspora en Israël. L’année prochaine, nous organiserons une semaine sur le rôle d’Israël dans la Diaspora, ce qui est autre chose. Mais cette année, nous voulons mettre l’accent sur le rôle de la Diaspora en Israël », indique Shai.

Pendant toute la semaine, des musées présentant des thématiques liées aux communautés juives de l’étranger accueilleront gratuitement les visiteurs, certaines écoles évoqueront le concept de peuple juif, des soldats nés à l’étranger partageront leurs expériences avec leurs camarades nés en Israël et de jeunes Juifs de l’étranger qui se trouvent actuellement dans le pays participeront à des événements en compagnie de jeunes Juifs israéliens.

« L’origine de tout ça, c’est que je suis moi-même extrêmement inquiet de l’avenir du peuple Juif. J’observe le nombre en déclin de Juifs et le nombre croissant de mariages mixtes », dit Shai (la population Juive, en fait, augmente de manière constante, selon le démographe Sergio DellaPergola.)

La question des mariages interconfessionnels est profondément controversée dans le monde juif. Aux États-Unis, 42 % des Juifs mariés déclarent que leur époux – ou leur épouse – n’est pas d’origine juive, avec un pourcentage qui est significativement plus élevé parmi les jeunes que parmi les plus âgés, ce qui semble indiquer une tendance croissante, selon une enquête de Pew réalisée en 2020. Certains, aux États-Unis et en Israël, sont allés jusqu’à qualifier ce phénomène de mariage mixte de « deuxième Shoah », un nombre plus faible de Juifs – conformément à certaines normes religieuses – venant au monde que cela n’aurait été le cas dans des circonstances différentes. D’autres, toutefois, condamnent âprement cette rhétorique, disant qu’elle banalise le génocide juif et qu’elle écarte de larges portions de la communauté juive américaine. L’enquête de Pew de 2020 avait aussi révélé qu’un pourcentage croissant des enfants issus des mariages interconfessionnels s’identifiaient comme Juifs, ajoutant une complexité nouvelle à la question de l’impact des mariages mixtes sur les générations futures.

Shai déclare spontanément qu’il n’a rien contre les mariages interconfessionnels, ajoutant que cette tendance croissante doit toutefois faire l’objet d’une réflexion.

« Nous devons également déterminer ce que nous devons faire avec les couples mixtes. Les chiffres augmentent en permanence. Est-ce que nous les écartons du monde juif ? Devons-nous les ignorer ? Devons-nous les intégrer ? Et nous devons aussi nous poser la question de savoir quoi faire avec l’épouse ou avec le mari non-Juif. C’est une nouvelle réalité dans l’Histoire juive », conclut-il.

Combler le fossé

Ces dernières années, les liens entre l’État d’Israël et la communauté juive israélienne – ce sont, de loin, les deux plus importantes communautés juives dans le monde et elles regroupent à elles deux environ 94 % de la population juive dans le monde, selon certaines estimations – ont connu des tensions de plus en plus fortes.

Même si ces tensions peuvent être en partie attribuées à certains incidents et à certains problèmes spécifiques – comme le discours prononcé au Congrès, en 1995, par l’ancien Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu contre l’ex-président des États-Unis Barack Obama, ou l’échec de la mise en œuvre du dit « compromis du mur Occidental », qui permettrait d’offrir aux Juifs non-orthodoxes une plus grande visibilité sur le lieu saint – le fossé qui ne cesse de se creuser est clairement lié à des tendances politiques plus larges qui se sont affirmées dans les deux pays. Ainsi, la majorité des Juifs américains se considèrent comme des libéraux – un phénomène qui se confirme toujours davantage chez les plus jeunes – tandis que les Juifs israéliens se situent de plus en plus à droite de l’échiquier politique.

Illustration : le sénateur du Vermont Bernie Sanders pose avec des militants d’IfNotNow au New Hampshire, dont Becca Lubow, étudiante à l’Université du Michigan, à l’extrême gauche, et tient une pancarte sur laquelle on peut lire  » Juifs contre l’occupation « .(Crédit : courtoisie/ IfNotNow)

Tandis que Shai et d’autres qui s’efforcent de réparer les relations entre Israël et la communauté juive américaine prennent pour hypothèse que les deux communautés se rapprocheront en apprenant à mieux se connaître, ils doivent conserver à l’esprit le fait que ces désaccords politiques sont susceptibles d’empêcher une réconciliation réelle et durable.

« Le défi, ici, c’est qu’il y a un fossé croissant entre la majorité des Juifs américains et Israël. Les Juifs américains se tiennent à la gauche de l’échiquier politique – concernant la jeune génération, elle est encore plus à gauche – alors qu’en Israël, c’est exactement le contraire. La plus grande partie des Israéliens sont centristes ou de droite », explique Shai, lui-même membre du parti Travailliste de gauche.

« Le sujet, c’est de déterminer quelles valeurs sont encore communes entre nous, quelles valeurs sont partagées. Sinon, nous allons tout simplement encore nous éloigner les uns des autres, ce qui est mon inquiétude majeure. Je ne peux pas demander aux Israéliens de revenir au centre ou à gauche. Et je ne peux pas non plus dire aux Américains de revenir vers le centre ou de bifurquer vers la droite », ajoute-t-il.

« Mais en tant que ministre des Affaires de la Diaspora, je vois de jeunes Juifs américains et de jeunes étudiants Juifs américains et je me demande ce que je peux faire. Je me demande comment les approcher de manière à ne pas les perdre en tant que jeunes Juifs, ou concernant les liens qu’ils sont susceptibles d’entretenir avec Israël », poursuit-il.

Selon Shai, les divisions sont bien ancrées et les deux parties se partagent la responsabilité du phénomène.

Photo d’illustration : Des immigrants, des Israéliens et des stagiaires internationaux durant un séminaire de dialogue parrainé par Masa Israel à Ein Gedi. (Crédit : Louis Fisher/Flash90)

« Il y a un manque de connaissance réciproque, voire de l’ignorance. Mais il y a aussi de l’arrogance des deux côtés de l’océan, avec ce sentiment : ‘Mais qui êtes-vous donc pour me faire la leçon’ ? », déplore-t-il.

Shai reconnaît toutefois que les Israéliens avaient tendance à moins maîtriser l’Histoire juive que leurs coreligionnaires de la Diaspora.

« Ce que les Israéliens apprennent au lycée n’est pas suffisant », estime-t-il.

Ce n’est pas suffisant mais c’est déjà quelque chose

Bien sûr, une semaine d’étude de sujets liés à la Diaspora dans quelques écoles et dans les unités militaires ne sera pas suffisant pour renverser la tendance et réparer la relation entre Israël et la Diaspora.

« Nous nous attendons à ce qu’au moins 60 000 élèves se penchent sur les sujets en lien avec la Diaspora cette semaine. C’est insuffisant. Cela ne concerne qu’environ 5 % du système scolaire israélien, mais c’est déjà quelque chose. Et avec un peu de chances, il y en aura davantage l’année prochaine », dit Shai.

De manière plus large, Shai indique que son ministère travaille avec le ministère de l’Éducation de manière à élargir le programme d’études juives, avec pour objectif de davantage se focaliser sur l’Histoire juive et sur celle de la Diaspora.

Il ajoute avoir rencontré le ministre de la Défense Benny Gantz de façon à intégrer l’armée israélienne dans ce projet éducatif, qui sera mis en place en direction des soldats.

« C’est un travail sans fin. Mais plus nous en faisons, plus les gens seront tentés de nous rejoindre dans ce cercle », déclare-t-il. « Nous lançons simplement un processus ».

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