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Options binaires : Filmé, un ex-cadre confirme que les dés étaient pipés

Les enquêteurs ont obtenu des images d'un ancien cadre de l'industrie disant que le logiciel de SpotOption était défavorable aux investisseurs, le clip sera utilisé par la justice

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Capture d'écran d'une image utilisée dans les contenus promotionnels de  SpotOption. (Capture d'écran)
Capture d'écran d'une image utilisée dans les contenus promotionnels de SpotOption. (Capture d'écran)

Une opération-piège menée par une firme de renseignement privée a permis de révéler que SpotOption, une entreprise au cœur de l’industrie des options binaires déclarée illégale en Israël, avait truqué sa plateforme de trading pour voler l’argent de clients qui pensaient qu’ils procédaient à des transactions sur le marché des capitaux.

C’est en tout cas ce qu’affirme un initié de l’industrie dans un enregistrement. L’homme, qui s’était présenté aux deux enquêtrices comme un cadre travaillant dans une entreprise créée par SpotOption, donne ici un témoignage qui apporte un éclairage rare sur une industrie frauduleuse et entourée de mystère, entretenant une forte culture du secret.

L’enregistrement a été soumis, le 16 juin, à la cour de district de Tel Aviv dans le cadre d’un recours collectif contre SpotOption qui a été déposé par l’organisation israélienne de défense des consommateurs Civic Trust au nom des victimes qui, dans le monde entier, auraient été escroquées par les sites partenaires et clients de l’entreprise.

La séquence – qui a été obtenue par le Times of Israel – date du 17 mars 2021 et elle montre un homme au visage flouté en train de parler à deux détectives, qui se trouvent hors-cadre. L’individu explique aux deux femmes que la plateforme de SpotOption permettait à ses exploitants de jouer avec le système en faisant perdre aux investisseurs les fonds qu’ils avaient placés.

« Il y a des commutateurs électroniques, vous pouvez jouer avec les chiffres. Vous appuyez sur un bouton et là, vous allez jouer avec les chiffres », dit-il.

Les images ont été tournées en caméra cachée par la firme de renseignement privée israélienne Dionaea, dont les personnels seraient d’anciens responsables de l’armée israélienne et du Mossad. Selon une source proche de la plainte qui a été déposée, l’individu apparaissant dans la vidéo est un ancien cadre de l’un des premiers sites de trading d’options binaires établis par SpotOption.

Ce témoignage est inhabituel, ajoute la source, dans la mesure où la majorité des personnes ayant travaillé dans cette industrie – qui était formée de plus d’une centaine d’entreprises et de milliers d’employés à son apogée – ont adopté un code de silence concernant les pratiques criminelles présumées de ce secteur particulier.

« L’industrie des options binaires est une industrie fermée, très secrète, dans laquelle les traders prennent toutes les précautions possibles pour dissimuler leurs pratiques et où ils utilisent des pseudonymes pour cacher leur identité », poursuit la source.

« Même si cette industrie a été considérée comme impossible à pénétrer pendant des années, Dionaea a réussi à se glisser à son cœur pour la toute première fois, parvenant à recueillir ce témoignage de première main d’un cadre ayant travaillé à un poste à responsabilité à SpotOption, un homme qui dévoile le système de fraude utilisé », continue la source.

Recours collectif

L’industrie des options binaires a prospéré en Israël pendant une décennie avant d’être rendue illégale par une loi de la Knesset adoptée en octobre 2017, en grande partie à la suite d’un reportage d’investigation du Times of Israel qui a commencé par un article de mars 2016 intitulé « Les loups de Tel Aviv. » À son paroxysme, des centaines de sociétés en Israël employaient des milliers d’Israéliens qui auraient escroqué des milliards à des victimes du monde entier. Les sociétés frauduleuses trompaient les victimes en leur faisant croire qu’elles investissaient et gagnaient de l’argent avec succès, les encourageant à déposer de plus en plus d’argent sur leurs comptes, jusqu’à ce que la société finisse par couper le contact avec l’investisseur et disparaisse avec tout ou presque tout son argent. De nombreuses sociétés israéliennes se sont depuis délocalisées à l’étranger et ont poursuivi l’escroquerie.

SpotOption, une entreprise devenue ultérieurement Spot Tech House Ltd., était la plus importante compagnie fournissant des plateformes de trading aux compagnies d’options binaires – avec des centaines de sites internet affiliés qui avaient utilisé ses logiciels, ses systèmes de marketing ou ses modèles économiques, selon les propres documents de promotion de la firme. Les courtiers de SpotOption ou les entreprises qui exploitaient les sites internet employaient alors des milliers d’Israéliens dans la vente et la commercialisation d’options binaires, et dans le développement technologique.

Ni SpotOption ni ses anciens dirigeants n’ont répondu à une demande de commentaire du Times of Israel.

Les firmes frauduleuses d’options binaires offraient ostensiblement à des clients, dans le monde entier, la possibilité d’un investissement à court-terme potentiellement profitable. Mais en réalité – par le biais de plateformes commerciales truquées, du refus de débourser les fonds soi-disant gagnés et d’autres ruses – ces compagnies avaient escroqué la vaste majorité de leurs investisseurs, leur faisant perdre une grande partie, voire la totalité, de leur argent. Les commerciaux mentaient sur le lieu où ils se trouvaient, ils présentaient le produit qu’ils vendaient de manière erronée, allant jusqu’à utiliser de fausses identités.

Comme l’a fait savoir le Times of Israel, des dizaines de victimes présumées de fraude aux investissements sur internet ont porté plainte au civil contre ceux qui les auraient escroqués en Israël, mais les autorités chargées de faire respecter la loi n’ont presque rien fait pour lutter ou sanctionner ces arnaqueurs présumés.

Extrait d’une présentation faite par SpotOption à de nouveaux partenaires, leur enseignant comment exploiter un centre d’appel de ventes d’options binaires. (Capture d’écran)

Le 16 juin, l’association de défense des consommateurs Consumer Trust a porté plainte sous forme de recours collectif à Tel Aviv, au nom des investisseurs du monde entier qui ont perdu de l’argent sur les sites exploités par SpotOption, dont le siège est à Ramat Gan.

L’avocat qui a porté plainte, David Itshak, qui appartient au cabinet d’avocats Cassouto and Co., note que toutes les personnes décrites dans le recours sont incluses et représentées dans la plainte à moins qu’elles ne fassent le choix contraire.

Dans la mesure où SpotOption a affirmé, dans ses propres documentations commerciales, que la firme comptait plus de 300 sites partenaires et dans la mesure aussi où ces sites internet drainaient des dizaines de milliers d’investisseurs, le nombre de personnes représentées dans la plainte pourrait bien dépasser le million.

Selon la plainte, la compagnie se serait livrée à « une fraude systématique, sans précédent en termes d’envergure, qui a été commise au détriment d’investisseurs en Israël et dans le monde. Tous ont perdu des sommes massives en échangeant des options binaires sur une plateforme qui avait été développée, créée et commercialisée par l’accusée, l’entreprise SpotOption, et par ses propriétaires et ses managers. L’objectif poursuivi par cette requête d’approbation d’un recours collectif est de rendre justice à toutes les victimes et de les secourir, l’argent d’un grand nombre d’entre elles, issues de populations faibles et vulnérables, ayant été volé par les accusés, parfois au point de perdre les économies de toute une vie ».

L’avocat David Itshak (Autorisation)

« Il nous a fallu plusieurs mois de travail avant de déposer notre demande au tribunal, soumise au mois de juin, d’accepter un recours collectif », commente Itshak. « Nous savions que l’un des objectifs poursuivis par la plateforme SpotOption était de permettre aux marques d’escroquer leurs clients. Tout le monde en parlait, c’était dans l’air, mais ce n’était pas suffisant pour aller devant la justice ».

Ce recours collectif s’appuie lourdement sur des accusations lancées par la SEC américaine dans la plainte qu’elle avait elle-même déposée contre SpotOption, au mois d’avril 2021. Elle s’appuie aussi sur les mises en cause de SpotOption dans le cadre de plusieurs poursuites judiciaires qui ont été intentées dans le passé par le Département de la Justice américain, la SEC et la CFTC (Commodity Futures Trading Commission) contre plusieurs courtiers qui avaient utilisé la plateforme de SpotOption, notamment Yukom Communications, LBinary, et des sites appartenant à Jared Davis.

Cette action collective affirme, comme cela a aussi été le cas de plaintes antérieures déposées par le département américain de la Justice, par la SEC et par la CFTC, que SpotOption aura été le cerveau de cette escroquerie de masse et que la firme avait truqué les plateformes utilisées par les sites.

Le député David Bitan, avec Moshe Avrahami de SpotOption et la directrice de la commission des Réformes de la Knesset, Ariella Malka, lors d’une réunion du comité de la Knesset pour discuter de l’interdiction de l’industrie des options binaires en Israël, le 7 août 2017 (Crédit : Photo du Times of Israel)

SpotOption, dans le passé, avait nié que sa plateforme était truquée.

Moshe Avrahami, directeur financier de la firme, avait ainsi déclaré devant un panel de la Knesset, le 7 août 2017, qu’il était scandalisé par l’idée que sa compagnie arnaquait les clients.

« On dit que les entreprises technologiques d’options binaires permettent d’escroquer les clients grâce à un bouton secret. Je n’ai aucunement connaissance d’un tel procédé. Notre logiciel est honnête et digne de confiance », avait-il affirmé.

« Une plainte importante »

Itshak explique au Times of Israel qu’il pense que ce recours collectif est important parce qu’au lieu de seulement cibler les courtiers individuels ou les entreprises qui avaient utilisé la plateforme de SpotOption, il attaque l’entreprise qui avait créé la plateforme et qui, en cela, a été l’une des principales actrices de l’escroquerie aux options binaires présumée.

« Jusqu’à présent, toutes les plaintes avaient visé des marques individuelles. Personne n’avait poursuivi SpotOption qui avait pourtant développé la plateforme qui était utilisée par environ 80 % des courtiers. Et ça, c’est une nouveauté de notre part », continue-t-il.

Le principal plaignant dans ce dossier est un ressortissant américain, David Burroughs, qui a perdu de l’argent sur le site AAoption, une marque de SpotOption, dont le siège aurait été en Israël.

La plainte prétend que SpotOption aurait conclu des partenariats de type « White label », fournissant ensuite aux entreprises partenaires tout ce dont elles avaient besoin pour lancer un site de transaction d’options binaires. Ce qui signifie, en d’autres mots, que les modèle économique, le logiciel et les techniques appartenaient tous à SpotOption.

SpotOption créait les sites internet, donnait aux courtiers un système de gestion de contenu ainsi qu’un logiciel de relations client, ainsi que des instructions sur la manière de mettre en place un centre d’appel et de s’adresser aux clients, affirme la plainte. Les partenaires mettaient alors leur propre nom de marque sur le site internet et partageaient une partie de leurs revenus mensuels avec SpotOption.

Un extrait d’une présentation de SpotOption à des partenaires de type « White Label » enseignant la manière dont les employés des centres d’appel devaient se conduire. (Capture d’écran)

Si la majorité de ces partenaires de type « White Label » étaient en Israël, certains travaillaient depuis les États-Unis, la Russie, la Bulgarie et ailleurs.

Dans la séquence qui a été obtenue par Dionaea pour le compte des plaignants, l’homme enregistré à son insu affirme que SpotOption touchait une partie des revenus générés par chaque site. Il parle de SpotOption vers la 37è seconde de la vidéo.

« SpotOption est ce qu’on appelle une ‘label platform’, » dit-il. « Les entreprises qui vendent ses services sont appelés ‘White Label’. Ainsi, tous les employés des entreprises partenaires ‘White Label » qui servent le client gagnent une somme X, et c’est également le cas du fournisseur de la plateforme. Et, bien sûr, ce sont les patrons qui gagnent le plus d’argent. »

Un extrait d’une présentation de SpotOption à des partenaires de type « White Label » enseignant la manière dont les employés des centres d’appel devaient se conduire. (Capture d’écran)

L’homme insiste également sur le fait que SpotOption pouvait manipuler l’issue des transactions.

« Je vais vous donner un exemple », dit-il à ses deux interlocutrices.

« Je vais parier que l’or va gagner de la valeur, d’accord ? Je vais dire que la valeur de l’or va augmenter aujourd’hui. Comment ça fonctionne ? S’il a augmenté de 0,01, j’ai gagné et je vais avoir un retour sur investissement de 75 %, c’est un profit. Je place 1 000 dollars, j’en rentre 750. Mais si je perds, je perds mille dollars. Maintenant, si c’est bientôt l’heure de la fermeture, ce qui signifie que les chiffres sont clos, alors on va pouvoir faire une modification qui va entraîner une flambée à la baisse ».

« Mais qui va faire cette modification ? », demande l’une des détectives.

« Le système lui-même, la plateforme, celui qui la contrôle », répond-il.

« Cette firme Spot ? », interroge-t-elle.

« Théoriquement, tous ceux qui détiennent la technologie peuvent le faire, oui, » dit-il.

« Et la personne assise devant son ordinateur ne peut pas s’en rendre compte ? », s’étonne-t-elle.

« Ni elle, ni qui que ce soit lui ayant vendu l’option. Il n’y a aucun moyen de le savoir. Il semble qu’il y ait une grande partie du système qui est impossible à voir », explique l’homme.

Dans la vidéo, l’homme évoque des employés buvant de l’alcool pour noyer le remord entraîné par l’escroquerie aux investisseurs.

Les cadres et employés de SpotOption en 2016 (Crédit : Facebook)

« Il y avait beaucoup d’alcool dans les bureaux », note-t-il. « Il faut dire qu’il y avait toutes sortes de gens. Des gens qui ne pouvaient pas du tout faire ça. Des gens qui pouvaient le faire jusqu’à ce qu’ils ne le puissent plus, et des gens qui s’en fichaient. Il y a toutes sortes d’êtres humains », s’exclame-t-il, se référant à la capacité des employés à assumer le poids de cette fraude présumée.

« Et vous avez dirigé des gens comme ça ? », demande encore la détective.

« Oui », dit-il.

Des millions

La SEC a mis en examen, en date du 16 avril, l’entreprise SpotOption, ainsi que son fondateur, Pinhas Patarkazishvili, mieux connu sous le nom de Pini Peter, et Ran Amiran, pour avoir volé plus de cent millions de dollars aux investisseurs américains. Selon la SEC, SpotOption aurait fait des milliers de victimes aux États-Unis et notamment des retraités.

Selon la SEC, Ran Amiran était président et directeur de SpotOption. Il possédait par ailleurs approximativement 2,5 % des parts de la firme.

« Un grand nombre de ces investisseurs ont perdu la plus grande partie de leurs fonds, et, dans certains cas, ils ont perdu des centaines de milliers de dollars qui devaient leur permettre de vivre lorsqu’ils prendraient leur retraite. D’un autre côté, SpotOption et ses partenaires ont engrangé des millions de dollars de bénéfice, » précisait la plainte de la SEC.

SpotOption avait été largement responsable d’avoir popularisé le produit financier connu sous le nom d’option binaire, un instrument financier légitime en théorie. En pratique, la majorité des options binaires vendues aux clients, ces dernières années, avaient été frauduleuses.

« Les opérateurs du secteur des jeux ont adopté une approche du jeu sous l’angle financier et ils ont transformé l’option binaire en pari financier, tandis que les exploitants du Forex ont vendu l’option en tant que portail simple et amusant débouchant sur le secteur plus complexe des opérations de change. Les deux industries ont pris leur envol avec la plateforme innovante de SpotOption et elles ont établi une passerelle entre leurs deux marchés-cibles », avait noté la firme dans un communiqué de presse datant de 2011.

Patarkazishvili, un Israélien né dans l’ex-république soviétique de Géorgie, avait fondé SpotOption en 2009, peu après avoir acheté une entreprise de machines de casino au Kazakhstan appelée Vulkan KSI.

La firme SpotOption s’était finalement élargie, exploitant des centaines de sites internet, selon sa propre documentation commerciale. Parmi ces sites, BigOption, IvoryOption, Lbinary et de nombreux autres. L’entrepreneur avait auparavant travaillé dans un bureau de change – avant d’être condamné, en 2005, pour blanchiment d’argent – et il avait dirigé une compagnie de télécommunications israélienne au Kazakhstan.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le fondateur de SpotOption Pini Peter lors d’un événement caritatif au bureau du Premier ministre, au mois d’octobre 2011. (Crédit : Berele Sheiner/File)

Pini Peter est un donateur majeur du mouvement ‘Habad et il a souvent fréquenté et rencontré d’éminentes personnalités israéliennes dans ce contexte caritatif.

Il a été photographié aux côtés d’importants politiciens israéliens à de nombreuses occasions et notamment du Premier ministre Benjamin Netanyahu, de Benny Gantz, de Gideon Saar et d’autres.

Le Times of Israel avait révélé en 2017 que le gouvernement avait discrètement donné de l’argent sorti de la poche du contribuable à SpotOption pour aider la firme à étendre ses activités à l’étranger.

Et maintenant ?

Selon David Itshak, il pourrait falloir plusieurs mois pour que la Cour de district de Tel Aviv décide d’approuver ou de ne pas approuver le recours collectif contre SpotOption. La majorité de ces recours se règlent en dehors des salles d’audience mais si un procès devait avoir lieu, il pourrait se passer plusieurs années avant qu’un tribunal israélien ne fasse connaître son verdict. Si la cour devait émettre un jugement favorable aux plaignants, Itsik note que plusieurs mécanismes législatifs permettront de pouvoir saisir les avoirs des coupables dans le pays et à l’étranger.

Les avocats devront alors diffuser une note publique invitant tous les plaignants représentés dans l’action collective à se manifester. Ils recevront alors un dédommagement, une somme qui sera proportionnelle au montant qu’ils ont perdu.

C’est un processus long, reconnaît une porte-parole des plaignants lors d’un entretien accordé au Times of Israel. Elle souligne que l’objectif plus large du recours est d’exposer au grand jour les fautes présumés qui ont été commises.

« Nous voulons porter à l’attention du public le fait que quelque chose va mal, qu’un crime et une injustice ont été commis et pas à l’encontre de quelques individus seulement, nous voulons en faire connaître toute l’ampleur », explique-t-elle.

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