Portugal : Le gouvernement ne changera pas « la loi du retour » pour les Juifs
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Portugal : Le gouvernement ne changera pas « la loi du retour » pour les Juifs

Après avoir passé des mois à menacer la loi de citoyenneté en 2015, le parti socialiste dit qu'il se concentrera sur le "lien authentique" montré unissant les candidats au pays

Les fidèles prient dans la synagogue Kadoorie – Mekor Haim à Porto, au Portugal, en mai 2014. (Crédit : communauté juive de Porto/JTA)
Les fidèles prient dans la synagogue Kadoorie – Mekor Haim à Porto, au Portugal, en mai 2014. (Crédit : communauté juive de Porto/JTA)

Le parti au pouvoir au Portugal a abandonné sa tentative de restreindre de manière forte les demandes de citoyenneté émanant des descendants des Juifs séfarades, une initiative que les responsables et organisations juives avaient qualifié d’antisémite.

A la mi-mai, des membres du parti socialiste avaient soumis un projet d’amendement visant à changer la loi de 2015 qui accorde la citoyenneté aux femmes et aux hommes en mesure de prouver qu’ils sont descendants des Juifs dont les familles avaient fui la péninsule ibérique dans le sillage de l’Inquisition – une période marquée par des persécutions antisémites dans le Portugal et dans l’Espagne du 15è siècle.

Avec les changements proposés, qui seraient entrés en vigueur en 2022, seules les personnes ayant vécu au Portugal pendant deux ans auraient été éligibles à la citoyenneté. Cette condition aurait largement restreint le nombre de candidats potentiels.

Il n’existe actuellement aucune restriction exigeant de vivre dans le pays ou d’en apprendre la langue pour les Juifs désireux de déposer un dossier de candidature à la nationalité portugaise.

Les critiques avaient âprement dénoncé l’amendement, estimant qu’il était d’une dureté extrême, ajoutant que le ton utilisé pour le défendre était antisémite et antisioniste.

Des experts présentés par le parti socialiste avaient déclaré qu’en l’espace d’une centaine d’années, le Portugal pourrait passer de quelques milliers de Juifs à 250 000 personnes, ce qui ferait peser une menace démographique sur l’identité du pays. Le docteur Jose Ruah, membre du conseil d’administration de la Communauté juive de Lisbonne, avait déclaré à l’occasion d’une audience parlementaire, au mois de juin, que les déclarations faites au sujet d’une supposée « prise de contrôle » du pays par les Juifs séfarades ou les comparaisons faites entre les Juifs et le coronavirus étaient à la fois « blessantes et offensantes ».

« C’était comme si je me trouvais moi-même dans une pièce pendant l’Inquisition à Lisbonne et qu’on me demandait de prouver mon judaïsme », raconte Leon Amiras, avocat israélien qui travaille étroitement aux côtés de la communauté juive de Porto sur les candidatures à la citoyenneté.

Même s’il n’était pas présent lors de l’audience, l’histoire personnelle de sa famille avait été évoquée.

« Soudainement, ces deux membres du parlement ont examiné qui j’étais et ils ont tenté, de toute évidence, de déterminer si j’étais ‘suffisamment juif’ pour mériter la citoyenneté », ajoute-t-il.

Catarina Rocha Ferreira, déléguée au sein du parti Social-démocrate, qui est également représenté au gouvernement portugais, a souligné lors d’une audience avec la communauté juive de Lisbonne, le 25 juin, qu’aucun autre groupe ethnique ne bénéficiait de la même capacité à obtenir la citoyenneté portugaise, déplorant le fait que certains candidats n’avaient souvent aucun « lien authentique » avec le pays et qu’ils n’étaient en quête que d’un passeport européen.

Un cycliste passe devant des panneaux pour des partis politiques portugais pendant les élections nationales à Porto, au Portugal, le 6 octobre 2019 (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israel)

Mercredi, le parti socialiste a décidé de ne pas changer la loi mais d’adapter de nouvelles régulations qui préciseront dans les faits l’existence d’un « lien objectif » avec le Portugal.

« Il faut féliciter le gouvernement et le parti socialiste qui ont enfin retrouvé leur bon sens, ce qui entraînera par conséquent le renforcement – et non la destruction – de ce texte », commente dans un courriel adressé au Times of Israel Michael Rothwell, membre du conseil d’administration de la communauté juive de Porto. Il ajoute que les communautés juives sont « très satisfaites » de ce résultat.

Le parti socialiste avait mis au point, en 2015, la version originale de la loi sur la nationalité dans le but de « rectifier des erreurs historiques ». Pour cette raison, un grand nombre de nouveaux citoyens séfarades qui avaient pu voter par procuration lors du scrutin portugais organisé au mois d’octobre, l’année dernière, avaient versé un bulletin socialiste dans l’urne.

La communauté juive et le gouvernement portugais sont néanmoins tous deux d’accord sur le fait qu’il y a un aspect de la loi sur la nationalité qui est devenu incontrôlable : les publicités.

Après l’adoption, en 2015, de la loi, et quasiment du jour au lendemain, des publicités colorées avaient fait leur apparition sur les réseaux sociaux promettant un accès facile à un passeport portugais.

Ces publicités qui faisaient la promotion d’une « citoyenneté portugaise instantanée », mettant en avant des photos de jeunes Israéliens souriants, avaient entraîné des critiques ainsi que l’inquiétude sur d’éventuels fraudeurs. Des groupes sur Facebook tels que « Obtenez la citoyenneté portugaise » ou « Nationalité facile » rassemblent des milliers de membres qui partagent des astuces et des ruses permettant d’accélérer le processus.

Capture d’écran d’une publicité mensongère sur internet pour l’accès facile à la citoyenneté portugaise. En réalité, le processus coûte des milliers de shekels et prend des années (Capture d’écran)

« C’est comme ces panneaux dans les centres commerciaux », commente Amiras. « Des pubs du genre : ‘Achetez quelque chose lors du Black Friday et vous aurez un passeport !’ ou encore ‘si vous aimez la carpe farcie ou le couscous, vous méritez d’avoir un passeport pour le Portugal !’. On vous présente même un chien avec un passeport dans la bouche », s’amuse-t-il.

La communauté juive soutient la régulation et la mise à l’amende des entreprises qui font une publicité mensongère pour un accès facile à la citoyenneté européenne, note Rothwell. Elle a d’ores et déjà mis en place des directives visant à déjouer les publicités trompeuses.

« Nous sommes favorables à une loi qui exige des liens un petit peu plus resserrés de la part des candidats à la nationalité au Portugal, de manière à ce qu’il ne soit pas question de passeports dits de confort », dit Rothwell.

« Toutefois, le type de lien exigé doit être faisable et bien défini – avec par exemple des visites effectuées dans le pays de temps en temps ou des contributions apportées à des organisations caritatives, ou encore faire partie des communautés juives du pays. Actuellement, notre communauté et celle de Lisbonne sommes en pourparlers avec le parlement pour tenter de trouver une solution qui sauvegarde toutes les parties, sans mettre en péril les droits des Séfarades », déclare-t-il.

La loi sur la nationalité permet aux candidats d’obtenir un passeport portugais et une assurance santé, d’ouvrir un compte en banque local, d’étudier, de vivre et de travailler partout au sein de l’Union européenne.

Une loi similaire avait été mise en vigueur en Espagne de 2015 à 2019 mais avec des exigences beaucoup plus strictes en matière de résidence et de langue et avec une date de fin bien déterminée. Le texte portugais, pour sa part, n’a pas de date-limite, même si les nouvelles exigences en direction des candidats, qui devront prouver leur lien avec le pays, rentreront en vigueur en 2022.

Depuis 2015, il y a eu plus de 62 000 candidatures à la naturalisation portugaise et 16 750 personnes ont obtenu la citoyenneté, explique Rothwell. La première phase de la candidature consiste à prouver une ascendance séfarade à l’aide d’arbres généalogiques, de certificats de naissance et de décès, de photos de stèles dans les cimetières et des registres des mariages.

Le coût moyen de la candidature est d’au moins 12 000 shekels en frais juridiques et en traduction. Mais la majorité des dossiers finissent par coûter bien plus cher, en fonction du type de documents et de traductions exigées. Une procédure dure en moyenne entre 18 et 24 mois.

Le premier mariage juif dans la ville portugaise de Porto après des siècles de prohibition de la foi juive sous l’inquisition, une scène du drame historique ‘Séfarades’ (Autorisation : Festival du film juif de Miami)

Les candidatures ont également été une aubaine financière pour les communautés juives locales, qui sont responsables du contrôle préalable des origines juives séfarades des candidats. La communauté de Porto a réalisé un film de 90 minutes avec un budget de 1,2 million de dollars où elle raconte son histoire.

« La croissance de la communauté juive nationale, depuis 2015, est énorme – nous estimons qu’il y a déjà 3 000 à 4 000 Juifs au Portugal où il n’en restait qu’environ peut-être 600 », note Rothwell. Il ajoute que la communauté juive a ouvert de nouvelles salles de prière, des restaurants et supermarchés casher, des musées juifs, des cimetières et un centre ‘Habad à Cascais, une enclave côtière située à proximité de Lisbonne.

Amiras, l’avocat qui travaille avec la communauté de Porto, estime qu’il faudra des années pour constater l’impact économique réel de la loi et les investissements des séfarades dans l’économie portugaise dans la mesure où de nombreuses entreprises viennent seulement tout juste d’être lancées. Le cannabis médical est un secteur particulièrement prisé par les Israéliens dans leurs investissements au Portugal, continue-t-il. D’autres sont attirés par des terres vendues à bas prix et une vie sous forme de retour à la nature, avec des centaines d’Israéliens qui ont acheté des petites fermes dans les régions de Coimbra et de l’Alentejo.

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Rothwell explique que si la communauté a été réconfortée par la décision finale qui a été prise par le parti socialiste, beaucoup de propos au vitriol ont été postés sur internet, ce qui a créé un malaise certain.

« Des déclarations malheureuses en faveur du changement de loi de la part du parti socialiste ont créé un environnement défavorable pour les Juifs et ont contribué à aggraver l’antisémitisme sur les réseaux sociaux », déplore-t-il. « Et malheureusement, aujourd’hui, la haine anti-juive est très présente sur internet ».

« Le Portugal est un pays très particulier, il est si riche en culture et en histoire », s’exclame Amiras. « Je pense que mes enfants devraient vivre en Israël, c’est absolument vrai, mais que puis-je y faire ? J’ai du sang séfarade dans mes veines. Et je ressens beaucoup d’excitation quand j’arrive ici et que je bois un café à Lisbonne, en voyant tous ces lieux où vivaient les Juifs autrefois ».

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