Pour les expats, les élections, c’est d’abord la lutte pour un billet d’avion
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Témoignage

Pour les expats, les élections, c’est d’abord la lutte pour un billet d’avion

Contrairement à de nombreux pays, l'Etat juif ne laisse pas les Israéliens de l'étranger voter - reflétant son détachement envers ceux qui quittent ses frontières

Cnaan Liphshiz, résident des Pays-Bas, à Paris, est l'un des nombreux citoyens israéliens expatriés à devoir retourner au sein de l'Etat juif pour voter (Autorisation :   Liphshiz)
Cnaan Liphshiz, résident des Pays-Bas, à Paris, est l'un des nombreux citoyens israéliens expatriés à devoir retourner au sein de l'Etat juif pour voter (Autorisation : Liphshiz)

AMSTERDAM (JTA) — Comme de nombreux électeurs dans des élections nationales démocratiques, j’espère presque toujours que la personne élue sera en mesure de servir durant tout son mandat – même si elle ne correspondait pas à mon choix.

Et c’est particulièrement vrai dans mon pays natal, Israël, dont les coalitions fragiles – de triste mémoire – durent en moyenne seulement deux ans et demi. Des élections anticipées, là-bas, coûtent des milliards en frais de campagnes clivantes et présentent un challenge, en termes de gouvernance, que je trouve bien plus inquiétant finalement que de voir le pays dirigé par une personnalité qui n’est pas à mon goût.

Mais pour être honnête, mon désir de stabilité en Israël est teinté d’égoïsme : je suis l’un des milliers d’Israéliens vivant à l’étranger qui, à chaque élection, doivent retourner dans le pays à la dernière minute – ce qui coûte cher – parce que notre pays ne nous permet pas d’exprimer notre suffrage ailleurs.

En d’autres mots, cela ne me dérangerait pas de souscrire à cette obligation tous les quatre ans seulement.

Tout comme notre désir de voter reflète un attachement sans faille à ce pays qui représente une assurance-vie aux yeux de nombreux expatriés comme moi, l’absence de vote par correspondance reflète le détachement affiché par l’Etat envers les citoyens qui quittent son sol et l’ethos sioniste revendiqué par les fondateurs d’Israël.

L’ancien Premier ministre israélien Yitzhak Rabin avait qualifié, on s’en souvient, les Israéliens partant à l’étranger de « déchets froussards » en 1976. Le mot qui désigne un départ d’Israël en hébreu est « yerida » – descente – un concept opposé à « l’alyah » – ascension.

Alors que les Etats-Unis, la France, les Pays-Bas et de nombreuses autres démocraties encouragent de manière active les expatriés à participer aux élections – ils ont là-bas leurs propres circonscriptions et même des représentants à l’Assemblée nationale en France – Israël interdit au demi-million de citoyens vivant hors de ses frontières de voter depuis leur pays de résidence.

Les seuls autorisés à le faire sont les quelques milliers d’envoyés diplomatiques de l’Etat.

Anat Amichai, l’épouse du chef de la sécurité de l’ambassade israélienne de Wellington, Nouvelle-Zélande, dépose le premier bulletin de vote des élections pour la 21e Knesset, dans le cadre du vote anticipé permis aux diplomates et à leur famille, le 28 amrs 2019. (Crédit : ministère israélien des Affaires étrangères)

Selon l’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale, presque 40 % des 193 pays du monde permettent à leurs citoyens de voter depuis l’étranger. La mondialisation contribue à la hausse de cette tendance et la Belgique, la Suède, le Mexique et le Panama ont rejoint la liste des pays permettant à leurs citoyens expatriés de faire entendre leur voix. L’Inde a rejoint le groupe cette année.

Le gouvernement de Benjamin Netanyahu est l’un des quelques gouvernements israéliens ayant tenté de promouvoir le vote à l’étranger – mais un projet de loi à ce sujet a échoué en 2015. (Parmi les opposants, les députés arabes et un grand nombre de personnalités de gauche et du centre-droit).

En Israël, « la première réaction à une déclaration politique faite par un expatrié est souvent de ne pas débattre de son argument avancé – mais de son simple droit à exprimer une opinion, » regrette Eldad Beck, journaliste israélien installé à Berlin. « Cette mentalité doit changer, que le Premier ministre reste ou non. »

Pourquoi sommes-nous alors prêts à parcourir des milliers de kilomètres pour aller voter en Israël où nous ne vivons plus depuis des années ? Et pourquoi certains d’entre nous font ça, puis décident de se désinscrire des listes électorales dans les pays que nous avons fait nôtres ?

Maximillian Marco Katz, citoyen israélien et militant de la lutte contre l’antisémitisme dans sa Roumanie natale, indique qu’il ne ferait pas le déplacement pour voter, mais qu’il le ferait pour Israël.

« La vérité, c’est qu’en Roumanie, on m’a trop souvent dit que j’étais un étranger même si j’ai grandi là-bas, » explique-t-il. « J’ai servi en Israël, j’ai combattu en Israël. Mes enfants sont là-bas. Je suis sioniste avant tout et là-bas, c’est chez moi – alors bien sûr, j’irai voter. »

Photo d’illustration : Des soldats israéliens votent pour la 18ème Knesset à un check-point de Cisjordanie près de Bethléem, le 9 février 2009 (Crédit : Nati Shohat/Flash 90)

La nature relativement spectaculaire des élections israéliennes – il s’agit souvent d’une course serrée, avec des enjeux sécuritaires graves – contribue certainement à attirer une partie des électeurs expatriés.

Merav Shtifman, femme d’affaires israélienne d’Amsterdam, restera seulement 48 heures à Jérusalem, le temps de déposer son bulletin dans l’urne. Elle explique avoir la certitude que le Premier ministre Benjamin Netanyahu, impliqué dans plusieurs scandales de corruption, est un danger pour la société israélienne.

« Il n’y a pas d’autre alternative que de le remplacer, », écrit-elle. Elle apportera sa voix à Kakhol lavan, le parti centriste formé récemment sous la houlette de Benny Gantz et de Yair Lapid, et qui est au coude à coude avec le Likud de Benjamin Netanyahu dans les sondages. « Je ne pense pas qu’il se préoccupe de ce qui est bon pour le pays, seulement de sa survie au pouvoir. »

Maximillian Marco Katz, pour sa part, pense que les allégations contre Netanyahu n’ont qu’une influence mineure sur sa prise de décision, même s’il n’a pas encore décidé s’il allait voter pour lui ou pour Kakhol lavan.

« Je vis dans un pays où il y a de nombreux scandales de corruption, » explique-t-il. « J’ai appris à ne pas en tenir compte jusqu’au verdict énoncé par un tribunal. Sinon, il y a trop de risques de manipulation. »

Partagé et indécis sur la personnalité à laquelle il apportera sa voix, il note que le chef du gouvernement « a hissé Israël à des sommets sans précédent en termes de statut international, d’économie et de stabilité, mais il a négligé des problèmes intérieurs vitaux comme la santé, les écarts socio-économiques et l’éducation. »

Meital Davidsen, expatriée au Danemark, va voter pour le Parti travailliste. Pas nécessairement contre Netanyahu, note-t-elle, mais pour le « formidable travail législatif [du parti] qui correspond à mes valeurs. » Comme Maximillian Katz, elle a décidé de mettre en suspens son verdict sur les accusations lancées contre le Premier ministre jusqu’à ce qu’une cour de justice fasse connaître le sien.

« Lui donner le droit de lutter pour laver son nom, ne pas être à la fois juge et partie, c’est équitable, » écrit cette mère d’un enfant, évoquant Benjamin Netanyahu dans un message privé transmis via Facebook à JTA. « Même si je n’ai jamais eu foi dans son agenda et que je n’ai jamais souscrit à sa manière de gérer le pays, je ne pense pas qu’il soit un traître, comme peuvent le prétendre d’autres. Mais il s’est égaré il y a déjà longtemps. »

Benny Gantz, (à gauche), et le Premier ministre Benjamin Netanyahu, (à droite). (Gili Yaari, Yonatan Sindel/Flash90)

Le journaliste expatrié Eldad Beck prendra l’avion pour aller voter Benjamin Netanyahu.

« La gauche n’a pas tiré les leçons de sa politique ratée de concessions » en direction des Palestiniens, estime-t-il. « Ce qui la rend dangereuse. Et Netanyahu et son cabinet ont permis à Israël de connaître des résultats sans précédent dans les domaines de la sécurité et de la diplomatie. Je vote pour protéger cela. »

Les déboires judiciaires et l’impopularité dans les médias du Premier ministre en exercice ne font que renforcer le sentiment du journaliste que « la démocratie israélienne est attaquée, » notamment par le système judiciaire, déterminé à déchoir Benjamin Netanyahu.

Eldad Beck se montre moins nonchalant que les autres Israéliens de l’étranger sur la question du vote en Europe.

« A la base, je ne manque jamais de participer à tous les scrutins dans lesquels j’ai le droit de m’exprimer, » explique celui qui possède la double nationalité autrichienne et israélienne. « La différence, c’est que l’Autriche fait en sorte de me permettre de voter où que je me trouve. Ce qu’Israël ne fait pas. » (L’Autriche autorise le vote par correspondance. Les Pays-Bas permettent même le vote par procuration, comme la France).

Ce coup-ci, j’ai réservé mon billet au départ d’Amsterdam, où je vis depuis 2010, quelques jours après la décision d’organiser les élections anticipées en date du 9 avril. J’ai appris que même hors-saison, attendre davantage signifie seulement anéantir tout espoir de trouver un vol direct mais aussi que je me retrouverais contraint de payer un prix exorbitant pour une correspondance – grâce aux Israéliens quittant Amsterdam pour Tel Aviv à l’approche du scrutin.

Les voyageurs font la queue au contrôle des passeports de l’aéroport international Ben Gurion en Israël. (Yossi Zamir / Flash90)

Parmi eux, il y aura mon père, Israel Lifshitz. Quand les élections arrivent, nous faisons souvent le déplacement ensemble. Nous votons parfois pour le même parti et d’autres fois, de manière un peu ridicule, nous voyageons pour annuler nos voix respectives en choisissant des candidats opposés.

En cherchant, je me souviens avec culpabilité avoir manqué les élections aux Pays-Bas, en 2017. Mon bulletin était prêt, puis j’ai dû aller jardiner – ou tout simplement oublier qu’il était là.

Concernant mon père, qui est aussi citoyen néerlandais, eh bien, il accorde le choix de son vote de façon très chevaleresque pendant les scrutins néerlandais à son épouse – qui lui dit à qui apporter son suffrage (« Nous sommes tous les deux de gauche alors peu importe, » explique-t-il).

Pour mon père, l’enjeu est forcément bien plus élevé en Israël en raison des menaces sécuritaires. Et pourtant, cette fois, la sécurité n’a joué qu’un rôle marginal dans son choix électoral, lui ai-je rappelé.

« Tu as raison, » m’a-t-il répondu. « Je suppose qu’il s’agit d’un attachement émotionnel que j’ai pour ce pays, que je n’ai pas ici. » Fils de survivants polonais de la Shoah, il considère l’Etat juif comme un plan d’urgence, a-t-il ajouté.

En ce qui me concerne, mon attachement à Israël est simple : l’antisémitisme croissant et la xénophobie ici, comme à travers toute l’Europe, me donnent finalement peu de raisons de croire que nos deux petits enfants, que nous élevons en pro-israéliens et pro-Juifs américains avec mon épouse, se sentiront chez eux ici dans une vingtaine d’années. Cette certitude souligne l’importance que j’attache à voter en Israël – un pays qui pourrait devenir le leur un jour.

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