Pour les touristes en Israël, les attaques au couteau font moins peur que les roquettes
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Analyse

Pour les touristes en Israël, les attaques au couteau font moins peur que les roquettes

Malgré une vague d'attaques, le mois d'octobre s'est déroulé en grande partie comme d'habitude pour l'industrie du tourisme en Israël

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Des touristes à pied près de l'église Saint-Jean-Baptiste dans le quartier d'Ein Kerem à Jérusalem, le 3 novembre 2015. (Crédit : Lior Mizrahi / Flash90)
Des touristes à pied près de l'église Saint-Jean-Baptiste dans le quartier d'Ein Kerem à Jérusalem, le 3 novembre 2015. (Crédit : Lior Mizrahi / Flash90)

En période de calme, Israël attire plus de 3 millions de visiteurs étrangers par an, avec le tourisme qui emploie environ 6 % de la main-d’œuvre israélienne.

Mais toutes les quelques années, un contexte sécuritaire fait baisser ce nombre. Pendant l’opération Bordure protectrice, qui s’est déroulé du 8 juillet au 26 août 2014, le nombre d’arrivées a chuté d’un tiers.

Il a fallu à l’industrie un an pour rebondir quand tout à coup, ce mois d’octobre, Israël a été frappé par une nouvelle vague de violence qui a pris la forme de coups de couteau, de tirs avec des armes et d’attaques à la voiture-bélier par des Palestiniens ciblant les Juifs israéliens.

Mais malgré le chiffre de décès plus élevé (seulement sept civils en Israël ont été tués pendant le conflit de Gaza de 2014), le tourisme n’a pas encore subi un coup important, selon les experts de l’industrie.

« Je pense que l’une des raisons [qui expliquent cela] est que les médias internationaux qui évoquent la violence actuelle sont moins prononcés que dans le passé », a analysé Pini Shani, le directeur du marketing du ministère du Tourisme israélien, pour le Times of Israel.

Malgré les plaintes parmi beaucoup d’Israéliens que les médias du monde entier ignorent ou minimisent l’avalanche d’attaques au couteau, est paradoxalement bon pour le tourisme, a précisé Shani.

« Et je pense que c’est bon pour l’Etat d’Israël aussi. Nos chiffres pour octobre sont bons. Pour les touristes déjà en Israël, très peu ont annulé leurs voyages. Nous avons vu un ralentissement des nouvelles réservations, mais il n’y a rien de dramatique ».

Les gens dans le marché artisanal de Nahalat Binyamin dans le centre de Tel Aviv, le 27 octobre 2015 (Crédit : Hadas Parush / Flash90)
Les gens dans le marché artisanal de Nahalat Binyamin dans le centre de Tel Aviv, le 27 octobre 2015 (Crédit : Hadas Parush / Flash90)

Hannah Blustin, le PDG de Pomegranate Travel, qui se spécialise dans les voyages personnalisés haut de gamme, a indiqué que sur les 200 clients qui ont réservé un voyage en octobre, un seul client a annulé, et il s’agissait de quelqu’un qui devait arriver sur un bateau de croisière qui a décidé de faire un changement de dernière minute dans son itinéraire.

Hannah Blustin (Crédit :(Facebook)
Hannah Blustin (Crédit :(Facebook)

« Nous avons eu des conversations avec les clients et changé légèrement des itinéraires. Par exemple, nous emmenons encore les gens dans la Vieille Ville de Jérusalem, mais sur certaines visites, nous allons nous concentrer davantage sur le quartier juif et passer moins de temps dans le marché arabe, le mont des Oliviers ou le jardin de Gethsémani », a-t-elle expliqué.

« Nous avons eu des clients qui voulaient spécifiquement aller au mont du Temple [un point sensible ces derniers mois] donc nous les avons informés que ce n’était pas une bonne idée et les ont emmenés admirer la vue du mont du Temple à la place ».

Vika Kanar, une publiciste qui a amené 50 journalistes étrangers en Israël pour la Fashion Week de Tel-Aviv en octobre, a dit à peu près la même chose, qu’elle n’avait eu qu’une seule annulation, même si elle a eu à mener des négociations de dernière minute.

« Quelques-uns des journalistes ont dit qu’ils ne viendraient que s’ils n’avaient pas à passer du temps à Jérusalem. Donc nous leur avons trouvé des hôtels à Tel Aviv. C’est ironique parce que la semaine avant que les violences n’éclatent, il était impossible de réserver une chambre d’hôtel à Jérusalem ».

Un autre résultat inattendu a été signalé par au moins un guide local.

« L’industrie est vraiment fragmentée », a expliqué Joel Haber, qui exploite Fun Joel’s Israel Tours.

Il a dit qu’il a entendu parler de guides qui ont eu des annulations, mais « personnellement, j’ai plus de travail parce que les gens qui normalement s’auto-guident veulent s’assurer qu’ils ne vont pas là où ils ne devraient pas ».

Les touristes se couvrent en attendant que leur groupe passe la porte de Jaffa dans la Vieille Ville de Jérusalem tandis que les températures commencent à baisser et l'hiver s'installe, le 28 octobre 2015 (Crédit : Hadas Parush / Flash90)
Les touristes se couvrent en attendant que leur groupe passe la porte de Jaffa dans la Vieille Ville de Jérusalem tandis que les températures commencent à baisser et l’hiver s’installe, le 28 octobre 2015 (Crédit : Hadas Parush / Flash90)

En revanche, l’été dernier, pendant le conflit entre Israël et Gaza, Haber n’a pas travaillé pendant 50 jours d’affilée.

« La grande question est ce qui va se passer dans le futur. Si cette vague de violence cesse, les choses iront bien. Mais si elle se prolonge, qui sait ? La vérité est que vous êtes toujours plus en sécurité ici que dans la plupart des grandes villes occidentales ».

Un nuage sur Nazareth

« Les villes les plus touchées ont été Jérusalem et Nazareth », a indiqué une source de haut rang au sein de l’industrie du tourisme au Times of Israel. « Peut-être parce que Jérusalem a été la cible de la plupart des attaques et en raison des émeutes à Nazareth, les gens ont peur d’y aller ».

« Il y a eu quelques annulations et un ralentissement grave à l’échelle nationale, qui se compte en des dizaines de points de pourcentage dans les nouvelles réservations d’hôtel. C’est toujours mieux qu’après l’opération Bordure protectrice mais mon sentiment est que les touristes reportent leurs plans et attendent de voir ce qui se passe ».

« Il est difficile d’être optimiste mais je ne suis pas pessimiste non plus », a indiqué la source.

A Nazareth, la plus grande ville à majorité arabe d’Israël, l’ambiance est nettement moins joyeuse.

Zayd Rizik, le propriétaire et gestionnaire de l’Hôtel Villa Nazareth situé à proximité des sites chrétiens les plus importants de la ville, a vu le taux d’occupation passer de 60 % à 20 % pour les mois de novembre et de décembre.

« De nombreux groupes chrétiens ont annulé. Ils ont peur de venir ».

En termes d’Israéliens, qui ne sont pas ses principaux clients, la situation est pire. Rizik a dit qu’il avait quelques touristes juifs en septembre, mais pas du tout en octobre.

La cour du restaurant de l'Hôtel Villa Nazareth (Crédit : Facebook)
La cour du restaurant de l’Hôtel Villa Nazareth (Crédit : Facebook)

« Ils ont soit peur de venir dans les villes arabes soit ils nous boycottent », a-t-il spéculé.

Rizik décrit la situation comme étant « dévastatrice » et dit qu’il a dû se séparer de certains de ses employés. « C’est un cercle vicieux. Tous les deux ans, il y a une opération ou quelque chose et nous voyons une baisse du tourisme ».

Il y a deux semaines, a-t-il décrit, « les gens se sentaient frustrés et déprimés et ne savaient pas quoi faire. Ils étaient en colère. Mais quand les choses s’apaisent, lorsque le sentiment général dans le secteur arabe est convenable, les gens commencent à avoir de l’espoir ».

Et il y a un rayon de lumière.

« Nos réservations pour l’année prochaine [2016] n’ont pas encore été annulées. Le nombre augmente lentement. Donc, il y a encore de l’espoir pour l’année prochaine ».

Un plaidoyer pour la coexistence

Lundi, Israël Hotel Association a tenu une conférence à Nazareth appelant à la coexistence entre les Juifs et les Arabes israéliens dans l’hôtellerie, l’hôpital et les secteurs commerciaux en général.

Les maires, les hôteliers et les directeurs d’hôpitaux, juifs et arabes, du nord du pays, y compris les maires de Nazareth, Tibériade, Haïfa, Afula, Kafr Kanna, Kafr Bara, Bustan al-Marj, Iksal, Acre et d’autres villes ont assisté à cette conférence.

Pnina Shalev, la porte-parole d’Israel Hotel Association, a déclaré au Times of Israel que « les maires des municipalités arabes ont l’un après l’autre et dit en des termes non équivoques, à ma grande surprise, qu’ils veulent la paix et qu’ils veulent vivre ensemble et qu’il est dommage qu’il n’y ait pas de chefs religieux ici, lors de la conférence.

Les maires du nord d'Israël lors de la conférence pour la coexistence (Crédit : Nimrod Aharonov)
Les maires du nord d’Israël lors de la conférence pour la coexistence (Crédit : Nimrod Aharonov)

L’un de ces maires était Mujahad Awada, de Kafr Kanna, une ville d’environ 20 000 habitants qui attire des centaines de milliers de pèlerins chrétiens chaque année parce qu’elle est identifiée dans la tradition chrétienne comme étant la ville de Cana de Galilée.

« Je suis né en 1948, a-t-il dit aux personnes assistant à la conférence, avec la création de l’Etat d’Israël. J’ai étudié et vécu avec les Juifs. Ceci est notre destin commun et cela est une vraie coexistence. Je veux que ce message soit diffusé dans le pays, dans l’ensemble du Moyen-Orient et dans le monde : il est possible et nécessaire pour les Juifs et les Arabes de vivre ensemble ».

Azaldin Amara, adjoint au maire intérimaire d’Awada, a également assisté à la conférence.

Il a déclaré au Times of Israel que Kafr Kanna a peut-être vu une réduction de 10-20 % du nombre de visiteurs au cours des dernières semaines, « tout comme le reste du pays ». Amara a également dit qu’il a assisté à la conférence pour faire une déclaration pour la coexistence entre les Arabes et les Juifs.

« Il n’y a pas de problème entre les Arabes et les Juifs », a-t-il dit. « Nous sommes amis. Nous vivons ensemble, nous travaillons ensemble. Le problème, ce sont les hommes politiques ».

Malgré le fait que les jeunes de Kafr Kanna se soient affrontés avec la police israélienne le mois dernier, Amara souligne que les résidents de Kafr Kanna sont des citoyens largement respectueux de la loi.

« Nous respectons tous les lois du gouvernement et de l’Etat », a-t-il dit.

S’il y a un problème économique à Kafr Kanna, dit-il, il découle de 67 ans de discrimination systématique émanant du gouvernement israélien.

« Ce ne sont pas les Juifs qui nous discriminent mais le gouvernement, qui ne développent pas notre infrastructure ou ne construisent pas des centres communautaires et des terrains de football, de sorte que les jeunes aient quelque chose à faire. Nous présentons les plans mais ils disent ne pas avoir l’argent. Le gouvernement doit prendre soin de Kafr Kanna – pour nous donner la terre où nous pouvons construire, investir dans l’éducation, dans le sport pour les jeunes. Les choses sont difficiles de ce point de vue mais d’un point de vue économique, les gens travaillent, nous avons 15 % de chômage ».

Amara a ajouté que les Juifs, les Arabes et les touristes trouveront tous un « foyer chaleureux » à Kafr Kanna. Il encourage tout le monde à venir et dit qu’il espère qu’une légère hausse dans le tourisme en décembre.

Vue de Kafr Kanna, dans la région de Galilée d'Israël, le 28 mars 2011 (Crédit : Nati Shohat / Flash90)
Vue de Kafr Kanna, dans la région de Galilée d’Israël, le 28 mars 2011 (Crédit : Nati Shohat / Flash90)

« Nos villages sont accueillants pour les étrangers. Voici ce que nous avons appris de nos pères et de nos grands-pères, que vous devez honorer vos invités ».

Quant à Hannah Blustin, la voyagiste de luxe, elle dit qu’il y a une lueur d’espoir dans l’accueil des touristes en temps de conflit.

« Il pousse les gens à explorer davantage et creuser plus profondément et demander à leurs guides des questions plus poussées. Les gens veulent s’engager ».

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