Israël en guerre - Jour 259

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Pourquoi des mois après le début de la guerre, des soldats israéliens comptent-ils toujours sur les dons ?

Dès le 7 octobre, de nombreuses organisations caritatives nationales et internationales se sont mobilisées pour aider les troupes, mais cette aide est encore nécessaire

Une cargaison de bottes tactiques achetées grâce à des dons pour les soldats israéliens arrive à l'aéroport international d'Israël. (Crédit : JTA)
Une cargaison de bottes tactiques achetées grâce à des dons pour les soldats israéliens arrive à l'aéroport international d'Israël. (Crédit : JTA)

JTA – Quand Aaron Moshe Shalman a été rappelé au sein de la réserve le mois dernier, il a été sur Facebook pour demander de l’aide pour son unité de parachutistes de 35 personnes.

« Nous avons un besoin urgent d’équipement tactique : casques, uniformes, bottes (de toutes tailles), lunettes, genouillères, gants en cuir, bonnes sangles de revolver et gants décents », a écrit Shalman dans Secret Jerusalem, un groupe qui compte des dizaines de milliers d’anglophones.

De nombreuses personnes ont répondu en proposant leur aide. Mais cela a également soulevé un débat animé : pourquoi, six mois après le début du conflit, des soldats comme Shalman dépendent-ils encore de la générosité d’inconnus ? Pourquoi l’armée elle-même ne peut-elle pas fournir à ses soldats l’équipement dont ils ont besoin ?

C’est une question que se posent de nombreux Juifs en Israël et dans la diaspora. Depuis le 7 octobre, ils ont été submergés par ce qui peut sembler être un nombre écrasant d’appels de fonds – et ont répondu en envoyant plus d’un milliard de dollars aux soldats israéliens, selon l’estimation approximative d’un important collecteur de fonds. Alors que la guerre se poursuit, ils se disent toujours heureux d’apporter leur aide, mais ne peuvent se défaire du sentiment que cela ne devrait pas être ainsi.

« Nous voulons assurer leur sécurité autant que possible et nous voulons les aider autant que nous le pouvons », a confié à la Jewish Telegraphic Agency Nechama Kravitz, qui a quitté Los Angeles pour s’installer en Israël en 2022 et dont certains membres de la famille servent actuellement dans l’armée israélienne. « Mais je suis extrêmement déconcertée et troublée par le fait que le gouvernement ne soit pas en mesure d’approvisionner ses soldats. Si vous envoyez vos fils à la guerre, vous les équipez de manière adéquate. Pourquoi cette tâche est-elle laissée aux particuliers ? »

Des milliers de terroristes du Hamas ont déferlé sur les communautés du sud d’Israël, le 7 octobre, assassinant sauvagement près de 1 200 personnes et kidnappant 253 autres pour les emmener dans la bande de Gaza, déclenchant ainsi la guerre en cours entre Israël et le Hamas.

Officiellement, l’armée israélienne pourvoit à tous les besoins de ses soldats. L’unité du porte-parole de l’armée israélienne a répondu par email qu’à ce jour, « tous les soldats disposent de l’équipement nécessaire en fonction de leur division et de leur mission ».

L’armée israélienne n’a pas voulu répondre à d’autres questions. Le ministère de la Défense n’a, quant à lui, pas du tout répondu aux questions de la JTA.

Mais la réalité est qu’un nombre incalculable de soldats israéliens sollicitent, sur Internet, des dons auprès de la population pour des fournitures de base nécessaires au combat ou assurant un minimum de confort.

Ainsi, dans une vidéo largement relayée, un soldat israélien explique pourquoi les genouillères fournies par l’armée sont insuffisantes. « Elles étaient parfaites il y a dix ans », explique le soldat dans la vidéo. « Les sangles sont usées et elles ne tiennent pas sur ma jambe. Elles sont très fines et pas très confortables. Elles sont passées entre les mains de nombreux soldats et n’ont pas été bien entretenues ».

Des bénévoles emballent des dons de nourriture et d’autres produits de première nécessité pour les soldats israéliens et les citoyens du sud, à Tel Aviv, le 9 octobre 2023. (Crédit : Miriam Alster/Flash9)

Pour certains soldats, ainsi que pour les experts en logistique en temps de guerre et les volontaires qui sont intervenus pour coordonner les dons, cette situation est la preuve de l’incapacité de l’armée israélienne à anticiper et à répondre rapidement aux besoins urgents, dont certains sont une question de vie ou de mort.

Micha Shtiebel est un réserviste israélien qui a été mobilisé le 7 octobre dernier. Il a quitté son emploi dans une entreprise technologique de la Silicon Valley pour rejoindre son unité de combat. Son unité, dont l’équipement était de « très mauvaise qualité », a passé plusieurs semaines à combattre le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, soutenu par l’Iran. Peu après, il s’est vu confier un nouveau rôle, celui d’officier logistique d’un bataillon de 450 soldats. « C’est à ce moment-là que j’ai réalisé la gravité de la situation », a-t-il expliqué. Pour équiper ses hommes de gilets et de casques pare-balles, il s’est tourné vers les organisations humanitaires.

« J’ai inspecté mon propre sac et le seul article dans mon sac, sur environ 25 articles, qui n’était pas à moi était le sac lui-même », a-t-il indiqué. « Tout est autofinancé ou financé par ce réseau d’ONG. Il y a littéralement des centaines de milliers de réservistes qui n’ont pas été équipés et nous nous retrouvons à nous autofinancer par l’intermédiaire des juifs d’Amérique du Nord et de France. »

Dans les jours et les semaines qui ont suivi l’assaut du Hamas sur la région frontalière de Gaza, le gouvernement israélien a mobilisé son armée permanente, ainsi que des centaines de milliers de réservistes, créant ainsi un énorme défi logistique pour le pays. Les pénuries ont soulevé des questions sur l’état de préparation, mais à ce moment-là, il était compréhensible pour la population que les stocks d’équipement existants pourraient ne pas suffire pour faire face à un état d’urgence national sans précédent.

Les réservistes qui se trouvaient à l’étranger lorsque la guerre a éclaté ont acheté du matériel là où ils pouvaient le trouver avant d’embarquer dans des vols El Al pour retourner en Israël. Au même moment, des volontaires arrivaient en Israël avec des sacs de voyage remplis de tentes, de sacs de couchage, d’articles de toilette et de tout ce que leurs amis et parents déployés leur avaient signalé comme étant manquant.

Des organisations, officielles ou non, ont très vite vu le jour pour organiser des collectes de fonds et coordonner l’aide apportée aux soldats. Boots for Israel, qui affirme avoir distribué plus de 46 000 paires de bottes tactiques aux soldats, en est un exemple frappant. Une autre initiative volontaire, connue sous le nom d’Unité 11741, a livré quelque 11 000 casques tactiques aux soldats israéliens.

Des bénévoles trient et alignent des bottes de combat données par les États-Unis, arrivées de New York dans cet entrepôt de Modiin, le 8 janvier 2024. (Crédit : Sharon Wrobel)

L’une des raisons pour lesquelles la demande dépasse largement l’offre est que les soldats ont réalisé qu’ils pouvaient demander de l’aide plutôt que de se refiler des vêtements thermiques lorsqu’il fait froid, de se contenter de bottes fournies par l’armée qui provoquent des ampoules, de tenter leur chance avec des casques datant de trois ou quatre guerres ou de se glisser dans des sacs de couchage qui ont été utilisés par d’innombrables autres personnes avant eux.

« Tant que nous distribuerons des bottes gratuitement, il y aura un besoin de bottes gratuites », explique Michal Wachstock, l’un des bénévoles à l’origine de « Boots for Israel ». « Nous ne nous leurrons pas. »

Des preuves anecdotiques suggèrent que les pénuries ont été particulièrement criantes en dehors des unités d’élite, ces dernières ayant vraisemblablement été considérées comme prioritaires par l’armée parce qu’elles sont chargées d’accomplir les missions les plus critiques. Les bénévoles qui ont été en contact avec des soldats ordinaires affirment que ces derniers ont passé des semaines et des mois avec du matériel de qualité médiocre, une situation particulièrement pénible pour ceux qui étaient stationnés dans le nord montagneux et glacial d’Israël, le long de la frontière avec le Liban, l’hiver dernier.

L’âge a également joué un rôle important. Alors que les jeunes hommes de l’armée régulière étaient probablement trop endurcis, trop fiers ou trop mal informés pour se plaindre de l’équipement disponible, les réservistes qui sont bien plus âgés ont souvent des exigences ou des besoins plus élevés.

« Nous ne sommes pas comme les jeunes de 21 ou 22 ans qui peuvent affronter tous les types de terrain sans problème », a expliqué Shalman sur Facebook Messenger. « De nombreux membres de l’unité ont entre 30 et 40 ans, voire 50 ans, et ils sont venus aider le pays avec leurs problèmes de dos ou d’autres problèmes de santé, laissant de côté leur vie normale. »

Les pénuries ne se limitent pas aux équipements de protection ou au matériel de camping. Les soldats ont également signalé des pénuries de torches, de lunettes de vision nocturne et de lunettes de visée pour les combats dans la bande de Gaza ou le conflit avec le groupe terroriste libanais Hezbollah à la frontière nord d’Israël. Des volontaires civils ont également contribué à la fourniture de tous ces articles, en plus des armes et des munitions elles-mêmes.

Il aurait été normal de voir les efforts logistiques des volontaires diminuer au fil des mois, au fur et à mesure que les professionnels de l’armée prenaient le relais. Mais cela n’a pas été le cas, selon Dotan Sofer, cadre dans le secteur de la technologie et activiste politique, qui a créé un groupe d’aide lorsque la guerre a éclaté et a depuis organisé près de 90 autres groupes dans ce qu’il appelle le « Forum Hachamalim ». Le nom vient de la manière dont les groupes d’aide se désignent eux-mêmes : « hamal« , l’acronyme hébreu de heder milhama ou « salle de guerre » [centre de commandemant], souvent utilisé pour remplacer QG, « quartier général ». Le forum aide les groupes membres à se coordonner et à se défendre ensemble contre les décisions gouvernementales qui affectent leur travail.

Des soldats d’infanterie posent avec leur nouveau gilet pare-balles. (Crédit : Leo Loeffler)

« Le Forum Hachamalim est plus sérieux que le commandement du Front intérieur [de Tsahal] », a affirmé Sofer. Les groupes d’aide disposent d’entrepôts – celui de Sofer fait environ 1 300 m² – et de milliers de bénévoles à plein temps qui répondent aux milliers de demandes quotidiennes de fournitures de la part des soldats.

Il est difficile de connaître l’ampleur exacte des dons, car l’activité est répartie sur un grand nombre d’initiatives différentes. La demande reste élevée, car une grande partie de l’équipement déjà fourni est maintenant usé, reflétant le fait que la guerre a duré beaucoup plus longtemps que la plupart des engagements militaires antérieurs d’Israël.

Sofer estime que des groupes comme le sien, avec l’aide de dons provenant principalement de l’étranger, ont livré pour plus d’un milliard de dollars d’équipement aux soldats au cours des six derniers mois.

Ce volume de dons représente un effort populaire comparable au quelque 1,4 milliard de dollars collectés depuis le 7 octobre par des organisations caritatives établies telles que les Fédérations juives, qui se concentrent sur les besoins civils, et les Amis de Tsahal, qui ne répondent qu’aux demandes formelles de l’armée et ne s’occupent pas de l’équipement de combat. L’organisation n’a pas répondu à une demande de commentaire.

Selon Benjamin Soskis, historien de la philanthropie et chercheur associé au Center on Nonprofits and Philanthropy de l’Urban Institute, le volume des dons caritatifs destinés à financer des fournitures militaires pour des unités individuelles, comme le suggère Sofer, serait ahurissant.

La charité privée pour les soldats sur le terrain était courante pendant la guerre de Sécession et s’est poursuivie pendant la Seconde Guerre mondiale, mais ces efforts ont fini par être éclipsés à mesure que le domaine de la charité est devenu plus professionnel et plus centralisé, a expliqué Soskis.

Les universitaires ont remarqué et commencé à débattre du retour de ce que certains appellent les « humanitaires de base » et « l’aide bricolée » au cours de la guerre en Ukraine. Le phénomène des dons de matériel militaire aux soldats a créé « le sentiment que, dans certains conflits, les dons caritatifs étaient effectués en dehors des directives de l’État, en partie pour reconnaître l’incapacité de l’État à approvisionner ses troupes de manière adéquate », a expliqué Soskis.

Patrice McMahon, professeure de sciences politiques à l’université de Nebraska-Lincoln et spécialiste du conflit en Ukraine, a déclaré que ni elle ni probablement d’autres chercheurs dans son domaine n’avaient encore réalisé que la situation était similaire en Israël.

« Mon futur gendre est originaire d’Israël et a servi dans l’armée israélienne pendant de nombreuses années. J’ai moi-même des amis et des collègues en Israël. Je suis donc surprise d’apprendre que les soldats ont vraiment besoin de produits de première nécessité », a indiqué McMahon.

Cette nouvelle réalité est en partie liée à la technologie, qui a transformé la philanthropie en général. L’émergence de plateformes de crowdsourcing en ligne et la rapidité des échanges entre pairs à l’échelle mondiale ont créé de nouvelles façons de contribuer sans passer par les grandes institutions caritatives.

« Il est clair que ce type de dons directs aux unités militaires s’inscrit dans le cadre de courants caritatifs plus larges qui ne feront que se renforcer dans les années à venir », a ajouté Soskis.

Les explications divergent sur les raisons pour lesquelles, six mois après le début des hostilités, l’armée israélienne n’approvisionne toujours pas ses propres troupes de manière adéquate.

Dana Gat est une blogueuse de voyage israélienne qui a mis son expérience des réseaux sociaux au service de l’aide aux soldats après le 7 octobre. « L’armée est une organisation stupide. À part cela, je n’ai pas grand-chose à dire », a-t-elle répondu à une question de la JTA.

Le service militaire est obligatoire pour la majorité des Israéliens juifs, et se plaindre de l’incompétence de l’armée et de sa bureaucratie pléthorique est devenu une sorte de passe-temps national. Mais les sondages ont toujours montré un niveau élevé de confiance dans Tsahal parmi les Israéliens juifs, et toute critique publique sérieuse de l’armée est considérée comme taboue – en particulier en temps de guerre.

Shalman attribue la situation à une certaine éthique de la débrouillardise profondément ancrée dans la culture de l’armée israélienne : « Ce qui n’est pas cassé marche encore. »

« Même pour remplacer des bottes, c’est une procédure énorme, car elles doivent être complètement détruites avant de pouvoir être remplacées », explique-t-il. « L’armée fait preuve de parcimonie depuis sa création. »

Selon Sofer, qui s’appuie sur des conversations régulières avec le personnel militaire à tous les niveaux de commandement, la question se pose de manière plus large. Il explique que les informations sur les besoins et les pénuries parviennent rarement aux plus hauts gradés.

« À l’état-major général, ils m’ont dit qu’ils étaient au courant de certains manques ici et là, mais rien de comparable à la quantité d’équipement que nous apportons. Les commandants de brigade disent ‘Nous sommes au courant de manques plus importants que nos commandants à l’état-major général’. Les commandants de bataillon disent : ‘Je n’ai rien, tout manque’. Les commandants de compagnie me disent : ‘Nous n’avons même pas de quoi boire’. Cela ne remonte pas aux échelons supérieurs », a-t-il expliqué.

Mais il pourrait y avoir une autre explication, explique-t-il : « Ils ont honte de l’admettre. L’ego masculin joue un rôle. Si vous dites : ‘Je n’ai pas assez de lunettes de vision nocturne’, ils vous répondront : ‘Vous en avez deux au lieu de quatre ? Débrouille-toi tout seul’. C’est la mentalité machiste de Tsahal : il faut savoir se débrouiller. »

Pour Lisa Geller, qui partage son temps entre les États-Unis et Israël, où vivent trois de ses quatre enfants, et dont le travail consiste à aider les entreprises à identifier et à corriger les opérations inefficaces, la situation est intenable, quelle qu’en soit la raison.

Elle fait partie des nombreuses personnes qui se sont engagées pour venir en aide aux civils évacués des villes israéliennes situées le long de la frontière de Gaza après le 7 octobre. (Le gouvernement a subventionné des logements pour les personnes déplacées de la région, mais la société civile a répondu à de nombreux autres besoins). Selon elle, la leçon qu’elle a tirée de cette expérience s’applique également à la question de l’approvisionnement des soldats.

« Nous avons distribué des centaines de repas par jour. Nous avons nettoyé des appartements et les avons aménagés pour les évacués qui arrivaient. C’était une course folle. Au bout d’un moment, nous avons compris que nous ne pouvions pas remplacer le gouvernement », a expliqué Geller. « Nous avons fait beaucoup d’efforts, nous avons donné de notre temps et de notre argent, nous avons mis notre travail entre parenthèses, nous avons fait tout ce que nous pouvions. Mais en fin de compte, même toutes les personnes les mieux intentionnées du monde ne peuvent pas remplacer un gouvernement ».

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