Pourquoi il est inacceptable de dérouler le tapis rouge à Rodrigo Duterte
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Pourquoi il est inacceptable de dérouler le tapis rouge à Rodrigo Duterte

Le président des Philippines a déclaré qu’il ferait aux trafiquants de drogue ce qu’Hitler avait fait aux Juifs. Au-delà de la rhétorique, il n’y a pas que les mots qui dérangent

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Rodrigo Duterte, président des Philippines, pendant une conférence de presse à la fin du sommet de l'ASEAN à Manille, le 29 avril 2017. (Crédit : Ted Aljibe/AFP)
Rodrigo Duterte, président des Philippines, pendant une conférence de presse à la fin du sommet de l'ASEAN à Manille, le 29 avril 2017. (Crédit : Ted Aljibe/AFP)

Le 7 mai 2016, lors de son discours final de la campagne qui allait le voir devenir président des Philippines, Rodrigo Duterte, l’ancien maire de la ville du sud de Davao City, a promis de « massacrer » les criminels s’il était élu. « Oubliez les lois sur les droits de l’Homme, avait-il lancé. Si je deviens président, je ferais ce que j’ai fait en tant que maire… je les tuerais ».

Lors de la campagne, Duterte a promis de tuer des dizaines de milliers de criminels, il a menacé d’établir une dictature si les législateurs lui désobéissaient, il s’est vanté à de nombreuses reprises de ses liaisons à grands coups de Viagra. Il a également promis aux électeurs que ses maîtresses ne coûteraient pas beaucoup parce qu’il les entretenait dans des hôtels à bas coût. Il a traité le pape de « fils de pute » – pour avoir causé un énorme embouteillage lors d’une visite en 2015 où Duterte avait été bloqué pendant des heures. Il a aussi dit qu’il aurait aimé violer une belle missionnaire australienne qui a été tuée dans une émeute de prison en 1989 aux Philippines : « Il y avait cette religieuse australienne. Quand ils les ont fait sortir, j’ai vu son visage et je me suis dit, ‘fils de pute’. Quel dommage. Ils l’ont violée, ils sont tous passés à tour de rôle. J’étais en colère qu’elle ait été violée, mais elle était si belle. Je me suis dit, le maire aurait dû passer en premier ».

Le président sortant, Benigno Aquino, dont la mère a mené le mouvement démocratique qui a évincé du pouvoir Ferdinand Marcos il y a trente ans, a déclaré, à de nombreuses reprises dans la campagne électorale, que faire élire Duterte risquait de faire replonger le pays dans la dictature. Il l’a comparé à Adolf Hitler : « Nous ne devrions pas oublier comment Hitler est arrivé au pouvoir, a prévenu Aquino. Si vous leur permettez d’opprimer vos concitoyens sans rien dire, vous serez les suivants à être opprimés ».

En août 2016, quelques mois après sa prise de fonction, Duterte s’est lancé dans une confrontation avec l’administration Obama en dénonçant l’ambassadeur américain à Manille, Philip Goldberg. Ce dernier, qui est juif, avait critiqué Duterte pour sa remarque sur le viol de la missionnaire australienne. « Comme vous le savez bien, je suis en conflit avec l’ambassadeur [du Secrétaire d’Etat américain John Kerry]. Son ambassadeur gay, ce fils de pute, s’était emporté Duterte. Il m’a gonflé ».

Le président philippin Rodrigo Duterte (à drote) reçoiit l’ambassadeur américain aux Philippines Philip S. Goldberg (à gauche) en présence du secrétaire d’ETat américain John Kerryà Manille, le 27 juillet 2016. (Crédit :, AFP/Pool/Aaron Favila)

Un mois plus tard, la confrontation avec les Etats-Unis est montée d’un cran, pour atteindre son paroxysme. Après que Barack Obama a exprimé son inquiétude sur la brutalité avec laquelle Duterte menait sa guerre contre la drogue, alors que 3 000 personnes ont été tuées lors de ses trois premiers mois en fonction, le président des Philippines a traité Obama de fils de pute, quelques heures avant une rencontre prévue : « Il faut être respectueux. Ne balance pas comme ça des questions ou des déclarations. Fils de pute », avait-il lancé. Obama avait annulé les discussions.

Toujours le même mois, un peu plus tard, Duterte s’était lui-même comparé à Hitler… de manière positive. Tout comme Hitler avait tué les Juifs pendant la Shoah, s’était-il vanté, il tuait les trafiquants de drogue et les drogués. « Hitler a massacré trois millions de Juifs. Actuellement, il y a trois millions de drogués (aux Philippines). Je serai heureux de les massacrer, avait-il fanfaronné. Et si l’Allemagne avait Hitler, les Philippines ont… », avait-il dit, en s’indiquant lui-même.

Après un tollé, dont des plaintes de la part des Etats-Unis et d’Israël, Duterte s’est excusé… dans son style. Son porte-parole avait corrigé le chiffre des victimes juives de la Shoah : « Nous ne voulons pas minimiser la terrible perte de six millions des Juifs lors de la Shoah”, avait expliqué Ernesto Abella.

Abella avait cependant confirmé que Duterte était réellement prêt à tuer des millions des trafiquants de drogue supposés. “Duterte faisait référence à la ‘volonté de tuer’ trois millions de trafiquants de drogue criminels – pour préserver l’avenir de la prochaine génération et du pays », avait précisé le porte-parole.

Duterte s’est ensuite exprimé lui-même, expliquant qu’il avait invoqué le nom d’Hitler seulement parce que d’autres personnes l’avaient comparé au chef nazi. Il s’était excusé auprès du peuple juif, mais restait catégorique qu’il n’avait rien dit d’inexact au sujet du besoin de massacres aux Philippines.

« Alors j’ai dit, ‘bien sûr que je suis Hitler’, mais ceux que je tuerai sont ces (drogués)”, avait soutenu Duterte lors d’un discours diffusé à la télévision nationale. Ce n’est pas comme si j’avais vraiment dit quelque chose de faux. C’est plutôt qu’ils ne veulent pas jouer avec ce souvenir, donc je m’excuse profondément et sincèrement auprès du peuple juif. Cela n’a jamais été mon intention, mais le problème était que j’étais comparé à Hitler. Je suis très compatissant. Je tuerai les trois millions de drogués ».

Au cours de la même intervention télévisée, Duterte s’en était encore pris au gouvernement des Etats-Unis : « Les Américains, je ne les aime pas… ils me critiquent en public. Alors, je leur dis :’Je vous emmerde, allez vous faire foutre. Vous êtes stupides », s’était-il emporté.

Quelques semaines plus tard, il s’était rendu à une synagogue de Manille pour s’excuser « du fond du coeur » pour la référence aux juifs dans ses remarques sur Hitler : « J’ai mentionné le mot juif et c’était une terrible erreur et je m’en excuse », a déclaré Duterte dans un discours qui coïncidait avec Rosh HaShana, le Nouvel An juif. « Je ne suis pas un des racistes de cette république ». Il était, selon lui-même, un dirigeant dur et déterminé à débarrasser les Philippines du fléau de la drogue. “Vous savez, c’est mon caractère… moi c’est moi, et vous c’est vous. Dieu m’a créé ainsi ».

« Je suis venu ici pour dire que je suis vraiment désolé, parce que je respecte le peuple juif, avait-il souligné dans le discours, une intervention d’une demi-heure pleine d’émotion dans laquelle il n’a pas lu ses remarques préparées à l’avance et a développé en longueur sur les Juifs, Dieu, Israël, la capture d’Adolf Eichmann, le sauvetage d’Entebbe, les ventes d’armes israéliennes (nous y reviendrons). “En fait, mon ancienne femme est une Zimmerman… une descendante de Juif américain, avait-il fait remarquer. Alors pourquoi manquerais-je de respect à la mémoire des Juifs ? »

En mai 2017, Duterte a imposé la loi martiale à 20 millions de personnes dans une région du sud des Philippines en réponse à ce qu’il a considéré être des tentatives d’établir un califat par des terroristes affiliés à l’Etat islamique. Encourageant ses troupes à imposer les nouvelles restrictions, il a plaisanté que ses soldats pouvaient violer jusqu’à trois femmes et qu’il en porterait la responsabilité. « Pour cette loi martiale et les conséquences de la loi martiale, moi et moi seul serais responsable, avait-il déclaré dans un discours prononcé sur une base de l’armée. Faites seulement votre travail. Je m’occuperai du reste… j’irai en prison pour vous. Si vous violez trois (femmes), je dirais que c’est moi qui l’ai fait ».

En novembre dernier, alors que le nombre de victimes de sa guerre contre la drogue avait atteint les 4 000 personnes, selon la police, et plus que le double selon d’autres observateurs, il s’est vanté d’avoir poignardé quelqu’un à mort quand il avait 16 ans, « juste pour un regard », a-t-il ajouté dans le contexte de cette guerre contre le drogue « J’ai encore plus de raisons de le faire maintenant que je suis président, non ? » Dans le même discours, prononcé juste avant un sommet qu’il organisait pour des dirigeants du monde, il a aussi menacé de gifler un rapporteur des droits des Nations unies.

A cette époque-là, l’agence de presse Reuters avait publié une série de témoignages qui indiquaient que la police de Duterte exécutait sommairement des centaines de trafiquants de drogue présumés – leur tirant des balles dans la tête ou le cœur à bout portant. (Ces articles ont ensuite rapporté à l’équipe de Reuters un Prix Pulitzer). Amnesty International avait affirmé que la guerre de Duterte sur la drogue était en réalité une guerre contre les pauvres. Les victimes se trouvaient souvent en bas de la pyramide de la drogue, alors que les gros poissons recevaient un bien meilleur traitement. Le réseau de journalisme d’investigation OCCRP (Projet d’Information sur le Crime Organisé et la Corruption), qui avait rapporté que « Duterte a supervisé le meurtre de plus de 7 000 et peut-être jusqu’à 12 000 personnes », l’avait qualifié comme personne de l’année – l’individu qui avait fait « le plus dans le monde pour faire avancer l’activité criminelle organisée et la corruption ».

Il y a deux mois, ses critiques sont arrivées au plus haut niveau possible, Duterte a qualifié Dieu d’être stupide et de fils de pute. Se lamentant dans un discours que le pêché d’Adam et Eve dans la théologie chrétienne a causé la chute de la grâce divine, Duterte s’est emporté : « Qui est ce Dieu stupide ? Ce fils de pute est vraiment stupide… Vous n’étiez pas impliqués mais maintenant vous êtes entachés avec un pêché originel… C’est quoi ce genre de religion ? Je ne peux pas l’accepter, c’est vraiment stupide ».

Quelques jours plus tard, en pleine agitation médiatique prévisible, il en a rajouté, comme à son habitude, en promettant de démissionner si quiconque pouvait prouver l’existence de Dieu. S’il y avait « un seul témoin » qui pouvait montrer de manière convaincante, peut-être avec une photo ou un selfie, avait déclaré Duterte, qu’un humain a « pu parler [avec] et voir Dieu », il présenterait immédiatement sa démission, avait-il promis.

Tous les incidents et déclarations mentionnés ci-dessus ont été largement diffusés dans le monde, y compris en Israël – les remarques homophobes, les commentaires écoeurant sur le viol, le mépris de la religion, le mépris de la vie humaine, l’éloge du meurtre de millions de personne dans le style d’Hitler et la véritable pratique de massacres de masse…

Dimanche soir, Israël va accueillir Rodrigo Duterte pour une visite d’état officielle. Selon la chaîne publique Kan, il sera à la tête d’une délégation de 400 personnes. Le lendemain, il déjeunera avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu. Il sera solennellement accueilli à Yad Vashem, le musée de la Shoah consacré à la mémoire des six millions de victimes juives du régime d’Adolf Hitler. Il rencontrera le président d’Israël Reuven Rivlin. Il assistera à une simulation de réponse médicale d’urgence à une catastrophe au centre Magen David Adom de Jérusalem. Il devrait aussi dédier un mémorial de la Shoah au parc Rishon LeZion en l’honneur de ceux qui ont sauvé des Juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Benjamin Netanyahu à la cérémonie de Yad Vashem à Jérusalem, à Yom HaShoah, le 23 avril 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

En mars, annonçant le début de l’organisation de sa visite, un officiel israélien avait essayé d’expliquer pourquoi Israël l’accueillait : « Il y a de très nombreux dirigeants controversés dans le monde et beaucoup de pays qui les critiquent. Duterte n’est pas boycotté par le monde, il n’y a pas de sanctions contre lui et il a visité de nombreux pays depuis son arrivée au pouvoir ». Cet officiel a insisté pour garder son anonymat. Le ministère des Affaires étrangères n’a fait aucun commentaire officiel.

Parmi les raisons évoquées en privé par des officiels pour expliquer le voyage de Duterte, on peut évoquer son désir de rendre visite aux nombreux travailleurs philippins en Israël. Il va les rencontrer lors du premier événement de sa visite dimanche soir. On a aussi laissé entendre qu’Israël espérait recevoir le soutien des Philippines pour des votes aux Nations unies et dans différentes organisations. Il y a eu des rumeurs que Duterte se préparait aussi à transférer l’ambassade des Philippines à Jérusalem.

Elément central, Duterte a clairement exprimé son intention d’acheter beaucoup d’armes israéliennes.

Mercredi, un reportage télévisé de la chaîne publique Kan expliquait que Duterte viendrait avec son ministre de la Défense, des hauts conseillers militaires, des responsables de la police. Ils rencontreront leurs homologues israéliens et visiteront des bases militaires israéliennes. « Aux Philippines, et dans les industries israéliennes de la défense, il y a un grand intérêt à faire avancer des ventes d’armes – en d’autres termes, signer des contrats de défense avec les Philippines ».

Le président philippin Rodrigo Duterte durant son discours à la synagogue Beit Yaakov, l’association juive des philippins de Makati City, au sud de Manila, le 4 octobre 2016. (Crédit : Aaron Favila/Pool/AFP)

Duterte avait précisément formulé cette volonté dans son discours d’octobre 2016 pour Rosh HaShana à Manille. Après avoir abordé la question d’Hitler, il avait continué son discours en louant le « Président Netanyahu » (sic) d’Israël pour son rejet des critiques de ses politiques de la part de l’Amérique d’Obama.

Duterte avait déclaré avec admiration. « Je suis sûr que vous connaissez la manière avec laquelle Netanyahu répond aux attaques vicieuses contre ses politiques. Vous l’entendez toujours. Il s’en fiche ! L’Amérique ? Il n’écoute pas l’Amérique ! Ferme juste ta gueule. Nous avons nos propres problèmes. Nous les résoudrons à notre manière ».

Si l’Amérique continuait à critiquer ses propres politiques, avait poursuivi Duterte, « je vais peut-être revoir ma politique étrangère. Au final, je pourrai… me séparer de l’Amérique. Je préférerais aller voir la Russie et la Chine. Même si nous ne sommes pas d’accord avec leur idéologie, ils respectent le peuple ». (Ses liens avec l’administration Trump sont bien meilleurs qu’avec Obama – en effet, l’année dernière, le président Donald Trump a loué Duterte parce qu’il réalisait « un boulot incroyable sur le problème de la drogue »).

C’est alors que Duterte en est venu à la question des achats militaires : « Sur la question des armes, j’ai dit, n’achetez à personne d’autre qu’Israël, avait-il déclaré aux Juifs de Manille. Pourquoi ? Parce que nous avons d’excellentes relations ». Et aussi, avait-il expliqué à la congrégation, parce qu’Israël ne les piégerait pas comme les Américains le feraient : »S’ils nous vendent ce gadget, ils ne vont pas y inclure un mouchard pour nous écouter ».

“Si je l’achète à l’Amérique, et vous dites ici des secrets bla, bla, bla », avait-il dit en décrivant la manière par laquelle les entreprises américaines de l’armement mettraient des mouchards dans les armes qu’elles vendent, « ils écoutent. Avant que vous ne l’achetiez, ils ajoutent des mouchards pour [vous écouter]… »

« S’il vous plaît, dites à votre peuple de nous vendre des armes, avait-il demandé dans la synagogue. Tous les équipements… je l’ai toujours dit à la sécurité nationale… j’ai dit, achetez-les aux entreprises israéliennes. Parce que nous sommes en sécurité. Pourquoi ? Parce que nous sommes amis… Quel est le dénominateur commun qui fait de nous des amis ? Dieu. Nous croyons en sa justesse. Nous croyons au karma… »

Un mois plus tard, s’adressant aux troupes philippines, il est revenu sur le sujet, incitant ses forces à améliorer leurs compétences dans la guerre contre le terrorisme et en parlant de l’achat d’équipements militaires et de renseignement israéliens : « Vous devriez l’acheter aussi vite qu’Israël peut les produire. J’achète », avait-il déclaré. Alors, vous êtes combien ? », avait-il demandé aux membres de la Dixième Division de l’Armée philippine. « Presque… plus que 130 000… j’achète ».

Alors que j’écris ce texte, Duterte est visé par deux plaintes pour meurtre et crimes contre l’humanité au Tribunal Pénal International pour des possibles massacres. Le mois dernier, la plus haute procureure des Philippines a achevé un mandat de sept années au cours desquelles elle a provoqué la colère de Duterte pour avoir critiqué la brutalité de sa guerre contre la drogue et pour une enquête de son bureau sur des possibles comptes en banque secrets. Elle a été remplacée par un loyaliste à Duterte.

Une critique importante de l’opposition, Leila de Lila, qui a qualifié Duterte de tueur en série, a été emprisonnée en février 2017 pour ce qu’elle déclare être des accusations fabriquées de trafic de drogue. Son gouvernement reconnaît presque 5 000 morts et 50 000 arrestations dans la guerre de la drogue ; des groupes de défense des droits de l’Homme placent ces chiffres bien plus haut et affirment que la plupart des morts sont des pauvres des villes. En février, un sénateur de l’opposition a affirmé que le nombre de morts dépassait les 20 000 personnes.

Rodrigo Duterte va atterrir en Israël dimanche soir, pour parler d’amitié et acheter des armes.

Cet homme n’a aucunement sa place ici.

Avec des informations d’agences de presse.

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