Pourquoi le choix entre Netanyahu et l’état de droit n’en est pas un
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Opinion

Pourquoi le choix entre Netanyahu et l’état de droit n’en est pas un

Israël s’apprête-t-il à condamner un Premier ministre qualifié pour quelques infractions ? C'est bien possible – mais quand il s'agit de démocratie, elles sont loin d'être futiles

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu quitte la conférence Muni World, à Tel Aviv, le 14 février 2018 (AFP PHOTO / JACK GUEZ)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu quitte la conférence Muni World, à Tel Aviv, le 14 février 2018 (AFP PHOTO / JACK GUEZ)

A la fin d’une table ronde à laquelle j’ai participé mardi soir, organisée par des dirigeants juifs américains en mission à Jérusalem, un membre de l’assistance nous a demandés si nous réalisions à quel point Israël semblait manquer de conscience de soi – aux yeux de ses soutiens à l’étranger. Ceci alors qu’Israël pourrait bien remercier un Premier ministre compétent pour des infractions présumées de pots-de-vin concernant de faibles sommes.

Selon l’intervenant, présent au rassemblement annuel de la Conférence des présidents des principales organisations juives américaines à Jérusalem, les quelque 300 000 dollars que Netanyahu et son épouse Sara auraient reçus en cigares, champagne et autres cadeaux d’amis milliardaires comme Arnon Milchan et James Packer sont insignifiants.

Il s’est interrogé avec indignation : Israël serait-il vraiment prêt à perdre un unique leader capable de garder le pays en sécurité et prospère, suite à des allégations qui concernent de telles sommes ?

Le commissaire de police Roni Alsheich s’adresse à la mission annuelle de la Conférence des présidents des grandes organisations juives à Jérusalem le 20 février 2018. (Avi Hayoun / Conférence des présidents)

Ayant reçu une salve d’applaudissements, l’intervenant en question n’était clairement pas le seul dans la salle à soutenir ce point de vue. Dans la même veine, un de mes collègues participant à la conférence a suggéré que le chef de la police, Roni Alsheich, ne devrait pas approfondir les différentes enquêtes de corruption concernant Netanyahu, ce dernier devant concentrer toute son attention sur les défis sécuritaires auxquels Israël est confronté – toute enquête criminelle devrait ainsi attendre la fin de son mandat.

Alors que l’Iran campe à notre frontière nord, la puissance chiite a mis la barre encore plus haut il y a quelques jours en envoyant un de ses drones dans le pays – une provocation directe sans précédent. Avec le renforcement du Hezbollah, l’ère Mahmoud Abbas qui touche à sa fin, l’ascension de Poutine dans la région et un président américain imprévisible – bien que soutien d’Israël –, la menace et l’instabilité viennent en effet de toutes les directions.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu assiste à la cérémonie d’inauguration d’une nouvelle salle d’urgence à l’hôpital Barzilai de la ville côtière israélienne d’Ashkelon, le 20 février 2018 (AFP PHOTO / JACK GUEZ)

En prenant en compte ces dernières années, où Israël a maintenu une relative stabilité et une forte croissance économique alors qu’une grande partie des pays du Moyen-Orient se sont effondrés, et en voyant la dextérité avec laquelle Netanyahu soumet le cas d’Israël aux principaux dirigeants du monde, il est facile de comprendre pourquoi beaucoup de gens qui ont un point de vue étranger et qui se sentent concernés par ce pays sont horrifiés à l’idée d’un Israël dirigé par quelqu’un d’autre.

En effet, les sondages effectués ces derniers jours – alors même que la police a recommandé que Netanyahu soit poursuivi pour fraude, abus de confiance et versements de pots-de-vin dans deux affaires et que de nouvelles allégations criminelles continuent à faire surface – soulignent également le fait que Netanyahu reste largement soutenu parmi l’opinion israélienne. Au moment d’écrire ces lignes, aucun sondage indiquait qu’une autre personnalité que Netanyahu devrait occuper le poste de Premier ministre.

Shlomo Filber, directeur général du ministère de la Communication, arrive pour une audience au tribunal de première instance de Rishon Lezion le 18 février 2018. (Flash90)

Même aujourd’hui, alors que Avi Gabbay, chef de l’opposition israélienne, a proclamé que « l’ère Netanyahu était terminée » et que l’un des plus proches collaborateurs du Premier ministre, Shlomo Filber, directeur du ministère de la Communication, est devenu témoin d’Etat contre lui, personne ne peut dire quand et si Netanyahu tombera.

Il serait crédible de penser que Filber pourrait s’avérer être le Shula Zaken de Netanyahu – l’assistante de longue date de Ehud Olmert, devenue témoin d’Etat, qui connaissait tous les secrets les plus sombres du patron, et dont le témoignage a été central dans l’arrestation et l’incarcération du Premier ministre.

Mais, il faut le souligner, la présomption d’innocence s’applique toujours pour Netanyahu, qui n’a pas encore été inculpé pour aucune infraction – et il est peu probable qu’il le soit avant au moins plusieurs mois au plus tôt.

Ehud Olmert and Shula Zaken in September 2011 (photo credit: Uri Lenz/Flash90)
Ehud Olmert et Shula Zaken en septembre 2011. (Crédit : Uri Lenz/Flash90)

Néanmoins, l’idée selon laquelle ce Premier ministre ou tout autre Premier ministre israélien, ou tout autre Israélien, aussi efficace et unique qu’il soit, devrait recevoir une dispense juridique spéciale – c’est-à-dire être au-dessus des lois – n’a pas à être débattue.

Dans la plupart des cas, on peut faire valoir qu’un dirigeant national contraint par des limites de mandat devrait être protégé contre une enquête et des poursuites. La France, par exemple, accorde cette immunité à ses présidents, qui ne peuvent pas exercer plus de deux mandats de cinq ans. Mais dans un pays comme Israël, où il n’y pas de limite de mandat, un Premier ministre pourrait utiliser cette protection non seulement pour discréditer mais aussi pour travailler activement à démanteler le cadre démocratique, y compris les autorités chargées de l’application de la loi.

Luttant pour sa survie politique, Netanyahu a non seulement critiqué l’opposition politique, mais aussi les médias et, ces derniers jours, la police, qu’il a accusée de partialité et de manque d’objectivité. Libéré de l’impératif de répondre aux crimes dont il est accusé jusqu’à la perte de son poste, un Premier ministre pourrait être tenté de tout faire pour s’assurer que ce jour n’arrive jamais.

Deuxième Premier ministre d’Israël à occuper aussi longtemps ce poste – il devra attendre jusqu’à juillet 2019 pour dépasser David Ben Gourion –, Netanyahu s’est longtemps persuadé que son rôle de Premier ministre était crucial pour la survie même d’Israël. Beaucoup d’Israéliens et de nombreux partisans d’Israël à travers le monde partagent cette opinion.

Il ne devrait pas être nécessaire de le dire mais, plus que de Netanyahu ou de tout autre Premier ministre, Israël a besoin de sa démocratie. Et ceux qui ont façonné cette démocratie, avec une sagesse pour laquelle ils ne sont pas souvent crédités, ont fourni un cadre législatif afin de s’assurer que même des affaires telles que celles qui concernent Netanyahu seraient traitées par les enquêteurs avec une sensibilité et un équilibre appropriés.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) avec Avichai Mandelblit, alors secrétaire du cabinet, pendant une réunion du cabinet à Jérusalem, le 20 décembre 2015. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

En répondant à l’intervenant mardi soir, je me suis souvenu de l’interview que j’ai réalisée récemment avec Elyakim Rubinstein, vice-président de la Cour suprême désormais à la retraite.

Nous avions notamment parlé des défis auxquels est confronté le procureur général Avichai Mandelblit face aux éléments qui pèsent contre Netanyahu et qui doit déterminer s’il y a lieu de le poursuivre.

Rubinstein, lui-même ancien procureur général, était circonspect. Mais après avoir abordé d’autres sujets, il a choisi de ramener la conversation à ce sujet controversé : il voulait souligner le fait qu’une enquête concernant un Premier ministre en exercice n’était pas une mesure prise à la légère en Israël, et qu’une procédure extraordinaire s’y applique.

Rubinstein s’est dirigé vers l’une des étagères de son bureau à la Cour suprême, a pris un ouvrage, feuilleté ses pages jusqu’à ce qu’il trouve ce qu’il cherchait, et pointé le passage en question en affirmant : « Nous avons parlé de l’enquête un peu plus tôt. Regardez ce qu’il est écrit ici, dans les lois fondamentales : ‘Une enquête criminelle ne sera ouverte contre le Premier ministre qu’en accord avec le procureur général. Un acte d’accusation sera alors signifié par le procureur général au tribunal de district.’ Vous voyez, cette procédure spéciale… »

En regardant certains des égoïstes, des extrémistes et des incompétents qui prétendent pouvoir assumer les tâches les plus ardues et siéger en tant que Premier ministre d’Israël, il n’est pas surprenant que beaucoup de gens ici et à l’étranger craignent de voir un Israël sans Netanyahu. Mais si notre Premier ministre est effectivement contrevenu aux règles de droit – s’il a en effet accepté de s’engager dans des accords illicites avec des hommes d’affaires et des magnats des médias dans le but d’augmenter leur richesse, en échange de faveurs sous forme de cadeaux et d’une couverture médiatique favorable (comme il en est soupçonné dans les affaires 1000, 2000 et 4000) – alors ces soupçons doivent être soumis à des investigations. Les enquêtes n’ont pas été ordonnées par hasard : comme Rubinstein s’est efforcé de le faire remarquer, un « processus spécial » est nécessaire, supervisé par le plus haut juriste du pays.

Voilà comment fonctionne notre démocratie. Et une démocratie stable et fonctionnant correctement est plus essentielle à l’existence d’Israël, à sa capacité de prospérer économiquement et de relever ses défis sécuritaires, que le maintien au pouvoir de n’importe quel Premier ministre, aussi doué soit-il.

Une démocratie stable, fonctionnant correctement et assurant la primauté du droit, se trouve être au cœur de notre résilience nationale. Choisir entre préserver cela ou préserver Netanyahu n’est en aucun cas un choix à faire.

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