Pourquoi un cancérologue juif a été autorisé à rester dans l’Allemagne nazie
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Interview

Pourquoi un cancérologue juif a été autorisé à rester dans l’Allemagne nazie

Dans "Ravenous", Sam Apple aborde le lien entre le métabolisme cellulaire et les oncogènes et avertit du lien entre la consommation excessive de sucre et le cancer

  • Otto Warburg dans son laboratoire à l'Institut Kaiser Wilhelm. (Crédit : Archives fédérales allemandes)
    Otto Warburg dans son laboratoire à l'Institut Kaiser Wilhelm. (Crédit : Archives fédérales allemandes)
  • Otto Warburg au travail. (Crédit : Archive de Frederic Burk)
    Otto Warburg au travail. (Crédit : Archive de Frederic Burk)
  • Otto Warburg (deuxième à droite) avec des scientifiques à l'université de l'Illinois, à Urbana. (Crédit : Université de l'Illinois/Archives)
    Otto Warburg (deuxième à droite) avec des scientifiques à l'université de l'Illinois, à Urbana. (Crédit : Université de l'Illinois/Archives)

Au mois de juin 1941, quelques heures seulement avant l’invasion par l’Allemagne de l’Union soviétique, le biochimiste de renom Otto Warburg avait été convoqué au siège des nazis à Berlin.

Alors que d’autres grands scientifiques juifs tels qu’Albert Einstein, Fritz Haber et Lise Meitner avaient fui le pays dans les années 1930 en raison des persécutions, Warburg, prix Nobel, avait choisi de conserver son poste de directeur de l’Institut Kaiser Wilhelm de physiologie cellulaire à Berlin.

Très sûr de lui, d’une arrogance restée célèbre, Warburg – dont l’un des parents était juif et qui aurait été homosexuel – ne s’était pas laissé impressionner par les intimidations des responsables nazis. Sa personne et son génie, pensait-il, avaient précédé les nazis, et il ne cèderait ni au harcèlement, ni aux menaces.

Toutefois, Warburg avait appréhendé cette convocation des nazis du mois de juin 1941 à laquelle il ne pouvait pas se soustraire, craignant que le vent, jusque-là accommodant, n’ait tourné en sa défaveur. Mais heureusement pour le scientifique, Hitler et les responsables nazis s’inquiétaient davantage d’une multiplication de cas de cancer dans la race supérieure, la race aryenne, que des origines juives de Warburg.

S’il n’est pas certain que Hitler lui-même avait connaissance des recherches menées par le scientifique, suffisamment de personnes, dans le cercle proche du dictateur, avaient la conviction que l’expertise de Warburg dans le métabolisme des cellules cancéreuses représentait l’espoir de guérir enfin la maladie. Ainsi, le laboratoire de Warburg avait été déplacé, mais il avait pu rester.

Sur les nombreux Juifs ou scientifiques d’origine juive ayant travaillé à l’Institut Kaiser Wilhelm (devenu l’Institut Max Plank) de renommée mondiale, Warburg avait été le seul à rester. Les autres étaient partis à l’étranger ou avaient été tués pendant la Shoah.

Le livre ‘Ravenous: Otto Warburg, the Nazis, and the Search for the Cancer-Diet Connection’ (Crédit : Liveright)

La vie et le travail de Warburg, personnalité brillante et singulière, sert de cadre au nouveau livre fascinant de Sam Apple que l’auteur consacre au lien entre régime alimentaire et cancer. Ravenous: Otto Warburg, the Nazis, and the Search for the Cancer-Diet Connection a été publié au mois de mai 2021 et l’ouvrage a été salué à la fois par les cancérologues et par les lecteurs profanes qui se sont passionnés par la relation entre notre alimentation dans les sociétés occidentales (et, en particulier, la quantité de sucre que nous consommons) et notre vulnérabilité face aux cancers.

Même si le livre présente des éléments biographiques et historiques, Ravenous porte avant tout sur la recherche scientifique moléculaire et cellulaire.

« L’une de mes inquiétudes était qu’il y a beaucoup de science dans le livre, particulièrement à la fin », confie Apple au Times of Israël lors d’un entretien récent via Zoom, depuis son domicile situé dans la périphérie de Philadelphie.

« Pour certaines personnes, c’est trop – mais j’ai eu la bonne surprise de rencontrer beaucoup de gens, qui ne connaissent rien à la science et qui m’ont dit que s’ils n’avaient pas nécessairement compris tous les éléments que je présente, ils avaient néanmoins compris la logique globale », ajoute-t-il.

Sam Apple (Crédit : Mark Tassoni)

Le livre est le résultat de cinq ans de travail et c’est le prolongement d’un article écrit en 2016 par Apple pour le New York Times Magazine qui était consacré à la reconnaissance, par les chercheurs d’aujourd’hui, de l’importance des travaux de Warburg sur le métabolisme des cellules cancéreuses – et notamment de l’Effet Warburg, qui s’appuie sur la théorie que les cellules cancéreuses développeraient leur croissance en absorbant des quantités énormes de glucose (le sucre dans le sang) en le décomposant sans oxygène par le biais de la fermentation.

Quand la génétique et la biologie moléculaire avaient décollé dans les années 1950 et 1960, l’attention s’était complètement détournée du métabolisme au point que le nom même de Warburg – sans doute le plus grand biochimiste de la première moitié du 20e siècle – avait disparu des publications scientifiques et des manuels de médecine.

Ce n’est qu’au début du nouveau millénaire que les scientifiques ont commencé à réaliser que traiter exclusivement la question des mutations génétiques ne pourrait pas venir à bout du cancer, et qu’il était probable que la combinaison entre génétique et métabolisme était la clé de l’énigme.

Professeur d’écriture à la Johns Hopkins University à Baltimore, Apple, 45 ans, s’est consacré au journalisme scientifique au cours de la dernière décennie. C’est en abordant les sujets de l’obésité et des diabètes de type 2 (et de la résistance à l’insuline) qu’Apple a eu la surprise d’apprendre que des éléments faisaient le lien entre ces maladies et le cancer.

« J’avais compris que les maladies cardiaques étaient liées à ces maladies-là mais je ne pensais pas qu’il y avait aussi un lien avec les cancers. Cela a réveillé ma curiosité », explique Apple.

En faisant ses recherches sur la question, il a découvert le nom de Warburg dans un article. Il ne s’agissait que d’une seule phrase stipulant qu’en 1923, un célèbre scientifique allemand avait découvert que les cellules cancéreuses se nourrissaient essentiellement de glucose et qu’elles fermentaient ce dernier.

Otto Warburg au travail. (Crédit : Archive de Frederic Burk)

Apple a réalisé une cherche sur Internet sur Warburg et il a été fasciné par cette personnalité et par ses origines – notamment le fait qu’il appartenait à l’illustre famille de banquiers Warburg et qu’il était le fils d’un médecin renommé, Emil Warburg. (La mère d’Otto Warburg n’était pas juive et lui-même ne s’identifiait pas comme Juif).

« J’ai écrit sur la Shoah et sur des thématiques juives différentes au fil des années, dont mon livre Schlepping Through The Alps‘ Alors quand j’ai vu l’histoire de Warburg, ça a été une sorte de mariage entre deux choses qui me passionnent – l’histoire juive et la science », raconte Apple.

Même s’il a été profondément intrigué par la vie de Warburg et sa personnalité difficile – il est resté célèbre pour ne jamais admettre qu’il pouvait avoir tort tout en pointant très rapidement les erreurs chez les autres – l’auteur n’a pas souhaité écrire une biographie.

« C’est vraiment un livre consacré au cancer et au régime alimentaire, avec Warburg en personnage principal. J’évoque aussi Hitler et l’histoire de l’Allemagne », continue Apple.

Pour lui, il est regrettable que la science du métabolisme dans son lien avec le cancer ait été largement ignorée des années 1960 jusqu’à la fin des années 1990.

« Je pense vraiment que cela a fait reculer la cancérologie. Cela aurait fait une grande différence si les gens avaient pensé à la découverte fondamentale de Warburg et à l’importance du métabolisme », a déclaré Apple.

Il trouve étonnant que, même si les médecins ont utilisé les scanners TEP – qui permettent de voir où le corps absorbe le plus de glucose – comme test de diagnostic du cancer, l’accent a été mis pendant des décennies presque exclusivement sur la génétique.

La négligence dont ont fait l’objet les découvertes de Warburg était en partie due à l’engouement pour la biologie moléculaire et à la théorie selon laquelle le cancer pouvait être traité en désactivant les mutations génétiques. Mais Apple avance que cela était également dû au comportement scandaleux de Warburg et à sa façon de rabaisser ses collègues, ainsi qu’au fait qu’il était resté dans l’Allemagne nazie, continuant comme si rien n’avait changé.

Apple mentionne dans Ravenous qu’au cours d’un entretien avec Robert Weinberg, pionnier de la recherche sur le cancer, le scientifique du Massachusetts Institute of Technology a avoué « nourrir des sentiments très négatifs à l’égard de Warburg en raison de son affiliation nazie ».

« Je précise dans le livre que Warburg n’était pas favorable à la cause nazie », a déclaré Apple. « Mais il est certainement compréhensible que les gens aient été sceptiques à son égard étant donné qu’il soit resté ».

Il ajoute que Weinberg, un Juif dont les parents ont fui l’Allemagne nazie en 1938, n’était pas le seul à détester Warburg.

L’auteur pense qu’à un niveau simple, Warburg a compris que les gens lui en voulaient, que ce soit parce qu’il est resté en Allemagne ou pour son comportement supérieur. Cependant, en tant que narcissique, il n’était pas capable de compatir pleinement aux points de vue des autres.

Otto Warburg (deuxième à droite) avec des scientifiques à l’université de l’Illinois, à Urbana. (Crédit : Université de l’Illinois/Archives)

« Il considérait toute aversion à son égard comme un traitement injuste. Il ne pouvait pas comprendre qu’il avait fait quelque chose de mal. Son crime était de ne pas être capable de penser à quelqu’un d’autre que lui-même », a déclaré Apple.

Les théories de Warburg et la recherche sur le cancer au XXIe siècle se rejoignent dans la dernière partie de Ravenous, dans laquelle Apple explique comment les scientifiques d’aujourd’hui ont découvert que les mutations des oncogènes (gènes susceptibles de provoquer un cancer) sont celles qui affectent le métabolisme.

Son crime a été de ne pas être capable de penser à quelqu’un d’autre que lui-même

« J’aurais pu me contenter de raconter l’histoire de la cellule cancéreuse et de comprendre les oncogènes et les enzymes métaboliques, mais je voulais aussi aller plus loin et voir si nous pouvions relier cela au métabolisme du corps entier et à la façon dont nous nous alimentons », a déclaré Apple.

De gauche à droite :les docteurs Otto Warburg et Bernardo Houssay et le directeur du NIH Rollo E. Dyer à l’Institut national de la Santé. (Crédit : NIH History Office, domaine public, via Wikimedia Commons)

« Pour moi, la véritable percée a été de comprendre la relation entre le régime alimentaire, l’insuline et la mécanique de la cellule cancéreuse », a-t-il déclaré.

Ravenous n’est pas le seul livre qui met en garde contre la nocivité unique du sucre et la façon dont il entraîne une résistance à l’insuline, qui s’est avérée être un facteur de risque important pour le cancer.

Apple a déclaré qu’avec Ravenous, son intention est de faire partie de ceux qui tirent la sonnette d’alarme sur les dangers d’une consommation excessive de sucre.

« J’espère que les gens apprécieront le livre, mais j’espère que la partie sur le sucre leur fera un peu peur. En tout cas, elle me fait peur », a déclaré Apple.

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