Quand la gastronomie française aide à la réinsertion d’anciennes prostituées
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Quand la gastronomie française aide à la réinsertion d’anciennes prostituées

Associer la Semaine de la Gastronomie française à l'action d'un programme social : pari réussi pour l'ambassade et l'Institut français

Publicité pour la semaine So French So Food. (Crédit : Facebook)
Publicité pour la semaine So French So Food. (Crédit : Facebook)

Associer cette nouvelle édition de la Semaine de la Gastronomie française à l’action d’un programme caritatif : c’est le pari réussi de l’Ambassade de France et de l’Institut français qui se sont associés à Saleet, une structure israélienne qui œuvre pour la réinsertion des femmes prostituées.

A l’occasion d’un atelier culinaire organisé à la résidence de France de Tel Aviv, plusieurs d’entre elles ont pu partager un moment privilégié d’apprentissage sous la direction de Guillaume Gomez, Chef du palais de l’Élysée et parrain de l’opération.

Un volet caritatif au cœur d’une manifestation qui défend aussi, via la gastronomie, des valeurs de solidarité et de partage.

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Ce matin-là, la Résidence de France à Tel Aviv baigne dans une effervescence particulière. En effet, les cuisines ont été investies, à l’occasion de la 6ème Semaine de la Gastronomie Française en Israël, par Guillaume Gomez, chef du palais de l’Élysée.

A ses cotés, quelques jeunes femmes s’apprêtent à suivre l’atelier culinaire dirigé par le maestro. Un moment privilégié pour ces femmes au passé tourmenté, qui ont vécu l’enfer de la prostitution avant de voir l’équipe de Saleet leur tendre la main.

Le chef français, distingué par les plus grands guides gastronomiques et des prix internationaux a fait le voyage une année de plus pour parrainer le volet caritatif de cette nouvelle édition de So French So Food. Le but, donner un coup de pouce à la réinsertion par l’emploi de ces femmes pour qui le retour à une vie normale passe aussi par un métier, et une passion, la restauration.

Guillaume Gomez, Chef de l’Elysée. (Crédit : Elodie Sauvage – Ambassade de France en Israël)

Alors, comment s’est forgée cette amitié franco-israélienne pour le chef de l’Élysée qui enchaîne sa sixième participation à la Semaine de la Gastronomie Française ?

Il revient sur les débuts de l’aventure : « J’ai été appelé par Lionel Choukroun et Dorit Sharon il y a six ans pour parrainer cette première Semaine de la Gastronomie Française en Israël, qui était d’ailleurs à mon sens la première de cette envergure. On avait déjà fait des Semaines de la Gastronomie à l’étranger, mais jamais avec autant de volets et répartis dans autant d’endroits dans le pays. La première fois que je suis venu, j’ai prolongé mon séjour. J’étais tombé amoureux du coin, et j’essaie depuis de réserver les dates le plus tôt possible pour venir et rester fidèle à cette manifestation. C’est toujours un beau moment de travail, mais aussi d’échange et d’amitié. »

Entouré par Dan Aboulkheir, chef de la Résidence de France, et par Yaël Baruch, en charge pour l’Institut Français de ce volet caritatif, Guillaume Gomez s’active en cuisine, volubile, pendant que deux jeunes femmes l’observent.

Pour cet atelier culinaire, elles ne vont pas chômer : les « Choux mousse de foie gras et figues caramélisées » et les « Financiers amandes au miel du Gâtinais » sont attendus pour le cocktail auquel elles seront conviées le soir même. La réception devrait s’achever par une cérémonie, en présence d’Hélène Le Gal, Ambassadrice de France en Israël, et par la remise d’un diplôme à chaque participante.

Guillaume Gomez au coté de Dan Aboulkheir, chef de la Résidence de France (Crédit : Elodie Sauvage – Ambassade de France en Israël)

Yaël Baruch précise : « J’ai voulu mettre en avant cette association pour qu’on puisse en parler à travers les médias, la presse et la télévision. Il est important qu’on sache que ce programme existe et qu’on voit quel travail merveilleux est accompli. Il faut que des prostituées sachent qu’elles peuvent se tourner vers Saleet. »

La réinsertion via les métiers de la restauration

Pour Guillaume Gomez, toutes les causes sont belles. Et pour le choix des associations, il a fait confiance aux organisateurs de So French So Food. Il ne le regrette pas : « Ça fait six ans que je viens et c’est à chaque fois de belles rencontres. Je côtoie des gens qui ont leur histoire, et qui avec la gastronomie, avec l’échange, et le fait de travailler ensemble en cuisine veulent créer un moment particulier. Comme pour cet atelier avec les femmes de Saleet qui veulent sortir d’une situation de vie pour aller vers autre chose. »

Naama Rivlin et Hélene Le Gal. (Crédit : Saleet)

Pour cette édition de So French So Food, Yaël Baruch contacte Naama Rivlin, la directrice de Saleet, et lui demande si elle accepterait de participer au volet « la cuisine en partage ». La réponse ne s’est pas faite attendre : « Je lui ai expliqué qu’on organisait chaque année une Semaine de la Gastronomie. Elle a tout de suite accepté et dit oui. »

Saleet est un programme qui a été créé il y a dix ans, pour venir en aide aux femmes prostituées afin qu’elles puissent sortir de cet engrenage.

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Mis en place par le ministère des Affaires Sociales et avec le soutien de la Mairie de Tel Aviv, il est aujourd’hui d’utilité publique, parce que ces femmes sont le plus souvent sans protection physique ou psychologique, et que l’association Saleet leur offre un lieu d’accueil et le cadre protecteur dont elles ont besoin.

Une initiative qu’ont souhaité soutenir l’Ambassade de France et l’Institut Français dans le cadre de cette Semaine de la Gastronomie au programme bien rempli.

Yaël Baruch précise : « Chaque année, il est très important pour nous d’avoir un volet de partage, un volet caritatif. J’ai entendu parler l’année dernière de Saleet et j’ai tout de suite voulu collaborer avec cette structure. Elle fait un travail incroyable auprès des femmes prostituées. C’est une mission très difficile, et de longue haleine. »

Chaque année, Saleet vient en aide à environ 350 prostituées. Ses travailleurs sociaux tentent d’approcher dans la rue nombre de femmes en détresse pour essayer de les réinsérer.

Yaël tient à préciser : « Ce qui est important pour ce programme, c’est que ces femmes recommencent à croire en elles, en leurs capacités. L’association les approche dans la rue, leur apporte aussi une aide en matière de soins médicaux. Puis, petit à petit, commence un travail de réinsertion, par le biais entre autres des métiers de la restauration. C’est selon les aptitudes de chacune. La plupart d’entre elles travaillent aujourd’hui déjà en cuisine, dans la pâtisserie ou la boulangerie. Elles ont un talent, une passion, et Saleet les aide à croire en ces capacités-là. »

En cuisine, une femme sourit, penchée sur la préparation de Guillaume Gomez. Visiblement, elle savoure ce moment-là, goûte la pâte à choux, commente, enthousiaste. Une deuxième, attentive et muette, se tient plus en retrait, intimidée. Sans doute encore incrédule de se retrouver là, un peu sur ses gardes.

Rêve ou réalité ?

Ce qui est certain, c’est qu’il faudra du temps pour que ces femmes arrivées à la prostitution suite à des traumatismes subies dans l’enfance, se reconstruisent. Naama Rivlin, la directrice du programme, insiste
là-dessus : « La prostitution n’est pas un choix, ces femmes ont subi des violences, des traumatismes dans leur jeunesse. Saleet est là pour leur tendre la main. »

Pour autant, rien n’est simple. Des femmes ayant commencé un processus de réinsertion retombent aussi parfois dans la prostitution. Dans ce parcours semé d’embûches, l’emploi tient une place déterminante.

« Dans ce parcours semé d’embûches, l’emploi tient une place déterminante »

La directrice du programme précise : « La question de la réinsertion professionnelle est très importante, elle est centrale. Les femmes qui sont arrivées à la prostitution ont eu un parcours très difficile. Elles viennent de familles où il y a eu des violences sexuelles, et donc elles n’ont pas confiance en l’autre. Toute leur vie, elles ont été habituées à ce qu’on utilise leur corps comme objet sexuel, et non pas à ce qu’on les voie comme des êtres humains à part entière. A travers leur réinsertion professionnelle, c’est la première fois qu’elles comprennent qu’elles ont une valeur en tant que personne. »

Pour Guillaume Gomez, la restauration offre de vraies opportunités, pour peu que l’on s’y consacre pleinement : « La gastronomie a ce pouvoir de fédérer, d’être axée sur la tolérance et voire d’échanger avec l’autre. C’est à mon sens, et je le vois dans le monde entier, le dernier ascenseur social possible. C’est quand même l’un des rares, si ce n’est le dernier métier, où vous pouvez partir de rien et devenir vraiment quelqu’un. »

Chez Saleet, une partie des femmes s’intégreront dans leur nouvelle vie active grâce aux métiers de la cuisine et de la gastronomie.

Une des vitrines prestigieuses de la France, certes, mais Naama Rivlin a tenu aussi à préciser aux participantes que ce pays, au niveau de sa législation, considère le commerce de la prostitution comme hors-la-loi. Guillaume Gomez enfonce le clou : « A travers cette Semaine de la Gastronomie Française, ce qu’on souhaite, c’est aussi transmettre : pas juste un savoir-faire, mais aussi des valeurs françaises qui nous chères : liberté, égalité, fraternité. Également la tolérance, et on pourrait en rajouter… Le partage, la transmission, l’éducation. C’est comme ça que je vois mon métier. Et c’est ma vision de la France en tout cas. »

La gastronomie, une histoire de cœur, d’échange et de partage

Pour Yaël Baruch, l’atelier culinaire se révèle aussi une belle occasion de mettre en lumière la réinsertion professionnelle de ces femmes. Elle tient une fois de plus à souligner : « C’est aussi leur rêve qui se réalise avec un tel atelier, parce qu’elles veulent se spécialiser dans la restauration. Au début, elles n’ont pas tout à fait compris ce qui se passait, ce dont il s’agissait exactement, puis petit à petit elles ont commencé à comprendre et quand elles sont arrivées à la Résidence, elles étaient très émues. »

Les participantes apprennent qu’elles vont recevoir un diplôme, signé par le Chef de l’Élysée. Un document qu’elles pourront garder et présenter tout au long de leur parcours professionnel. Avec Dan Aboulkheir, chef de la Résidence, Yaël Baruch réfléchit à la forme que pourrait prendre l’atelier. L’idée du cocktail est retenue, et les femmes qui travaillent déjà dans la restauration s’enthousiasment à l’idée d’une expérience professionnelle inédite : préparer ce cocktail à la Résidence de France.

So French So Food. (Autorisation)

Guillaume Gomez, attentif à chacune, leur a montré les gestes pour la préparation d’une pâte à choux et pour faire des financiers.

Pour le chef français, l’aventure reste profondément humaine : « Vous savez, quand on partage ce moment en cuisine, c’est assez particulier. Bien évidemment on connaît leur histoire, on connaît l’association, on connaît les discours de chacun, mais durant ce moment d’échange en cuisine je ne suis pas face à une femme qui doit se réinsérer ou face à un enfant en difficulté, je suis juste face à quelqu’un qui veut partager un moment de cuisine avec moi. Mon comportement n’est pas différent de celui que je peux avoir avec mes apprentis ou de celui que je peux avoir avec un jeune professionnel, ou avec un chef. On cuisine ensemble, on partage quelque chose, comme on peut le faire dans une famille ou dans une brigade de restaurant. On transmet des astuces, de la passion, du partage, des valeurs aussi qui nous sont chères. »

Pour Yaël Baruch, nul doute que cette matinée restera dans les mémoires : « Elles sont heureuses d’être là. Le simple fait d’être accueillies et que Mme l’ambassadrice leur ouvre les portes de la Résidence, qu’on prenne le temps de passer un moment avec elles, est une expérience mémorable. Je pense que c’est très valorisant et que c’est un moment privilégié dans leur vie. »

Même son de cloche chez Guillaume Gomez qui précise : « A partir du moment où les gens apprennent à se connaître et se rencontrent, il se passe de toute façon quelque chose. Il y a beaucoup de sujets qui peuvent diviser les hommes et on pourrait en faire une liste, mais il y en a un qui les réunit, c’est la table ! »

A ce titre, il tient également à souligner l’importance des rencontres entre « Chefs de chefs d’état ». Il confie : « Si je suis venu en Israël, je le dois à Shalom Kadosh, mon homologue israélien. J’avais auparavant, comme beaucoup de gens, une appréhension à venir, ne connaissant du pays que ce qu’on en voyait à la télé. Mon ami Shalom était le seul lien que j’avais avec Israël. Je l’avais rencontré avant et c’est un homme qui porte vraiment bien son nom [qui signifie ‘saint’ en hébreu]. On ne peut qu’avoir envie d’aimer le pays et de le découvrir après l’avoir rencontré. »

A l’issue d’un atelier qu’il aura animé avec un entrain et une générosité appréciés de tous, il conclura, philosophe : « Si les Chefs ont la chance d’avoir cette médiatisation aujourd’hui, il faut qu’elle serve à quelque chose. On part du principe que quand une personne brille, elle peut éclairer les autres. Si ce faisceau lumineux peut éclairer des gens qui, au quotidien, se battent pour changer la vie des autres, et bien on aura déjà gagné au moins ça. »

La gastronomie, une histoire de cœur, d’échange et de partage… (et de goût aussi – quand même !)

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