Quand les Arabes d’Israël réclament leur propre accord de « normalisation »
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Quand les Arabes d’Israël réclament leur propre accord de « normalisation »

Mansour Abbas, musulman conservateur prônant une politique arabe “pragmatique”, fustigé par l’opposition pour avoir aidé le Likud à annuler un vote à la Knesset la semaine dernière

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

De gauche à droite : des membres du parti de la Liste commune, les députés Osama Saadi, Ayman Odeh, Ahmad Tibi et Mansour Abbas, arrivent pour rencontrer le président Reuven Rivlin au sujet du choix de l’homme qu’il devrait désigner pour essayer de former un nouveau gouvernement, Jérusalem, le 22 septembre 2019. (Menahem Kahana / AFP)
De gauche à droite : des membres du parti de la Liste commune, les députés Osama Saadi, Ayman Odeh, Ahmad Tibi et Mansour Abbas, arrivent pour rencontrer le président Reuven Rivlin au sujet du choix de l’homme qu’il devrait désigner pour essayer de former un nouveau gouvernement, Jérusalem, le 22 septembre 2019. (Menahem Kahana / AFP)

Pendant un bref moment mercredi dernier, la Knesset ressemblait à la tribune d’un stade de football.

« Quelle honte ! » criaient les députés de l’opposition au président de la Knesset, Yariv Levin, qui venait d’annuler sommairement les résultats d’un vote qui n’étaient pas à son goût.

« Travesti de justice ! » hurla un député Yesh Atid.

« L’annulation rétroactive… prive le processus de vote de toute sa signification. C’est le cœur de la démocratie », s’est inquiétée la députée Meretz Tamar Zandberg.

Il a fallu environ une demi-heure pour que tout le monde réalise que le président de la Knesset avait raison. Le vote pour ouvrir une enquête parlementaire sur un autre scandale présumé de corruption dans la proximité du Premier ministre Benjamin Netanyahu, « l’affaire dite des sous-marins » (pour lesquelles Netanyahu n’est pas un suspect, mais qui impliquent certains de ses proches collaborateurs), enfreignait une procédure parlementaire prévue par la loi.

Les députés de l’opposition expriment leur colère après que le président de la Knesset Yariv Levin a annulé un vote appelant à une enquête sur l’affaire des sous-marins, le 21 octobre 2020. (Crédit : Shmulik Grossman / Knesset)

Le président de la procédure, le député de la Liste commune Mansour Abbas, avait omis de prendre note d’une requête du président de la coalition, le député Miki Zohar (Likud), pour un vote nominatif, et a poursuivi le vote alors que la plupart des députés de la coalition étaient dans le couloir. Le vote est passé à une faible majorité de 25 voix contre 23.

Lorsque le président de la Knesset Levin, du Likud, a été informé du vote, il a convoqué les députés de la coalition au plénum, a annoncé l’annulation du vote initial, et a appelé un nouveau vote. C’est à ce moment-là que l’opposition s’est mise à crier, a claqué la porte en signe de protestation, et a laissé le Likud renverser la décision à l’unanimité.

Le déroulement rapide des événements a pris le système politique au dépourvu. Pendant environ une heure, les médias et les experts juridiques ont débattu de la possibilité d’annuler un vote. Le Likud a critiqué la « magouille » autour des circonstances du vote ; le Meretz s’est insurgé contre « l’éviscération de la démocratie israélienne ».

La grande trahison

Et puis, au milieu de la pagaille, alors que les deux parties faisaient leur possible pour tirer des bénéfices politiques de l’incident, Mansour Abbas a commis la grande trahison – selon certains de ses collègues députés arabes.

Le président de la coalition Miki Zohar plaide sa cause devant le vice-président de la Knesset, Mansour Abbas, en plénum le 21 octobre 2020. (Crédit : Shmulik Grossman / Knesset)

Le député de la faction islamiste Ra’am de la Liste arabe unie a publié une déclaration conjointe avec Levin en insistant sur le fait que
« l’annulation des résultats et la tenue d’un nouveau vote étaient la bonne procédure ».

L’opposition était stupéfaite. Les partis arabes étaient embarrassés.

Le choc n’était pas qu’Abbas reconnaisse que Levin avait raison sur la question de la procédure. Moins d’une heure après le vote, il était évident – et le bureau consultatif juridique de la Knesset l’avait confirmé aux députés – que le vote initial avait effectivement enfreint la procédure, puisque le gouvernement avait le droit, selon la loi, de réclamer un vote nominatif, ce que Zohar avait fait mais sa demande avait alors été ignorée.

Le président de la Knesset, Yariv Levin, annule un vote appelant à une enquête sur l’affaire des sous-marins, le 21 octobre 2020. (Shmulik Grossman / Knesset)

Seulement ni cette échauffourée, ni même le vote initial, ne concernait réellement l’établissement d’une enquête parlementaire. Même si le vote initial avait été maintenu, la création d’une enquête aurait nécessité l’approbation de la commission parlementaire de la Knesset, ce qui aurait été impossible sans la dissolution de la coalition.

En fait, l’opposition avait souhaité ce chahut, ce spectacle politique pour embarrasser le Likud et rallier ses électeurs. L’annulation du vote par Levin était donc une réponse idéale. Pour paraphraser un député du Meretz : non seulement ils avaient remporté la partie, même brièvement, dans le plénum, mais ils ont en plus été réduits au silence par un orateur autoritaire exécutant les ordres de son maître corrompu.

Mais qu’Abbas admette publiquement qu’il avait commis une erreur, de surcroît dans une déclaration conjointe avec le Likud, avait privé l’opposition de ce moment de ralliement.

Mtanes Shihadeh, chef de la faction Balad de la Liste commune, lors d’un rassemblement de campagne électorale, le 20 août 2019. (Gili Yaari / Flash90)

« Ce qui s’est passé aujourd’hui à la Knesset était une rupture grave », a tweeté mercredi le député Mtanes Shihadeh, chef de la faction nationaliste palestinienne Balad dans la Liste arabe unie. Il faisait référence à la déclaration d’Abbas avec Levin.

« Je veux espérer que cela ne nuira pas à la Liste arabe unie et à son unité », a-t-il ajouté, une menace explicite adressée au collaborateur Abbas. « Yariv Levin a utilisé son pouvoir politique pour annuler un vote au nom du Likud. Mon ami le député Abbas a commis une erreur de jugement. Le Likud n’est pas notre partenaire ; il en est ainsi, et il en demeurera ainsi. »

Mansour Abbas double la mise

Dans la politique israélienne, côté juif, l’incident est passé. Le lendemain matin, personne ne s’en souvenait. Vous gagnez certaines batailles et vous en perdez d’autres, les législateurs de l’opposition ont ensemble haussé les épaules.

Mais dans les médias et le monde politique arabes, le choix d’Abbas d’aider Levin a déclenché une semaine de débats anxieux et a mis en lumière les changements extraordinaires en cours qui bousculent le paysage politique arabe israélien. Alors qu’Israël s’efforce d’obtenir la « normalisation » avec des régions lointaines comme Dubaï, Manama et Khartoum – aucune à moins de 1 500 kilomètres de l’État juif – un bouleversement radical, un processus de « normalisation » plus profond et vital pour l’avenir d’Israël est déjà bien engagé au plus près de chez nous. À l’intérieur de notre foyer, en fait.

Le lendemain matin, Abbas a affronté un intervieweur critique de la station de radio arabe al-Nas, qui lui a demandé s’il était approprié de coopérer avec le Likud.

Mansour Abbas, du parti Ra’am, tient une conférence de presse après une rencontre avec le président Reuven Rivlin à la résidence du président à Jérusalem le 16 avril 2019. (Crédit : Noam Revkin Fenton / Flash90)

« Est-ce que notre discours politique se limite à maudire Netanyahu, dois-je dire et répéter sans fin que Netanyahu est raciste et fasciste ? » a rétorqué Abbas. « Ou puis-je m’investir dans des questions politiques ? »

L’intervieweur a répondu : « Mais Netanyahu est un raciste et un fasciste. Nous voulons comprendre [votre comportement], car c’est la rhétorique habituelle de la Liste arabe unie. »

Abbas : « Encore une fois, mon frère Mohammed. Je ne suis pas du genre à monter sur le podium uniquement pour tenir un discours populiste. »

Interviewer : « Docteur, votre genre, comme celui d’une partie des membres la Liste arabe unie, et je m’en souviens bien, semble d’être plus ferme avec vos partenaires qu’avec Netanyahu. Et c’est d’ailleurs les reproches qui vous sont adressés au sein des partenaires de la Liste arabe unie. »

« Quand ai-je attaqué mes amis de la Liste arabe unie ? » répliqua Abbas.

Les dirigeants de la Liste commune Ayman Odeh (2e à gauche), Ahmad Tibi (2e à droite), Mtanes Shehadeh (à gauche) et Mansour Abbas en réunion à la Knesset le 22 septembre 2019, avant leur rencontre avec le président Reuven Rivlin pour discuter de leur recommandation sur l’homme à désigner pour former le prochain gouvernement. (Yonatan Sindel / Flash90)

Ce fut un échange inconfortable, mais révélateur. Abbas n’a pas nié rechercher une posture pragmatique dans le paysage politique israélien, y compris, a-t-il souligné ouvertement, avec la droite israélienne tant détestée.

Les reproches ne se sont pas arrêtés là – et Abbas non plus. Samedi, il a publié un long post en arabe sur Facebook, arguant que les Arabes étaient desservis par leur choix d’un rôle politique réduit à être la « force de réserve » soutenant la gauche israélienne. Il est temps d’obtenir « les ressources et les droits que nous méritons » de quiconque est au pouvoir.

« Je n’ai pas peur d’affirmer que j’introduis un nouveau style politique pragmatique », a déclaré Abbas sans ambages. « Je crois vraiment que si nous voulons apporter un changement réel et tangible pour notre communauté, nous devons parvenir à influencer la prise de décision. »

La politique israélienne, a-t-il poursuivi, n’est pas divisée entre « gauche » et « droite », du moins pas en ce qui concerne les citoyens arabes d’Israël. « Je refuse d’hériter de ces concepts politiques erronés basés sur la division entre la ‘droite’ et la ‘gauche’ de la carte politique israélienne, comme si le rôle le plus important que nous pouvons espérer est d’être une force de réserve pour la soi-disant ‘gauche sioniste’. » La gauche est désormais
« extrêmement faible et au bord de l’extinction. La droite tient les rênes du pouvoir et elle y semble bien ancrée pour les années à venir. Alors, que pouvons-nous faire en tant que parlementaires arabes ? Devons-nous attendre la prochaine résurrection de la gauche ?

« Mon approche : personne ne m’a dans sa poche. Ni à gauche ni à droite. Ma boussole morale, c’est le bien-être de la société arabe. Obtenir les ressources et les droits que nous méritons. Mon rôle est de faire tout mon possible pour cela, par la maîtrise de l’art de la possibilité en politique.

Les députés de la Liste commune Ayman Odeh et Ahmad Tibi assistent à une manifestation contre la violence, le crime organisé et les récents meurtres dans les communautés arabes, Majd al-Krum, 3 octobre 2019. (Crédit : David Cohen / Flash90)

Plus de 4 300 « J’aime » et 700 commentaires se sont accumulés sous son post, presque tous positifs.

« Siéger avec Netanyahu ? »

Mardi, six jours après le vote initial à la Knesset, désormais oublié depuis longtemps par les Juifs mais toujours d’actualité pour les Arabes israéliens, Abbas a accordé une interview à DemocratTV, une chaîne de télévision en ligne animée par la journaliste arabe israélienne Lucy Aharish. C’est là que ce débat en arabe a fait irruption dans le débat hébreu. Aharish a interviewé Abbas en hébreu.

Essayait-il de suivre le mode d’emploi utilisée par la communauté harédie ? a demandé Aharish, en référence à la stratégie historique des partis harédis de siéger avec n’importe quel gouvernement afin d’obtenir des budgets pour leurs institutions.

Le député de liste commune Mansour Abbas lors d’une interview sur DemocratTV, le 27 octobre 2020. (Capture d’écran Twitter)

« Nous ne parviendrons pas à jouer le jeu des Haredim », a répondu Abbas. « Mais selon moi, il faut au moins essayer de rentrer dans le jeu, essayer d’avoir de l’influence. »

« Cela signifie que vous n’excluez pas de siéger avec Netanyahu ? » a demandé Aharish – toujours en hébreu.

« Que voulez-vous dire ? Vous devez être précise », a répondu Abbas avec circonspection.

Aharish : « Soyons précis. [Diriez-vous :] ‘Si nous recevons une offre satisfaisante, pour devenir chefs de commissions, obtenir des postes dans les cabinets, si Netanyahu se tourne vers nous, nous pourrions participer à un gouvernement avec Netanyahu’. »

Réponse d’Abbas : « Si j’étais un député arabe ordinaire habitué à un certain discours, je vous dirais : ‘Il n’en est pas question. Nous n’accepterons jamais de siéger dans le gouvernement de Netanyahu.’ Mais mon discours est différent. Au lieu de vous donner cette réponse, qui pourrait être utilisée pour dire ‘Écoutez les Arabes, ils refusent de s’intégrer, de participer, de faire entendre leur voix’, je dis : ‘Bien sûr.’ Si le Premier ministre ou le chef d’un autre parti candidat au poste de Premier ministre adopte cette attitude [s’il est prêt à inviter les partis arabes comme partenaires de la coalition], s’ils montrent leur intérêt pour la Liste arabe unie, qu’ils [nous] offrent des postes de décision, j’aurai alors l’occasion de dire oui ou non. »

« Pourquoi dire non avant d’avoir reçu une offre ? Pourquoi ? Quiconque aura le mandat de former un gouvernement, laissons-lui la possibilité de se tourner vers nous, nous les rencontrerons, nous discuterons, puis nous prendrons une décision. »

Le député de la Liste commune Mansour Abbas, à gauche, est interviewé par la présentatrice Lucy Aharish sur DemocratTV, le 27 octobre 2020. (Capture d’écran Twitter)

Les négociations politiques sont toujours une affaire délicate. L’empressement, après tout, est un défaut. Le fait que Mansour Abbas ait pris soin de ne pas exclure un rôle de coalition pour son parti est un signal clair, s’il en est, qu’il souhaite être invité. Et la possibilité que ce soit Netanyahu qui l’invite ne le dérange pas le moins du monde.

Modération islamiste

Ra’am, le parti que dirige Abbas, est l’acronyme de « Liste arabe unie ». Lors de sa fondation en 1996, il aspirait à devenir la voix unifiée d’un monde politique arabe israélien hétérogène et souvent en conflit.

Ce projet a alors échoué (bien que la Liste arabe unie connaisse finalement un certain succès deux décennies plus tard). En revanche, Ra’am s’est inscrit dans le paysage politique arabe comme le foyer politique de l’impulsion conservatrice musulmane au sein de la population arabe d’Israël. En somme, c’est le véhicule politique de la branche sud du Mouvement islamique.

Le Mouvement islamique d’Israël est un groupe expressément « islamiste » – c’est-à-dire qu’il prône un islam politisé et enseigne à ses partisans qu’un engagement renouvelé dans la religion musulmane est la solution aux tribulations sociales et politiques qui affectent les peuples arabes. Il emprunte les idées et le champs lexical de mouvements similaires à travers le monde arabo-musulman.

Des milliers de partisans du Mouvement islamique en Israël et son chef de la branche nord, Sheikh Raed Salah, manifestent contre la décision d’Israël d’interdire la branche nord, le 28 novembre 2015, à Umm al-Fahm dans le nord d’Israël. (Muammar Awad / Flash90)

La version israélienne de l’islamisme est divisée en deux « branches » radicalement différentes, la branche nord ouvertement anti-israélienne dont le siège se trouve dans la ville de Umm al-Fahm en Galilée, et la branche sud pro-intégration qui tire une grande partie de son soutien des Bédouins du désert du Néguev dans le sud du pays. La scission officielle entre les deux branches s’est produite en 1996 sur la question du nationalisme palestinien. Les deux branches soutiennent l’indépendance palestinienne, mais seule la branche nord a ouvertement soutenu la violence et fait l’apologie du terrorisme. Le chef de la branche nord, Raed Salah, un religieux ancien maire d’Umm al-Fahm, a purgé une peine dans les prisons israéliennes pour avoir défendu le terrorisme. La branche nord a été déclarée illégale en 2015 après que ses responsables eurent tenter de transférer des fonds au Hamas.

Le fondateur du Mouvement islamique d’Israël, Cheikh Abdullah Nimr Darwish, à Jérusalem le 19 décembre 2006. (Olivier Fitoussi / Flash90)

Mais sous la direction de feu le Cheikh Abdullah Nimr Darwish, le fondateur du Mouvement islamique israélien en 1979, la branche sud a emprunté une voie différente. Bien qu’il ait soutenu la violence au début de sa carrière, Darwish s’en est détourné après une courte peine de prison au début des années 1980. Proclamant son adhésion à la wasatiyyah, un concept de l’islam généralement traduit par « modération », Darwish a passé les trois décennies suivantes, jusqu’à sa mort en 2017, à exhorter la communauté arabe d’Israël à rejeter le terrorisme, à se consacrer à la foi islamique, à s’intégrer dans la société israélienne et à exiger leurs droits grâce à sa démocratie parlementaire.

La proclamation par Mansour Abbas d’un « nouveau style politique pragmatique » n’est pas un changement tactique soudain. Abbas était un éminent disciple de Darwish. Il est également vice-président de la branche sud du Mouvement islamique.

Ce n’est pas un hasard si la plus forte condamnation d’Abbas provient de Balad, la plus fervente des factions arabes israéliennes pour le nationalisme palestinien. Lorsque le Shihadeh de Balad dénonce la coopération ouverte et enthousiaste d’Abbas avec le Likud, la confrontation reflète une question fondamentale pour la communauté arabe israélienne.

Un bouleversement radical

Abbas n’est pas pro-Netanyahu. Il n’est pas non plus progressiste. C’est un musulman conservateur dont le parti est populaire parmi les Arabes israéliens les plus conservateurs, en particulier dans les campements bédouins dispersés du sud, où les familles sont nombreuses et les hommes épousent souvent plus d’une femme. Ses collègues députés Ra’am incluent Iman Khatib Yassin, la première députée à porter un hijab.

Balad soupçonne Ra’am de faiblesse sur la question nationale palestinienne, mais en retour Ra’am soupçonne Balad de placer le nationalisme au-dessus de la foi. Il ne s’agit pas d’un conflit entre la gauche et la droite, ce qui donne un avantage à Ra’am. Au fur et à mesure que la cause palestinienne s’estompe dans le monde arabe, elle s’estompe également parmi les Arabes israéliens. L’appareil du parti de Balad s’est affaibli depuis que son chef emblématique Azmi Bishara a fui Israël en 2007 pour éviter d’être jugé pour assistance au groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah. Et la volonté de s’intégrer, d’être accepté, d’être entendu dans les médias et en politique, d’avoir son mot à dire dans les affaires d’un pays qu’ils ont fini par accepter comme le leur – même s’ils estiment que ce pays ne les a pas encore acceptés en retour – a remplacé les vieilles idéologies.

En embrassant l’impulsion intégrationniste, Abbas donne à cette impulsion la voix et l’imprimatur de l’authenticité islamique.

Les jeunes d’Umm al-Fahm protestent contre la violence dans la communauté arabe, réclamant plus d’action policière, 29 septembre 2019. (Capture d’écran YouTube)

Aharish a demandé à Abbas dans leur interview s’il cherchait un rôle similaire à celui des Harédim dans la politique israélienne, libre de toute idéologie politique et adaptable à n’importe quel parti offrant le plus de financement et d’influence – et, aurait-elle pu ajouter, tout en bénéficiant de la protection politique offerte par piété religieuse. Le parallèle haredi est frappant.

En effet, un petit pourcentage de Bédouins du Néguev préfère le Shas à Ra’am à chaque élection, pour son soutien à la couverture sociale des familles nombreuses et sa défense acharnée des institutions religieuses d’État. Les islamistes israéliens sont tout aussi investis dans les tribunaux officiels de la charia et la bureaucratie islamique Qadi que le Shas dans les tribunaux rabbiniques et le rabbinat d’État.

Certains ont laissé entendre depuis la semaine dernière que le conflit au sujet de la nouvelle orientation d’Abbas représente une menace pour l’avenir de la Liste arabe unie, laquelle, même au meilleur de sa forme, est une alliance intrinsèquement inconfortable de gens très différents les uns des autres. Après tout, qu’est-ce les progressistes de Hadash, les nationalistes de Balad et les islamistes de Ra’am ont en commun, si ce n’est leur arabité ?

Mais il y a une force gravitationnelle puissante qui les retient tous ensemble : leurs électeurs. Chaque fois que les partis arabes se sont unis, le nombre de votes a augmenté, et ce parmi toutes les strates de la communauté arabe. Lorsque Hadash a fait campagne seul, il a récolté moins de voix de la part de progressistes diplômés que lorsqu’il s’est présenté au sein du bloc unifié avec les conservateurs islamistes. Davantage de Bédouins ruraux ont afflué aux bureaux de vote lorsque les chrétiens arabes ont voté avec eux que lorsqu’ils ne l’ont pas fait.

Que signifie cette prédisposition pour une arabité partagée ? Si le nouveau pragmatisme de Mansour Abbas en est un indice, il pourrait indiquer que les Arabes d’Israël ne se considèrent plus dans un contexte strictement arabe, mais dans un contexte israélien plus large, comme une communauté parmi d’autres qui se disputent les ressources et l’attention dans le paysage politique global.

Les dirigeants se lancent parfois courageusement dans une nouvelle direction, en espérant que leurs troupes suivront. Mansour Abbas ne semble pas penser en ces termes. Il semble croire – et malgré la vitupération de certains cette semaine, il semble avoir raison – que la communauté arabe israélienne en est déjà là, qu’elle est déjà avide d’intégration et d’influence. Il est temps, selon lui, que les dirigeants arabes d’Israël la rejoignent.

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