Quand religieux et laïcs vivent – très – loin des tensions qui agitent le pays
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Quand religieux et laïcs vivent – très – loin des tensions qui agitent le pays

De petites villes, quelques écoles, et une poignée de "prépas" à l'armée ont choisi de faire cohabiter des juifs religieux et laïcs, tous convaincus des vertus de la mixité

Journaliste Société-Reportage

Avner, de la mehina HaEmek est passé maître dans l'art de la cohabitation entre pratiquants et laïcs (Crédit: Pierre-Simon Assouline)
Avner, de la mehina HaEmek est passé maître dans l'art de la cohabitation entre pratiquants et laïcs (Crédit: Pierre-Simon Assouline)

Demandez un Meorav à Jérusalem, vous aurez en retour un sandwich garni d’un mélange de viandes grillées – abats de volailles et agneau – et d’épices, dont on dit qu’il a été inventé au shouk de Mahane Yehuda.

Meorav est un mot en hébreu signifiant mélangé, ou mixte. Mais ce terme désigne également un mouvement qui prône la cohabitation entre laïcs et religieux – généralement de la mouvance sioniste – et qui est sans doute moins connu que le fameux sandwich, quoi qu’il soit en réalité familier de beaucoup d’Israéliens.

Son existence, aujourd’hui encore modeste, va à l’encontre de la lecture classique d’Israël qui décrit, à juste titre, le pays comme traversé par de nombreux conflits politiques, religieux ou économiques, internes et externes.

Le 11 décembre encore, les députés israéliens s’écharpaient à la Knesset pour autoriser ou non l’ouverture de commerces pendant le Shabbat (jour de repos juif); Régulièrement, l’enrôlement des appelés juifs ultra-orthodoxes donne lieu à des manifestations parfois très violentes; tandis que le retard dans les travaux pour  terminer enfin la ligne de train reliant Jérusalem et Tel Aviv suscite des débats enflammés, toujours autour du jour de Shabbat.

Des villages méorav

Un exemple de cette cohabitation: au pied du mont Gilboa, dans la vallée du Jourdain, Reshafim et Shluhot, deux kibbouts distants de 500 mètres, l’un religieux l’autre laïc, ont enfanté d’un village dans l’espace les séparant. Son appellation est une contraction du noms des deux kibboutzim : Shluhim. Selon la volonté de son promoteur Shahar Gavriel, laïcs et religieux y cohabitent, chacun respectant les pratiques – ou on-pratiques de son voisin.

Comme un mouvement de fond silencieux et contre toute attente, à travers le pays quelques centaines de familles laïques choisissent ainsi de cohabiter avec le monde religieux. Et inversement. Nouveaux villages, nouvelles écoles, et « prépas » à l’armée (mehinot, en hébreu) attirent, en proposant un projet de vie en commun, mixte Meorav, en hébreu.

C’est également le cas de Natour, dans le Golan, de Gaton, en Galilée, de Meital, aussi sur le mont Gilboa, ou encore de Kerem Shalom.

Avner Heller, 70 ans, est le directeur administratif d’une « prépa » à l’armée, une mehina en hébreu. Depuis 2006 sa prépa, la mehina haEmek, située dans la Vallée des Sources, à quelques kilomètres au sud de Beit Shean, offre une préparation mentale et physique à de futurs appelés. Les promotions sont constituées d’une soixantaine de jeunes sortant du lycée et « issus de classes sociales plutôt élevées, » détaille Avner.

Ces institutions sont payantes, et visent généralement de jeunes israéliens voulant faire carrière dans l’armée. Celle de Avner, au contraire, veut favoriser l’emergence « de simples soldats, [ayant] de bonnes valeurs, surtout de solidarité et de camaraderie ».

La mehina HaEmek, qui accueille un public mixte fait parfois face à des problèmes pratiques de cohabitation, notamment durant Shabbat, qui cristallise souvent en Israël le gouffre séparant pratiquants et non-pratiquants, à cause des interdits (fumer, allumer la lumière etc…) très contraignants, et du fait qu’il est souvent le seul jour de repos dans une semaine qui commence ici le dimanche.

« Comment faire si un jeune veut fumer une cigarette pendant Shabbat, ou encore s’il veut écouter de la musique, tout deux interdits ? demande Avner. Nous n’avons qu’une solution: discuter, considérer les problèmes au cas par cas, et trouver des compromis. Pour la cigarette, on lui demande généralement d’aller fumer un peu à l’écart des autres. Et si quelqu’un veut écouter de la musique dans sa chambre, on s’assure que cela ne dérange pas les autres qui dorment avec lui, et qu’il mette des écouteurs. »

« D’autres jeunes veulent faire la prière du vendredi soir en s’accompagnant à la guitare. C’est déjà arrivé, s’amuse-t-il. Et bien nous avons organisé un office religieux une heure avant l’entrée de Shabbat, et nous avons chanté tous ensemble, au son de la guitare ! ».

אז התחלנו….שבוע ניווטים מחזור יב יוצא לדרך

Posted by ‎מכינת העמק‎ on Monday, 23 October 2017

Ce centre dispose néanmoins de « lignes rouges » à ne pas franchir, un minimum de règles communes qui imposent un respect mutuel.

Les motivations des parents qui font le choix d’une mehina meorav, qu’ils soient d’un bord ou d’un autre, sont souvent similaires. « Ils veulent que leur enfant s’ouvre à la société et connaisse un autre milieu que celui dans lequel il a grandi, » décrit Avner.

« C’est le meilleur moyen de les préparer à l’armée qui est mixte. Et à la vie, philosophe Avner. Leurs parents me disent : ‘on ne veut pas être tout le temps qu’avec des gens comme nous’ « .

Frédéric est un entrepreneur d’origine française qui habite Tel Aviv, également attiré par cette manière de voir la société israélienne. Il a participé à la création d’une école meorav. Aujourd’hui, il ne fait plus partie du conseil d’administration de l’école, mais ses filles la fréquentent toujours. Il détaille pourquoi il a opté pour ce type d’établissement mixte: « je ne voulais pas les mettre dans une école où des enfants seraient stigmatisés parce qu’ils seraient différents; que le dimanche matin, qui est vu comme le retour du week-end en Israël par les laïcs, et le lendemain du Shabbat par les religieux, les enfants pratiquants rejettent un tel parce qu’il raconte être allé à la plage, ou que des hilonim [laïcs] se moquent de celui qui raconte s’être rendu à la synagogue avec son père. Je voulais un endroit où l’on apprenne le respect ».

« Mais les parents ont peur aussi, » avoue pourtant Avner. Certaines familles non-pratiquantes craignentoyvavoy !que leur enfants deviennent ba’al techouva – qu’ils fassent un retour à la religion. Et des religieux craignent que leur enfant abandonne la pratique des mitsvot – des commandements religieux.

« Cette crainte est légitime, admet-t-il. Dans notre mehina, nous disons aux enfants, et c’est souvent la première fois qu’ils l’entendent, « nous te respectons tel que tu es. Que tu sois religieux ou non ». Donc, d’une certaine manière, nous légitimons les deux styles de vie. Nous leur apprenons aussi que les étiquettes que l’on colle si facilement aux gens en Israël – religieux, laïcs, de gauche ou de droite – ne sont pas importantes ».

Si sa mehina comme quelques autres, met en avant l’organisation de cette mixité, Avner note que d’autres la pratique de manière non-ostentatoire.

« Certains l’organise sans en faire un étendard. Des ‘prépas’ militaires laïques accueillent des religieux, sans dire « nous sommes meorav ». Ils le font, c’est tout, et font en sorte de respecter les obligations religieuses du futur appelé ».

En toile de fond, le but d’Avner « est d’influencer Israël dans le bon sens, dans celui des valeurs que nous considérons comme justes ».

De Shezaf à Alon

Adva est arrivée avec son mari et ses trois enfants à Alon il y a un an. Ils habitaient auparavant Shezaf dans le désert, au sud de Beer Sheva. Shezaf est une communauté rurale meorav que le couple a bâtie avec une quinzaine d’autres familles, sur une idée de Shlomik Rifman, chef du Conseil régional de Ramat Negev en 2012. Le projet visait à accueillir jusqu’à 250 familles et à créer les bases d’un système éducatif laïc-religieux. Le projet est actuellement gelé pour des raisons administratives.

Alon est une implantation située au nord-est de Jérusalem et qui est également mixte. Elle compte un millier d’habitants. « Le peuple d’Israël est fait de beaucoup de groupes distincts, analyse cette thérapeute qui dispense des cours sur la vie conjugale et qui y habite désormais. J’ai grandi dans un kibboutz religieux, et je n’ai jamais vécu avec des laïcs ou des athées. Aujourd’hui nous voulons vivre ensemble. A nos yeux, nous unifier avec eux, c’est renforcer le peuple d’Israël ».

Elle note qu’en Israël, beaucoup de groupes intermédiaires se créent entre des tendances majoritaires.

Les Dati Leumi – sionistes-religieux – qui, depuis longtemps déjà, font la synthèse entre tradition et sionisme. Ou encore Les Hardal – acronyme de Haredi, ultra-orthodoxe, et Dati-Leumi – qui ont opéré une mue du groupe précédent vers plus d’orthodoxie religieuse. Du côté laïc aussi, de tels phénomènes existent.

Adva habite l’implantation mixte de Alon (Crédit : autorisation)

A l’instar de Avner, Adva veut habiter dans un lieu où règne la liberté de penser.

Des lieux où « il n’y a pas besoin de dire qu’on est religieux ou pas, où chacun fait son chemin sans se soucier des étiquettes. Accepter avec amour de vivre avec des gens différents amènera à la paix, » affirme-t-elle avec une tranquille conviction.

« Ces lieux, explique Ruth qui a de nombreuses connaissances dans ces villes mixtes, accueillent beaucoup de couples eux-mêmes mixtes ».

Mais vivre ensemble n’est pas toujours facile : « C’est parfois dur. C’est un vrai challenge pour que chacun trouve sa place dans une telle communauté, continue Adva. Il faut encore y travailler, c’est un processus en cours ».

A Alon, lors d’une fête de Kippour, certaines femmes laïques voulaient introduire dans le rituel des nouveautés qui n’étaient pas compatibles avec la pratiques des religieux. Elles souhaitaient ouvrir le aron hakodesh-armoire où se trouvent les rouleaux de la Torah. Alors, comme à la mehina d’Avner, « il a fallu discuter ».

Lors des offices de shabbat la question s’est posée : « quelles chansons doit-on chanter ensemble ? » Car les familles laïques « veulent aussi des chansons du répertoire de la variété israélienne, pas seulement des prières, s’amuse Adva. Ils veulent emmener leur monde dans le rituel ». Alors, une fois encore, les religieux et les laïcs ont discuté.

A Alon, se trouve aussi un séminaire d’étude religieuse, une midrasha réservée aux filles. Cette institution est la première de son genre à avoir décidé de miser sur la mixité religieuse, mais aussi politique.

Son but est de faire venir « de jeunes adultes de tout le spectre religieux et politiquecpour créer un nouveau paradigme pour Israël » détaille l’institution. Les jeunes y étudient à la fois la tradition biblique et les textes de « culture occidentale ».

Deux choses peuvent être déduites de ce rapprochement. La première est que de nombreuses laïcs ne veulent pas être coupées de la tradition juive. Adva en est persuadée, « ils ne veulent pas la perdre, ils ont une authentique affection pour elle ». La deuxième est que, d’un côté comme de l’autre, le choix de cette coexistence est l’expression d’un idéal de vie pour Israël, empreint de valeurs de paix.

Ron habite Shezaf, avec sa femme et ses deux enfants. Un village meorav où l’on réfléchit à la création d’un système scolaire à la fois laïc et religieux. Il y habite aussi parce qu’il est un « amoureux du désert du Néguev », où il a grandi.

Militant, Ron préfère les actes aux paroles : « religieux ou non, je crois que si tu veux vivre vraiment, tu dois vivre ensemble. Tu dois casser les murs. Et tu ne peux pas le faire juste avec des mots. Je veux que mes enfants parlent avec tous les Israéliens, pas juste les hilonims, les laïcs. Je ne veux plus des affrontements et des tensions du passé. Alors le meilleur moyen de créer le changement, c’est de le vivre ».

Ron trouve-t-il la cohabitation compliquée ? « Je ne le fais pas parce que c’est facile. Sinon je ne le ferai pas. Mais, en vérité, ce n’est pas si compliqué. Si tu veux vivre ensemble, alors tu dois faire des concessions. Mais tu ne les fais pas par abandon ou par soumission, mais parce que tu comprends que c’est la bonne chose. Que c’est la seule solution ».

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