Que va changer l’accord d’aide militaire dans les relations israélo-américaines ?
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Analyse

Que va changer l’accord d’aide militaire dans les relations israélo-américaines ?

Deux clauses du nouveau protocole d'accord suscitent de grands débats au sein du Congrès américain

La signature de l'accord d'aide militaire israélo-américain au département d'Etat, le 14 septembre 2016. (Crédit : ambassade israélienne à Washington)
La signature de l'accord d'aide militaire israélo-américain au département d'Etat, le 14 septembre 2016. (Crédit : ambassade israélienne à Washington)

Des représentants israéliens, notamment le souriant ambassadeur Ron Dermer, des membres du Congrès, des dirigeants juifs et des hauts fonctionnaires de l’administration Obama se sont réunis au département d’Etat, mercredi après-midi, pour signer officiellement le nouveau contrat, valable 10 ans, de 38 milliards de dollars d’aide militaire américaine pour Israël.

Cet accord entre les deux nations, et ses soutiens comme ses détracteurs ont le même avis, aura un impact central sur les relations israélo-américaines dans les dix années à venir. Mais, pour certains, si l’accord représente une meilleure stabilité pour les décideurs militaires israéliens, pour d’autres, il rigidifie une structure d’aide qui n’est déjà pas assez flexible pour faire face aux multiples défis de la région. Et l’une des clauses principales pourrait potentiellement changer la donne de l’influence israélienne à Washington.

Pour beaucoup, ce contrat est l’occasion de souligner l’engagement des Etats-Unis – et de l’administration Obama – envers la défense israélienne. Une longue file de parlementaires démocrates a rapidement fait l’éloge de l’accord, comme l’instrument du lobbying israélien aux Etats-Unis, l’AIPAC, qui a publié un communiqué pour saluer le contrat.

« Je pense que la plupart des gens, y compris le gouvernement israélien et l’AIPAC – qui n’a pas hésité à critiquer l’administration Obama – ont accueilli favorablement la signature de cet accord », a déclaré le porte-parole de la Maison Blanche, Josh Earnest, mercredi.

Le secrétaire d'Etat américain John Kerry (à gauche) et l'ambassadeur d'Israël aux Etats-Unis Ron Dermer après la signature de l'accord d'aide militaire israélo-américain au département d'Etat, le 14 septembre 2016. (Crédit : ambassade israélienne à Washington)
Le secrétaire d’Etat américain John Kerry (à gauche) et l’ambassadeur d’Israël aux Etats-Unis Ron Dermer après la signature de l’accord d’aide militaire israélo-américain au département d’Etat, le 14 septembre 2016. (Crédit : ambassade israélienne à Washington)

Des soutiens comme le sénateur Cory Booker, qui a œuvré pendant des mois à la signature d’un tel accord, ont noté son échelle sans précédent et souligné sa durée. « Le protocole d’accord annoncé aujourd’hui est la plus importante promesse d’aide militaire signée par les Etats-Unis, l’expression de notre engagement constant envers la sécurité d’Israël, et une réponse aux menaces auxquelles ses citoyens font face chaque jour, a déclaré Booker dans un communiqué mercredi. Ce protocole est le résultat d’efforts bipartites, au Congrès et ailleurs, pour assurer que le solide partenariat sécuritaire bilatéral entre les Etats-Unis et Israël pourra se perpétuer. »

Cet accord ajoute environ huit milliards de dollars, répartis sur une décennie, à la somme qu’Israël reçoit déjà dans les termes de l’ancien accord. Mais cinq milliards viennent des financements pour les missiles de défense, une dépense qui était jusqu’à maintenant couverte en dehors des clauses définies par l’accord.

Susan Rice, conseillère à la sécurité nationale des Etats-Unis, pendant la signature de l'accord d'aide militaire israélo-américain au département d'Etat, le 14 septembre 2016. (Crédit : capture d'écran de la diffusion en direct du département d'Etat)
Susan Rice, conseillère à la sécurité nationale des Etats-Unis, pendant la signature de l’accord d’aide militaire israélo-américain au département d’Etat, le 14 septembre 2016. (Crédit : capture d’écran de la diffusion en direct du département d’Etat)

« Pendant des années, le financement américain du programme israélien de missiles de défense était remis en question chaque année lors de son renouvellement », a expliqué la conseillère à la sécurité intérieure américaine Susan Rice lors de la cérémonie de signature. « Parfois, la somme allouée au financement restait floue pendant des mois. Parfois, le financement était même annulé. Grâce à ces fonds, le général [Yaakov] Nagel [dirigeant du Conseil de sécurité nationale israélien, qui a signé l’accord] et ses collègues au ministère de la Défense pourront compter sur des fonds stables, renouvelés chaque année – et inscrits dans un contrat –, et une plus grande certitude pour Israël entraînera une meilleure sécurité pour Israël. »

Rice a ajouté que ces fonds permettront aussi à Israël « de renouveler la plus grande part de sa flotte aérienne de combat », grâce à l’acquisition de nouveaux F-35 et F-15, ainsi que « d’améliorer substantiellement la mobilité de ses troupes au sol ».

Deux limitations

Cependant, les critiques voient deux limitations importantes à ce nouvel accord, se concentrant particulièrement sur deux conditions inédites : Israël n’est pas autorisé à presser le Congrès pour un financement nouveau ou supplémentaire pendant la durée de l’accord, sauf en cas de guerre, et les Etats-Unis réduiront progressivement à zéro la part des fonds qu’Israël pourra dépenser sur sa propre industrie militaire, plutôt que l’industrie américaine.

« Je ne suis pas satisfait par cette condition dans le contrat qui interdit à Israël d’utiliser l’assistance financière des Etats-Unis pour les fournisseurs israéliens », s’est plaint le sénateur Lindsey Graham dans un communiqué, où il déclare également que l’augmentation des dépenses est insuffisante face aux besoins israéliens. « Les technologies militaires de défense développées par Israël sont parmi les meilleures au monde. »

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le sénateur américain Lindsey Graham au bureau du Premier ministre à Jérusalem le 27 décembre 2014 (Crédit: Amos Ben Gershom/GPO/Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le sénateur américain Lindsey Graham au bureau du Premier ministre à Jérusalem le 27 décembre 2014 (Crédit: Amos Ben Gershom/GPO/Flash90)

« Sous notre ancien accord, Israël pouvait développer une technologie militaire de pointe, et devait la partager avec les Etats-Unis. Je suis fier de dire que nombre de ces innovations ont aidé à protéger la vie des Américains en uniforme, a déclaré Graham. Je ne crois pas que cette nouvelle position servira les intérêts des Etats-Unis, ni ceux d’Israël. Je crains que ce soient les Américains portant l’uniforme de notre nation qui paieront le prix de ce changement de notre politique, qui porte la marque de la réflexion à court-terme. »

Mais c’est la clause sur la restriction du lobbying au sein du Congrès qui pourrait avoir les conséquences les plus importantes.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’exprime pendant une conférence de l’AIPAC, le 2 mars 2015, à Washington. (Crédits : Mark Wilson / Getty Images / AFP)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’exprime pendant une conférence de l’AIPAC, le 2 mars 2015, à Washington. (Crédits : Mark Wilson / Getty Images / AFP)

Les groupes comme l’AIPAC pourront continuer à faire du lobbying pour des causes qu’ils considèrent être dans l’intérêt d’Israël, mais cela semble tomber en dehors des conditions de l’accord, car de telles organisations ne sont pas des représentants officiels du gouvernement israélien. De plus, il n’est pas interdit au Congrès d’agir sans subir le lobbying d’Israël et, pour certains, le Congrès n’est pas, à strictement parler, contraint légalement par les termes de l’accord, qui est plus un mémorandum qu’un traité contraignant.

Michael Makovsky, le directeur de l’Institut juif pour les affaires de sécurité intérieure, a déclaré à Politico que lui, comme Graham, considérait le niveau de financement comme insuffisant, mais a suggéré que le Congrès pouvait l’augmenter comme il le souhaitait. « Je pense que cela devrait être considéré comme un plancher pour l’aide militaire pour Israël, pas comme un plafond », a-t-il ajouté.

Cependant, pour d’autres, la révélation qu’Israël a signé une lettre promettant de rendre toutes les dotations allouées par le Congrès qui dépasseraient la somme prévue dans l’accord pour les deux années à venir (2017 et 2018) va changer la donne dans les dynamiques de pouvoir à Washington.

« L’AIPAC peut démissionner », a lancé malicieusement l’ancien négociateur et ambassadeur des Etats-Unis en Israël Martin Indyk sur Twitter, peu de temps après la révélation du Washington Post sur l’existence de la lettre.

La clause de ‘sortie’

Alors que les implications d’un financement stable pour le futur des relations israélo-américaines sont un point clef pour les soutiens de l’administration, elles sont un signal d’alarme pour les autres, surtout combinées avec les nouvelles restrictions sur l’augmentation de l’aide.

« Dix ans, c’est beaucoup trop long pour un tel contrat. Ce n’est pas la faute de l’administration, ni celle des Israéliens. C’est l’institution dont les deux côtés ont hérité, et dans le Moyen Orient d’aujourd’hui, ce n’est pas assez court pour que les Israéliens et leurs partenaires puissent planifier correctement les choses, plaide Jonathan Schanzer, de la Fondation pour la défense des démocraties. Quand le dernier contrat de ce genre a été signé, l’Etat islamique n’existait pas, l’accord sur le nucléaire iranien non plus, il n’y avait pas de guerre en Syrie et encore moins de Printemps arabe. »

Jonathan Schanzer (autorisation)
Jonathan Schanzer (autorisation)

Schanzer considère que, dans les dix ans à venir, la cyberguerre va se développer « d’une façon dramatique » et que « la menace iranienne va se métastaser d’une façon que peu de personnes peuvent aujourd’hui imaginer. »

Ce nouvel accord, selon lui, « est moins adaptable, mais tout est soumis au changement. La clause de ‘sortie’ pour les Israéliens fait que, dans une période de conflit majeur, les Israéliens auront la possibilité de revenir sur le contrat et de demander une aide supplémentaire. » Mais la définition de conflit reste flexible.

« Il y a des voies de sortie, mais cet accord a été conçu comme un accord stable, et c’est ce que nous avons entendu du sénateur Graham, comme des autres qui sont en train de s’en plaindre discrètement au Capitole : ce mémorandum, à certains niveaux, rend inutile le besoin d’une meilleure interaction entre Israël et le Capitole, et cela a le pouvoir de changer le ton des relations israélo-américaines. »

« Le Congrès appréciait son rôle de pourvoyeur aux besoins d’Israël pour une assistance supplémentaire, d’écoute des besoins israéliens, et d’être celui qui pouvait décider et dire aux pro-Israéliens que tout avait été accompli, explique Schanzer. Et, même si je pense que cela n’est pas une dégradation des relations israélo-américaines, cela va changer la façon dont les Israéliens et les parlementaires américains interagissent ».

Pendant que Graham critique ouvertement cette clause comme une atteinte au pouvoir du Congrès de tenir les cordons de la bourse, la capacité de distribuer les fonds comme il l’entend, beaucoup à Washington sont plus réticents à commenter directement sur la façon dont le lobbying israélien pourrait changer sous cette nouvelle condition.

« Cette politique du, ‘est-ce que le Congrès y est, est-ce qu’il n’y est pas’, c’est difficile d’y répondre », explique le directeur de la Ligue Anti-Diffamation, dont l’organisation entretient des liens étroits avec de nombreux membres du Congrès. « Mais le président et l’administration disent qu’Israël verrouillera, et c’est certain, le niveau d’aide militaire qu’il reçoit des Etats-Unis pour la prochaine décennie ».

Jonathan Greenblatt (autorisation)
Jonathan Greenblatt (autorisation)

Faire cela, argumente Greenblatt, « élève la conversation au-dessus de ces politiques d’en être ou pas. En se tenant au-dessus de la mêlée et en sécurisant un investissement à long terme, cela nous permet d’avoir des discussions au-delà du problème de l’aide militaire, pour faire en sorte que les deux pays puissent développer les collaborations existantes dans d’autres domaines, comme la science, la santé, l’éducation… Cela créé de nombreuses possibilités intéressantes, et nous devrions nous concentrer là-dessus ».

Greenblatt suppose que, au-delà des conséquences du financement, la signature de cet accord en elle-même a d’importantes implications pour Israël et la région.

Cet accord, conclut-il, envoie un message à l’Iran, disant que les Etats-Unis ne considèrent pas le pays comme un partenaire sécuritaire, et montre aux états plus modérés dans la région que les Etats-Unis ne se retirent pas de la zone, et qu’ils n’abandonneront pas leurs alliés traditionnels.

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