Rechercher

Radu Jude recourt au porno pour débattre de la persécution des Juifs en Roumanie

Une scène sexuelle dans le film met des parents en émoi. Ils ne tardent pas à laisser libre cours au pire dans un réquisitoire caricatural de la société

Katia Pascariu dans "Bad Luck Banging Or Loony Porn". (Crédit : Magnolia Pictures/ via JTA)
Katia Pascariu dans "Bad Luck Banging Or Loony Porn". (Crédit : Magnolia Pictures/ via JTA)

JTA – Ça commence par une scène de sexe (hardcore). Ça se termine par un débat sur l’enseignement de la Shoah.

C’est le monde étrange et – pour le meilleur et pour le pire – inoubliable de « Bad Luck Banging Or Loony Porn », un étrange film d’art et d’essai roumain qui est sorti le 19 novembre à New York (une sortie à la demande suivra) après avoir remporté le prestigieux Ours d’or au Festival du film de Berlin 2021 et avoir été sélectionné pour la participation de la Roumanie à l’Oscar du meilleur film international.

Par coïncidence, la Roumanie a récemment promulgué une loi rendant l’enseignement de la Shoah obligatoire dans toutes les écoles secondaires – un développement que la professeure d’Histoire au centre de « Bad Luck Banging » rencontrerait probablement avec un certain scepticisme.

Dans le film, qui se déroule pendant la première année de la pandémie de COVID-19, une enseignante d’Histoire d’une école préparatoire d’élite de Bucarest (Katia Pascariu) filme une sex tape avec son mari et la met en ligne sur un site Web pour adultes. Lorsque ses élèves découvrent la vidéo, elle risque de perdre son emploi. Le premier tiers du film montre l’enseignante, Emi, errant dans Bucarest. Le deuxième tiers est un détour discursif : façon Godard, le film présente divers mots et concepts et les définit comme bon lui semble (« Enfants : prisonniers politiques de leurs parents »). Le dernier tiers du film est consacré à une réunion parents-enseignants, au cours de laquelle Emi doit défendre sa réputation contre des parents furieux qui réclament sa tête.

C’est au cours de ce segment que l’intrigue pivote soudainement vers une discussion sur l’antisémitisme roumain. Alors que les parents s’efforcent de rassembler des preuves supplémentaires pour étayer leurs affirmations selon lesquelles Emi est une enseignante immorale, ils pointent du doigt ses leçons sur la Shoah, qui consistent notamment à dire à ses élèves que les troupes roumaines, et pas seulement les nazis, ont assassiné des Juifs de leur plein gré ; les parents qualifient ces leçons d’ « endoctrinement de nos enfants ». (Cette citation provient inexplicablement d’un prêtre portant un masque « I Can’t Breathe » (Je ne peux pas respirer). Est-il un parent ? Y a-t-il un lien avec George Floyd ? Le film ne donne pas de précisions.).

Ils réagissent également avec horreur à la nouvelle qu’Emi a cité Hannah Arendt, la philosophe juive allemande, en classe pour dire à ses élèves que les notes ne sont pas aussi importantes que le savoir, et qu’elle est sortie du programme pour faire lire à ses élèves une histoire de l’écrivain juif russe Isaac Babel. Lorsqu’Emi affirme qu’elle n’est pas juive, un parent prétend qu’elle a néanmoins été « payée par le Mossad » [l’agence d’espionnage d’Israël].

Ces vilaines accusations deviennent monnaie courante dans la dernière ligne droite du film. « Hitler et les commandants des camps étaient tous des Juifs qui tuaient les leurs pour justifier la création d’Israël », affirme un parent. Il se trouve que c’est aussi un général à la retraite en tenue militaire.

Le réalisateur Radu Jude tient l’Ours d’or du meilleur film, qu’il a remporté lors du 71e Festival international du film de Berlin, à Berlin, le 13 juin 2021. (Crédit : Axel Schmidt/Reuters via AP, Pool)

L’antisémitisme est entrecoupé d’autres commentaires ignorants de la part des parents, notamment un sentiment anti-Roms, des théories de conspiration du COVID et une nostalgie latente pour le régime fasciste du dictateur Ion Antonescu. Pour que le spectateur ne prenne pas tout cela trop au sérieux, les parents en colère sont parfois couverts par un type sur la bande-son qui fait des bruits de Woody Woodpecker. S’agit-il donc d’une condamnation de la société moderne ou d’un dessin animé stupide ? Le plus probable est que ce soit les deux.

Le scénariste et réalisateur Radu Jude, un provocateur au sein de la scène cinématographique roumaine typiquement austère, sait que son public sera choqué par le contenu de son film – et c’est tout à son avantage. Le sex-appeal sert de préliminaires, si l’on peut dire, à une dénonciation de principe du blanchiment par la Roumanie de ses propres atrocités historiques, y compris les difficultés de la nation à reconnaître sa propre complicité dans la Shoah ; sous cet angle, le film peut être décrit comme une farce furieuse.

Jude n’est pas juif, malgré son nom, mais il s’intéresse de près aux histoires qui remettent en cause le récit national de la Roumanie sur le traitement des Juifs.

Sa satire de 2019, « I Do Not Care If We Go Down In History As Barbarians », suivait une artiste qui tentait de reconstituer publiquement le massacre d’Odessa de 1941, au cours duquel des soldats roumains agissant sous les ordres d’Antonescu ont massacré des dizaines de milliers de Juifs.

Tout comme « Bad Luck Banging », « Barbarians » est un film amer et cynique, qui témoigne d’un manque de confiance dans le public pour affronter honnêtement sa propre histoire. Le titre provient d’un discours infâme prononcé par Antonescu, qui a été dépeint avec sympathie dans la culture roumaine même après son exécution pour crimes de guerre. Il s’agit également d’un énoncé de mission artistique sur la futilité de traiter les atrocités sous l’angle de l’histoire. Les deux films présentent leurs protagonistes comme des substituts de Jude lui-même, des artistes et des éducateurs qui tentent de transmettre le bon message dans un océan de bêtises.

Les films précédents de Jude ont également abordé des thèmes juifs roumains, notamment « Scarred Hearts » (Coeurs meurtris), une adaptation d’un roman de l’auteur juif roumain Max Blecher, et deux documentaires, « The Dead Nation » (La nation morte) et « The Exit of the Trains » (La sortie des trains), qui traitent de la complicité roumaine dans la Shoah.

« Bad Luck Banging » est beaucoup plus ludique et scandaleux que ses œuvres précédentes – il y a beaucoup de nudité graphique – et sa toile est plus grande, ne se concentrant pas seulement sur les Juifs mais sur toutes sortes de façons dont les préjugés profondément ancrés et le stress supplémentaire de la pandémie rendent rapidement la société moderne inhabitable.

Chaque interaction sociale du film, qu’il s’agisse d’un client d’une épicerie qui crie sur la caissière ou d’un conducteur qui heurte délibérément un piéton sur un passage pour piétons, dépeint une communauté au bord de l’effondrement total.

Alerte spoiler : dans la scène finale, Emi, enragée, se transforme inexplicablement en super-héros, prend tous les parents dans un filet géant et leur fait quelque chose de très dangereux. L’un d’eux s’écrie « Je vous avais dit qu’elle était juive ! » lorsqu’il voit ses nouveaux superpouvoirs. À la fin du film, le spectateur se sent un peu dégoûté, et pas toujours dans le sens voulu par Jude.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...