Sans se décourager par les critiques, le « Schindler juif » poursuit le sauvetage des Yazidies
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Sans se décourager par les critiques, le « Schindler juif » poursuit le sauvetage des Yazidies

Selon Steve Maman, la corruption endémique en Irak, les rapports inexacts des médias ont jeté une ombre sur ses efforts pour racheter les esclaves sexuelles de l’EI

Le médiateur de CYCI documente la libération d'une femme et de son enfant Yazidi. (Crédit : autorisation)
Le médiateur de CYCI documente la libération d'une femme et de son enfant Yazidi. (Crédit : autorisation)

Surnommé par certains le « Schindler juif » pour ses actions de rachat de femmes et de filles irakiennes retenues captives par les combattants de l’Etat islamique (EI), l’homme d’affaires juif canadien Steve Maman balaie les critiques croissantes, et confie au Times of Israel que les rapports acharnés et inexacts alimentent la confusion entourant son initiative de sauvetage.

Si le travail de Maman lui a de prime abord valu des éloges dans le monde entier, certains ont commencé à remettre en question les informations sur la libération de près de 130 femmes chrétiennes et yazidies, tandis que d’autres ont condamné ses méthodes de paiement de médiateurs, pour négocier la libération des femmes et des filles enlevées et vendues en esclavage sexuel aux djihadistes d’Irak.

Au cours des dernières semaines, un certain nombre de partisans clés de son organisation, la Libération d’enfants chrétiens et yazidis d’Irak (CYCI), se sont démarqués de ses efforts, et une délégation de dirigeants yazidis a exigé des preuves que Maman avait en effet libéré les femmes, aggravant les doutes sur ses efforts de sauvetage.

Maman a défendu l’intégrité de son opération dans un entretien téléphonique avec le Times of Israel, à présent qu’il détient des preuves pour étayer ses allégations. Pour lui, la corruption endémique en Irak et les rapports inexacts des médias alimentent une campagne de désinformation contre lui.

« C’est comme dans la Rome antique, les gens veulent voir du sang, ils veulent une humiliation publique – et les médias le leur fournissent, » dit-il, qualifiant ceux qui critiquent son travail d’ « ennemis ».

Les experts estiment que l’année dernière, les combattants de l’EI ont enlevé environ 5 000 à 7 000 femmes et enfants yazidis, soumis à une agression sexuelle, et à la violence et contraints de vivre dans des conditions inhumaines. On estime que 2 700 femmes et filles seraient encore en captivité.

« La question que vous devez vous poser est ‘qui faut-il croire ?’ « , a demandé Maman dans un récent post Facebook.

« Les militants et les travailleurs humanitaires qui consacrent leur vie aux destins de ces personnes ou certains fonctionnaires et affiliés gouvernementaux qui travaillent depuis des bureaux et des avions ? »

« Bienvenue au Moyen-Orient »

Une lettre ouverte signée par des dizaines de dirigeants yazidis et publiée par Vice News le mois dernier remettait en doute la crédibilité de Maman et exigeait la preuve que l’homme d’affaires de Montréal avait en effet sauvé les 128 femmes et jeunes filles qu’il prétendait avoir secourues.

Quelques jours plus tard, un communiqué publié par l’organisation d’aide, dirigée par le révérend Andrew White – un prêtre anglican, pasteur de l’une des plus grandes églises de Bagdad, qui a relié Maman à ses contacts locaux en Irak – certifiait qu’il n’était pas lié à l’initiative de Maman.

La Fondation du Royaume-Uni de secours et de réconciliation au Moyen-Orient (FRRME) a déclaré qu’elle « ne collabore pas avec le CYCI ni financièrement ni en termes d’aide concrète, » et souligné que Maman était strictement un « contact personnel » de White.

White a déclaré au Times of Israel que la lettre de la fondation était légalement nécessaire et a dit du bien de Maman, affirmant qu’il valorise son « travail vraiment brillant et extraordinaire ».

« Le problème est que la FRRME est un organisme de bienfaisance enregistré au Royaume-Uni, et nous ne sommes pas autorisés à engager des négociations de libération d’otage », dit-il.

« Je ne le remets nullement en question, ni lui ni ses motifs, » dit White, confirmant qu’il a aidé Maman et le CYCI à naviguer dans les réseaux tribaux complexes d’Irak. « Le fait est que de nombreuses femmes et enfants ont été libérés de la captivité grâce à ce cher homme, » a-t-il posté sur Facebook peu de temps après.

À peu près au même moment, une femme israélo-canadienne, qui a fait couler beaucoup d’encre l’année dernière pour s’être portée bénévole pour combattre aux côtés des milices kurdes luttant contre l’EI, s’est elle-même publiquement démarquée de l’initiative après avoir observé les intermédiaires impliqués dans les opérations de sauvetage.

Gill Rosenberg décrit son expérience en tant que combattante aux côtés des Kurdes - Jérusalem 16 juillet 2015 (Crédit : Michal Holzberg/Jerusalem Press Club)
Gill Rosenberg décrit son expérience en tant que combattante aux côtés des Kurdes – Jérusalem 16 juillet 2015 (Crédit : Michal Holzberg/Jerusalem Press Club)

Gillian Rosenberg a raconté que Maman l’a mise dans un avion en direction de l’Irak le mois dernier pour observer ses activités là-bas, et a même envisagé de se joindre au projet du CYCI, mais elle a été déçue par les passeurs impliqués.

« Ces courtiers avec lesquels ils travaillent vendraient leurs propres enfants pour cinq dollars. Je ne voudrais pas placer ma vie entre leurs mains, » a-t-elle déclaré au Times of Israel la semaine dernière.

Rosenberg, qui a déjà passé quatre ans dans une prison américaine pour avoir escroqué des personnes âgées de millions de dollars, a déclaré que le CYCI paie des trafiquants d’êtres humains pour « voler » des femmes et enfants chrétiens et yazidis des mains de l’État islamique. Cependant, White a déclaré que la négociation avec des courtiers à l’intérieur de territoires contrôlés par l’EI pour la libération des femmes est inévitable.

« Bienvenue au Moyen-Orient, c’est ainsi que les choses fonctionnent ici, vous devez faire avec les moyens du bord », dit-il. « Vous devez les acheter. Il n’y a pas d’autre moyen. »

Selon White, il en coûte entre 1 000 et 3 000 dollars pour libérer une seule femme ou une fille des mains du groupe extrémiste. Il affirme que la plupart des femmes et des filles ont subi une violence physique et sexuelle extrême.

Une corruption « sans précédent »

La lettre des dirigeants yazidis du 26 août stipulait qu’il est « impératif que toute organisation prétendant mener un tel projet d’envergure, en particulier traitant si visiblement de tels problèmes sensibles, accepte la nécessité de rendre des comptes et de s’ouvrir à l’examen de la direction de la communauté yazidie ».

Les chefs spirituels et des politiciens locaux ont accusé Maman de « porter au grand jour un effort de sauvetage délicat et sensible qui mériterait un profil bas ». Les signataires ont également exprimé leur préoccupation qu’il « peut être imprudent. »

Maman dit qu’il a choisi de ne pas révéler les noms de toutes les personnes qu’il a sauvées afin de protéger leur identité et de préserver l’intégrité de l’œuvre de CYCI.

Toutes ses opérations étaient transparentes, et ses travailleurs sur le terrain ont pris soin de bien documenter, de prendre les empreintes digitales et des relevés détaillés de toutes les victimes libérées. En outre, le CYCI met le gouvernement régional du Kurdistan à jour sur tous les otages libérés, et tient un registre pour aider les victimes à trouver leurs familles déplacées.

Maman soutient que l’opposition des dirigeants yazidis à la libération des otages par le CYCI est le résultat d’efforts de corruption omniprésents à presque tous les niveaux de la bureaucratie irakienne.

« Tout cela est mû par différents niveaux de fraude, de corruption et de gains politiques internes sans précédent, » dit-il.

La culture de la corruption irakienne, non seulement a survécu à la chute de Saddam Hussein, mais a prospéré dans le vide créé par son absence, dit-il. « De même que la mort de Saddam Hussein a donné naissance à un million de petits Saddam. »

Les signataires de la lettre affirment également que lorsque le CYCI a affirmé qu’il avait secouru 102 personnes il y a quelques semaines, il n’avait soulevé qu’environ 80 000 dollars – une somme qui semblait incroyablement dérisoire. Maman répond que lorsque le CYCI a commencé ses travaux il y a plusieurs mois, les frais de rançons étaient beaucoup plus faibles.

Maman est sceptique quant à l’authenticité de la lettre, et doute qu’un certain nombre de signataires, comme le chef spirituel yazidi Baba Cheikh Ismael Kherto, connaissent même son existence.

Le « fixeur » irakien du CYCI – un négociateur d’otages formé par le gouvernement américain et spécialiste de la sécurité régionale – est en contact régulier avec les dirigeants kurdes et yazidis dans le nord de l’Irak. Il a envoyé des photos de lui dans des réunions sur de supposées opérations de sauvetage avec des acteurs majeurs de la région, dit-il.

Ismael a été témoin de l’une des premières opérations de sauvetage du CYCI, rapporte Maman.

Maman fustige l’article de Vice ayant publié la lettre pleine de « fausses informations », et déclare que sa relation avec la FRRME, et les détails apparemment contradictoires de l’emplacement des camps de réfugiés des opérations de sauvetage ont été rapportés incorrectement par le site web.

Peu de femmes sauvées par Maman se sont manifestées pour s’exprimer sur le dossier. Un journaliste d’i-24 News, basé à Jaffa, a voyagé au Kurdistan et a interviewé un certain nombre de femmes qui ont affirmé avoir été sauvées avec l’aide du CYCI. Mais cela semble être le seul cas et Maman lui-même évite les médias.

Lorsqu’on lui a demandé si le Times of Israel pouvait contacter certaines des femmes, Maman n’a fait que donner le numéro de téléphone d’un bénévole qui a demandé à garder l’anonymat.

Plusieurs tentatives pour contacter le travailleur humanitaire se sont avérées infructueuses.

Conséquences éthiques

Certains ont soulevé des drapeaux rouges sur les conséquences éthiques de l’initiative de Maman, arguant que le paiement de rançons lourdes alimentait les caisses du groupe terroriste et ne ferait qu’encourager de nouveaux enlèvements, puis des demandes de rançons de plus en plus élevées.

Maman refuse de travailler directement avec les membres de l’Etat islamique, et repousse les accusations selon lesquelles son travail crée un marché émergent de traite d’êtres humains.

« Je ne parle pas à l’EI, je ne finance pas l’EI, je ne traite pas avec l’EI », affirme-t-il.

Maman explique que ses courtiers sur le terrain négocient la libération des filles en versant généralement à leurs ravisseurs plusieurs centaines de dollars. « Donc, nous ne les finançons pas, nous les remboursons, ainsi l’EI ne reçoit rien de tout cela. »

Il souligne que 2 000 ou 3 000 dollars ne feraient pas une différence perceptible pour l’entité djihadiste estimée à 4 milliards de dollars.

Une famille irakienne Yazidi qui a fui la violence dans la ville irakienne du nord de Sinjar, dans une école où elle a trouvé refuge dans la ville kurde de Dohouk dans la région autonome du Kurdistan irakien, le 5 août 2014. (Crédit : AFP / SAFIN HAMED)
Une famille irakienne Yazidi qui a fui la violence dans la ville irakienne du nord de Sinjar, dans une école où elle a trouvé refuge dans la ville kurde de Dohouk dans la région autonome du Kurdistan irakien, le 5 août 2014. (Crédit : AFP / SAFIN HAMED)

La lettre des dirigeants yazidis exprimait également la crainte que l’argent de la rançon finirait entre les mains de l’EI et demandait que les négociations du CYCI soient menées avec une plus grande transparence.

Initialement, le travail de Maman est réalisé grâce à des dons de la communauté juive sépharade de Montréal, mais par le bouche à oreille, un soutien financier a commencé à affluer du monde entier.

À la mi-août, le CYCI a recueilli près de 580 000 dollars dans le cadre de sa campagne GoFundMe, avant qu’elle ne soit brusquement suspendue par le site web suite à une plainte déposée par un groupe de sensibilisation au viol, accusant le travail de Maman de financer directement le commerce du sexe de l’EI.

Le site de crowdsourcing n’a pas donné de raison officielle de l’annulation de la campagne, mais certains ont spéculé que la page du CYCI a été fermée de crainte qu’elle ne viole les lois canadiennes anti-terrorisme.

Selon Maman, la page de collecte de fonds a été fermée après avoir été compromise par des pirates au cours de l’enquête sur GoFundMe.

Allégations « dévastatrices »

Maman affirme que sa tradition juive l’a motivé à agir et l’a poussé à créer son organisation en janvier de cette année. Il reste déterminé à poursuivre ses efforts malgré la réaction de certains qu’il qualifie de « dévastatrice » pour lui et sa famille.

Maman dit qu’il est reconnaissant à la communauté juive qui a béni ses efforts et lui a montré un « incroyable » soutien.

Les Israéliens, dit-il, ont été particulièrement encourageants et ont manifesté « un immense soutien » à ses actions.

« Un enfant torturé, qui est sur le point d’être jeté dans le feu, c’est un péché de ne pas l’aider, » dit-il.

« Vous pouvez agir, ou vous pouvez rester spectateur. Si vous restez spectateur, sachez que vous êtes dans le même groupe de personnes que ceux qui ont regardé et n’ont rien fait lorsque 6 millions de Juifs ont été assassinés dans la Shoah. Dans l’intervalle, je poursuivrai mon travail, je ne capitulerai pas. »

Pour lire le témoignage d’une survivante de l’EI, cliquez ici.

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