Sentiment mitigé pour les Juifs d’Ukraine 5 ans après la révolution
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Sentiment mitigé pour les Juifs d’Ukraine 5 ans après la révolution

Avec un président et un Premier ministre juifs au moment-même où des collaborateurs de nazis sont célébrés, la communauté juive locale attend de voir comment la société va évoluer

Des participants de la Marche de la Dignité se rassemblent sur la Place d'indépendance de Maidan à Kiev pour des cérémonies marquant le premier anniversaire de la Révolution de Maidan qui ont conduit au départ du président ukrainien Viktor Yanukovic, le 22 février 2015. (Sean Gallup/Getty Images)
Des participants de la Marche de la Dignité se rassemblent sur la Place d'indépendance de Maidan à Kiev pour des cérémonies marquant le premier anniversaire de la Révolution de Maidan qui ont conduit au départ du président ukrainien Viktor Yanukovic, le 22 février 2015. (Sean Gallup/Getty Images)

KIEV, Ukraine (JTA) — Lorsqu’il marchait sur les trottoirs brûlés et abîmés de la principale place de la capitale il y a cinq ans, Edouard Dolinsky était porté par l’espoir et la fierté.

Membre de la grande communauté juive de Kiev et militant de longue date des causes de sa communauté, Edouard Dolinsky avait espéré que les combats sanglants de la Révolution de Maïdan d’il y a quelques années allaient libérer son pays de la corruption rampante et de la dépendance à la Russie – deux des principaux problèmes à l’origine des agitations.

Malgré la peine pour les vies perdues et les dégâts subis dans les combats entre les manifestants et la police, l’homme de 49 ans était fier de l’unité et de la dignité affichées sur la place Maïdan.

Cette place a donné son nom à une révolution dans laquelle des étudiants ont bravé les balles réelles et la sauvagerie de la police dans l’hiver 2014. Ses trottoirs troués – les manifestants avaient retiré des pavés pour les lancer sur la police – accueillaient une tente barricadée remplie de musique, d’abnégation et de revendications quand les combats ont fini par renverser le président Viktor Ianoukovytch cette année-là.

Mais au plus fort de la ferveur de Maïdan, Edouard Dolinsky avait repéré un signe de mauvais augure.

« Dès le premier jour, ils fêtaient Stephan Bandera, et cela m’a surpris », s’est souvenu celui qui dirige le groupe du Comité juif ukrainien, non loin de Maïdan.

Bandera était l’un des nombreux Ukrainiens à avoir collaboré avec des Allemands nazis, y compris des volontaires SS et des meurtriers de masse de Juifs et de Polonais, aujourd’hui célébrés comme des héros anti-communistes par la population ukrainienne et son gouvernement.

Des milliers de nationalistes ukrainiens défilent avec des torches à travers Kiev en l’honneur de Stephan Bandera, un rebelle anti-soviétique de la Deuxième guerre mondiale, le 1 janvier 2015. (Crédit photo: AFP/Genya Savilov)

La glorification de Bandera sur la place Maïdan a marqué le début d’un élan de réhabilitation des collabos par les nationalistes d’Europe de l’Est.

Dans la capitale, des rues ont été nommées en l’honneur de Bandera et d’autres collaborateurs. En 2015, une loi a rendu illégale l’insulte de la mémoire de tout combattant anti-soviétique, y compris des criminels de guerre, déclarés héros nationaux.

L’année dernière à Lviv, des centaines d’hommes ont défilé en uniformes de SS de collaborateurs ukrainiens lors d’un événement approuvé par la ville. Ces dernières années, au moins trois municipalités ukrainiennes ont inauguré des statuts en l’honneur de l’assistant de Bandera, Yaroslav Stetsko, qui avait ouvertement appelé à « l’extermination des Juifs » pendant la Shoah.

Dans ce qui coïncide avec une « résurgence d’un antisémitisme virulent en Ukraine », comme le définit le Centre Simon Wiesenthal, la glorification des assassins de Juifs a divisé les citoyens ukrainiens et ses juifs et exposé le pays à de fortes critiques de l’étranger. De nombreux Ukrainiens, y compris Dolinsky, se sont sentis mal à l’aise dans leur pays natal après la révolution.

« Je me sens profondément mal à l’aise avec tout cela », déclare Tzvi Arieli, un traducteur juif de 39 ans et père de deux enfants de Kiev, qui a combattu contre la police durant la révolution. C’est devenu un problème pas seulement pour les Juifs ukrainiens mais aussi pour la société qui s’est polarisée autour de cette question. »

Le traducteur a vu ses revenus divisés par deux après la révolution, qui a entraîné un conflit territorial entre la Russie et l’Ukraine, un pays à la superficie supérieure à la Californie et à la population de 45 millions d’habitants.

La place Maïdan de Kiev (Crédit : Nwssa Gnatoush/Flickr/CC BY 2.0/Wikimedia commons)

En plein combat contre les provinces sécessionnistes dirigées par des rebelles soutenues par la Russie, la devise ukrainienne, la hryvnia, avait perdu deux tiers de sa valeur par rapport au dollar.

Quoi qu’il en soit, pour Tzvi Arieli, l’Ukraine va mieux qu’avant la révolution « car elle a mis le pays sur la voix, peu aisée, de la véritable indépendance et de la baisse de la corruption ».

Au cinquième anniversaire de la révolution, néanmoins, certains Juifs ukrainiens ont retrouvé un optimisme prudent après le nouveau changement au sommet du pouvoir : Volodymyr Zelensky, un acteur juif, a largement remporté les élections le mois dernier face au président post-révolution, Petro Poroshenko, auquel les critiques ont reproché d’avoir cédé aux nationalistes et de ne pas avoir éliminé la corruption.

Adepte de l’auto-dérision et détracteur de la célébration des nazis, Volodymyr Zelensky suscite un espoir de changement chez les Juifs locaux et les libéraux dans une société encore plus divisée qu’avant par la langue, l’ethnicité, la religion, l’idéologie et les fossés socio-économiques.

Le fait que ses origines juives, dont il a ouvertement parlé lors de la campagne, n’ait joué aucun rôle majeur dans les élections a été brandi comme une preuve de la préservation de l’Ukraine des affres de l’antisémitisme lors du Forum juif de Kief organisé début mai.

Volodymyr Zelensky, le nouveau président ukrainien rencontre des rabbins à Kiev, en mai 2019. (Crédit : Jewish Community of Dnepro/ via JTA)

Événement de deux jours consacré à différents sujets concernant les Juifs d’Ukraine, la conférence fut l’occasion d’une rare manifestation d’unité par une communauté indisciplinée profondément divisé sur de nombreuses questions, notamment sur la façon de réagir à la glorification des nazis.

« Combien d’entre nous auraient pu imaginer que l’Ukraine devienne le pays le moins antisémite d’Europe ? » interrogeait Boris Lozhkin, président de la Confédération juive d’Ukraine, l’organisation qui a accueilli l’événement.

Le Premier ministre Volodymyr Groysman étant également juif, l’Ukraine est le seul pays, en dehors d’Israël, où les deux fonctions sont occupées par des Juifs.

« C’est la preuve que l’Ukraine est sur la bonne voie », a estimé Yaakov Dov Bleich, un grand-rabbin d’Ukraine, lors du Forum.

Meylakh Shoychet, le directeur pour l’Ukraine de l’Union des conseils pour les Juifs en ex-URSS, en est moins sûr.

« Zelensky n’a rien dit de concret sur la façon dont il fera avancer l’économie du pays », a déclaré Meylakh Shoychet, faisant écho à une critique fréquente de la campagne floue réalisée par le président. « Il est inexpérimenté, et je pense qu’il a une bonne chance d’échouer ».

Si c’est le cas, estime M. Shoychet, cela pourrait soulever un élan d’antisémitisme, V.Zelensky étant juif.

L’envoyé spécial des États-Unis pour la surveillance et la lutte contre l’antisémitisme, Elan Carr, intervient devant la Conférence des présidents à Jérusalem, le 21 février 2019. (Matty Stern|/ Ambassade des États-Unis à Jérusalem)

Mais pour Elan Carr, l’envoyé spécial des États-Unis pour la surveillance et la lutte contre l’antisémitisme, « l’absence de rhétorique antisémite durant la campagne est un miracle, la preuve flagrante des progrès de l’Ukraine », a-t-il déclaré lors de la conférence. Elan Carr a ajouté qu’il agirait en « défenseur de l’Ukraine », en partie pour cette raison.

Lena Liebiedieva, une Ukrainienne de Kiev qui travaille pour une compagnie aérienne internationale, a dit craindre que le flou de Zelensky voilait une volonté de replacer le pays sous l’influence de la Russie. Cela « serait un retour sur tout ce qui a été accompli à Maïdan », estime-t-elle.

Avant Maïdan, ajoute Lena Liebiedieva, elle ne faisait pas confiance aux tribunaux et « faisait tout pour éviter la police » par peur qu’ils lui extorquent de l’argent.

« Aujourd’hui j’ai confiance dans le système judiciaire, il ne nous prendra pas d’argent, et je pense que la police œuvre à ma protection », a-t-elle confié.

En tant que juive, elle dit se sentir en sécurité à Kiev et voit la glorification des nazis comme « un fait relevant du passé, qui ne m’affecte pas dans la vie de tous les jours ».

Il n’existe, néanmoins, pas de consensus, sur la question de savoir si le pays a fait de grands progrès dans la lutte contre l’antisémitisme.

L’année dernière, le gouvernement israélien a qualifié l’Ukraine de zone de tensions régionale dans son rapport annuel sur l’antisémitisme de 2017.

« L’Ukraine est une exception frappante à la baisse des incidents antisémites en Europe de l’Est », pouvait-on lire dans le rapport, ajoutant que les quelque 130 cas de haine anti-juive enregistrés dans le pays en 2017 avaient doublé par rapport à 2016 et dépassé le nombre total d’incidents signalés dans toute l’ex-URSS.

Par ailleurs, en 2018, plus de 50 membres du Congrès américain avaient condamné la législation ukrainienne qui « glorifie les collaborateurs nazis », selon eux. Cela est « particulièrement perturbant qu’une grande partie de la glorification des nazis en Ukraine soit soutenue par le gouvernement », avaient-ils écrit.

Un des dirigeants des Juifs d’Ukraine, Josef Zissels du groupe Vaad, avait dénoncé le rapport, le qualifiant d’amateur, et avait laissé entendre la lettre des élus du Congrès était l’œuvre du lobbying de la Russie. Ces commentaires avaient déclenché les foudres de ses homologues du monde russophone.

Lorsque le gouvernement approuve dans le fond l’assassinat des Juifs il y a des dizaines d’années, il n’est pas surprenant que certains estiment qu’on a le droit de s’en prendre aux Juifs aujourd’hui

Certains voient un lien entre cette glorification et le problème d’antisémitisme en Ukraine.

Lorsque le gouvernement approuve dans le fond l’assassinat des Juifs il y a des dizaines d’années, il n’est pas surprenant que certains estiment qu’on a le droit de s’en prendre aux Juifs aujourd’hui, considère Edouard Dolinsky.

Une enquête réalisée en 2019 auprès de 900 Juifs ukrainiens – la plus grande réalisée depuis 15 ans au sein de la communauté – révèle leur division sur la question de l’antisémitisme. À Kiev, 21 % ont estimé qu’il avait baissé, 17 % qu’il a augmenté, et 36 % n’ont perçu aucun changement. Mais dans les villes de plus petite taille, 31 % des personnes ayant répondu au sondage du Congrès juif eurasiatique ont estimé qu’il s’était accru, et 12 % pensaient le contraire.

La lecture peu réjouissante de la réalité faite par Edouard Dolinsky et d’autres est à l’opposé des analyses optimistes d’autres observateurs, dont l’historien de l’université de Yale Timothy Snyder.

« L’Ukraine semble aller bien, bien mieux qu’avant Maïdan », avait-il déclaré à la Jewish Telegraphic Agency en janvier. « Depuis ces cinq dernières années, de bonnes choses se sont produites, mais pas assez », la question de l’Etat de droit restant toujours le problème n°1 du pays.

« Quant à savoir si la révolution a produit plus d’antisémitisme, je pense que la réponse est clairement non », estime Timothy Snyder, ajoutant que le phénomène là-bas « s’inscrit dans la norme des autres pays européens, je dirais ».

« Je pense que tout ce qui peut se passer en Ukraine se produit également dans le reste du monde ».

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