Serge Moati : « Si Israël avait mal, je ne le supporterais pas »
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Interview

Serge Moati : « Si Israël avait mal, je ne le supporterais pas »

A l’occasion de l’écriture d’un livre sur l’alyah française, le journaliste revient sur la relation complexe de la communauté juive avec la terre d’Israël

Serge Moati (Crédit : autorisation)
Serge Moati (Crédit : autorisation)

Serge Moati, journaliste, écrivain, documentariste et réalisateur était en Israël début novembre pour se consacrer à l’écriture d’un nouvel ouvrage traitant de l’alyah des juifs de France.

Serge Moati, est l’auteur d’une dizaine de livres, La Haine antisémite, (éd. Flammarion, Paris, 1991), Le Septième Jour d’IsraëlUn kibboutz en Galilée (en collaboration avec Ruth Zylberman éd. Mille et une nuits, Paris, 1998) et Le Pen, vous et moi, (éd. Flammarion, Paris, 2014) pour ne citer qu’eux.

Il a également réalisé une quinzaines de documentaires dont la majorité traite des coulisses du pouvoir, tels que Adieu Le Pen, (2014), La Prise de l’Élysée (2007) Mitterrand à Vichy, (2008).

L’un de ses documentaires les plus récents intitulés « Quai d’Orsay – Les coulisses de la diplomatie », diffusé sur France 3 l’hiver dernier plonge le spectateur dans les entrailles du ministère de l’Intérieur. Il avait achevé le montage de plus de 250 heures de rush quand les attentats de Charlie Hebdo ont été commis, le plongeant en exclusivité au cœur de la traque anti-terroriste.

Le livre sur l’alyah des Français, commandé par les Éditions Stock et dont la publication est prévue pour septembre 2016, abordera en profondeur les portraits d’immigrants français imprégnés des songeries et des rêveries de l’auteur.

Cet ouvrage est également l’occasion pour Serge Moati de revenir sur son histoire personnelle avec Israël. Son rapport à Israël a commencé dès l’âge de 11 ans. Même si cela n’a pas été suivi d’une alyah, les allers-retours furent nombreux.

« Israël : allers-retours », c’est justement le titre de son ouvrage, retrace ainsi les motivations de tous ces Français qui font le choix de l’expérience israélienne. Il permet de mettre en lumière les rapports de la communauté juive française avec la Terre promise.

« Avec Israël, il y a un mouvement constant de va-et-vient qui ne se traduit pas seulement en terme d’alyah. Je ne connais pas une seule famille qui n’a pas un rapport compliqué, riche, alternatif avec Israël, » confie Serge Moati au Times of Israël.

Ce mouvement migratoire concerne un nombre plus important de Français chaque année.

Après avoir connu une migration importante des juifs d’Ethiopie, du Yémen et de Russie, c’est au tour des Français de prendre la tête du palmarès. Ils constituent aujourd’hui la source la plus importante d’alyah vers Israël.

Les chiffres actuels, en constante augmentation, alimentent ce constat. 7 350 français ont fait leur alyah en 5775 (de septembre 2014 à septembre 2015) contre 6 700 en 5774 (de septembre 2013 à septembre 2014), soit une augmentation de 10 %.

Cette étude est une tentative destinée à comprendre pourquoi il y a autant de Juifs de l’Hexagone qui font ce choix souvent difficile. « C’est un portrait en creux de la France. S’ils viennent ici, c’est bien qu’il y a un problème en France, » explique le journaliste.

« C’est un portrait en creux de la France. S’ils viennent ici, c’est bien qu’il y a un problème en France »

Serge Moati

Serge Moati s’est rendu à travers le pays à la rencontre de profils très variés pour les interroger et connaître leur motivation – de la frontière de Gaza, Kerem Shalom à Tel Aviv, en passant par Jérusalem, Yaffo et Modiin Illit….

Les individus et les histoires sont singuliers mais ont en commun un discours d’inquiétude concernant le futur des Juifs en France.

Ainsi, il y a ceux qui sont venus par idéal sioniste ou religieux mais une grande partie est venue en réaction à la situation française.

« Il y en a pour qui ce n’est pas une autoroute, c’est la situation française qui les amène à venir en Israël à tord ou à raison ».

Les récurrentes motivations des nouveaux immigrants français

« Il y a d’abord les gens qui se sentent mal, qui sont inquiets pour leur avenir et celui de leurs enfants ».

Ce discours largement répandu est un discours « grave » selon le journaliste.

Ils se sentent en sécurité en Israël, ce qui n’est pas le cas en France. « Ils ont envie d’être majoritaire, C’est un mot qui revient souvent, » déclare-t-il. « Moi personnellement, je déteste être majoritaire ».

« Je comprends leur inquiétude mais je suis à la fois étonné. Ils ne se considèrent pas du tout en sécurité en France. Ils se sentent inquiets parce qu’il y a une masse arabe qui leur paraît trop importante en France. Les chiffres prouvent qu’ils ont raison, d’un point de vue strictement démographique. 500 000 juifs, 5 millions d’arabes. »

Les attaques antisémites perpétrées sur le sol français renforcent et alimentent cette idée d’insécurité.

« Dans leur discours, ils ne parlent pas de Le Pen ! L’inquiétude ce n’est pas l’extrême droite. Il y en a même qui me disent, si je n’étais pas juif je voterais Le Pen. C’est intéressant, sur le thème les ennemis de mes ennemis sont mes amis. »

Si la première motivation est sécuritaire, la seconde est « métaphysico-économique. »

Selon les propos des migrants français interrogés, l‘Hexagone est un pays bloqué, qui stagne. Le marché du travail est saturé, il y a un manque d’opportunité professionnelle. Conclusion: « on n’arrive pas à faire bouger ce pays ».

« Cet aspect économique est ponctué d’une défiance absolue par rapport au discours de gauche » analyse-t-il. Selon une partie des francophones qui font leur alyah « la gauche n’a pas de vertu économique forte. Pour moi qui suis de gauche c’est un discours qui est difficile à entendre ».

Israël aujourd’hui est connu pour être la nation start-up ce qui contribue à séduire les jeunes qui rentrent sur le marché du travail.

Les opportunités professionnelles sont donc considérables. Cet aspect ne convainc par le journaliste qui le souligne de manière virulente.

« On aurait aimé qu’Israël soit connu pour autre chose que la ‘Nation start-up’. Moi j’aime l’Israël des origines, de l’homme nouveau. C’est mon côté messianique. C’est pour ça que je suis croyant, je crois toujours qu’il y a un homme nouveau qui va venir. Un homme qui inventera des nouvelles fraternités. Et je pensais qu’Israël pouvait représenter ce que je cherchais. Devenir une nation start-up, c’est vachement sympa, mais je m’en tape à un point extrême. On aimerait plutôt qu’Israël devienne un guide parmi les nations. »

L’immigration vers Israël va-t-elle continuer ?

« Je le crains, ça me préoccupe et ça mérite qu’on s’y attache quelques mois à écrire un bouquin. Pour un patriote français comme moi, je me dis que les Juifs apportent énormément à la France. »

En janvier dernier, Manuel Valls avait déclaré « Disons-le à la face du monde, sans les juifs de France, la France ne serait plus la France »

-Manuel Valls au rassemblement organisé à St-Mandé - 10 janvier 2015 (Crédit : AFP)
-Manuel Valls au rassemblement organisé à St-Mandé – 10 janvier 2015 (Crédit : AFP)

« Mais c’est vrai ! » s’enflamme Serge Moati. « L’apport des juifs à la France est
capital. »

En parallèle, le discours de Benjamin Netanyahu appelant les Juifs français à faire leur alyah au lendemain des attaques de l’Hyper Cacher était déplacé : « de quel droit ? » s’indigne Serge Moati.

« On ne dit pas ça, surtout en face d’un gouvernement français qui est irréprochable à l’égard des Juifs. Le gouvernement a déployé des moyens exceptionnels pour protéger les lieux communautaires juifs, écoles et supermarchés. A tel point qu’il y en a qui ne veulent plus mettre leurs enfants dans des écoles juives parce qu’il y a trop de flics. »

Un soldat français posté devant une synagogue parisienne le 12 janvier 2015 (Crédit : JOEL SAGET / AFP)
Un soldat français posté devant une synagogue parisienne le 12 janvier 2015 (Crédit : JOEL SAGET / AFP)

« J’ai toujours cru que les juifs étaient par tradition et par définition des universalistes progressistes et que c’est ça qui faisait le génie juif. Le génie résidait dans cette ouverture au monde et dans l’envie perpétuelle de progrès. Aujourd’hui on est dans le repli, et je trouve ça dommage pour la France, et pour les juifs, cela ne veut pas dire que je condamne. »

L’alyah de Serge Moati ?

« Faire mon alyah n’est pas au programme. Je respecte les gens qui la font. Cependant, s’il y avait un mouvement fasciste qui prenait le pouvoir en France, je ne partirais pas, je ferais de la résistance. »

« Il y a dans la farouche revendication de l’identité juive quelque chose que [Jean-Marie] Le Pen devrait applaudir des deux mains. Quand Le Pen parle des Juifs, il évoque une identité juive et il affirme qu’ils ne veulent pas s’assimiler. Ils sont juifs avant d’être français. »

« Moi je me sens français. »

A la question de savoir quel lien il entretient avec Israël, Moati répond qu’il s’agit d’un rapport ancien et compliqué.

« Pendant la Seconde Guerre mondiale, mon père a été déporté de Tunisie en tant que prisonnier politique en Allemagne près de Berlin. Il a participé à la libération de Paris en tant que militant socialiste. Je suis né en 1946 en Tunisie, et j’ai grandi avec un discours passionné sur Israël.

L’Israël d’après la Shoah est un pays d’espérance, c’est la construction d’un pays socialiste, où le Juif serait un homme nouveau.

C’est un pays fascinant, c’est un pays que j’adore. Je n’ai pas réglé mon histoire avec Israël. C’est une histoire compliquée parce qu’elle parle de soi. Israël nous renvoie à nous-même au plus profond. Il y a une partie de moi ici.

Avec Israël c’est un rapport qui est constamment fait de désir, de recul, d’adhésion, de frustration, et tous ces mouvements alternés et successifs, composent la longue symphonie du rapport d’un individu juif dans le monde avec Israël.

Le président Shimon Peres (Crédit : chatham house/Flickr/CC BY 2.0/Wikimedia commons)
Le président Shimon Peres (Crédit : chatham house/Flickr/CC BY 2.0/Wikimedia commons)

C’est quelque chose qui ne se règle pas.

Quand j’ai fait mon film avec Shimon Peres, il est évident que j’adorais Shimon, et que je me demandais pourquoi je ne vivais pas en Israël.

Je me sentais fier qu’Israël soit dirigé par un Shimon Peres. On fait la paix avec ses ennemis, pas avec ses amis avait déclaré l’ancien président israélien.

D’autre part quand Rabin il y a vingt ans, disait qu’il ne faut pas lire la bible comme un cadastre, c’était vraiment ça. C’est pour cette phrase qu’il a été tué. »

Ému, Serge Moati conclut : « Si Israël avait mal je ne le supporterais pas. De tout mon cœur, j’ai le droit de dire ce que je veux sur Israël, mais on ne touche pas à ce pays. »

Ces propos ont été recueillis le 3 novembre 2015 à Tel Aviv-Yaffo.

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