Si l’AIPAC résiste aux critiques, ce que défend le groupe est plus compliqué
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Analyse

Si l’AIPAC résiste aux critiques, ce que défend le groupe est plus compliqué

Les Démocrates et les Républicains de ce lobby - qui se veut bipartisan - sont divisés sur les questions essentielles liées à la relation entre Israël et les Etats-Unis

Ron Kampeas
Le secrétaire d'Etat américain Mike Pompeo lors de la conférence 2019 de l'AIPAC(American Israel Public Affairs Committee) au centre de conférences de Washington, à Washington, le 25 mars 2019 (Crédit : Jose Luis Magana/AP)
Le secrétaire d'Etat américain Mike Pompeo lors de la conférence 2019 de l'AIPAC(American Israel Public Affairs Committee) au centre de conférences de Washington, à Washington, le 25 mars 2019 (Crédit : Jose Luis Magana/AP)

WASHINGTON (JTA) — L’organisation AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) veut que vous le sachiez : Elle ne sera pas réduite au silence.

« Quand on tente de nous faire taire, nous prenons la parole, et quand on nous dit de nous asseoir, alors nous nous levons, nous nous levons », a clamé Howard Kohr, directeur-général du lobby pro-israélien, lors de son discours prononcé dimanche lors du lancement de la conférence annuelle du groupe, définissant le ton du sommet. « Nous.nous.levons ».

Mort Fridman, le président de l’AIPAC, a repris cette thématique au cours de l’après-midi de cette même journée.

« Aucun d’entre nous ne veut être réduit au silence ou intimidé », a-t-il asséné.

Et le représentant démocrate du Maryland Steny Hoyer, qui entretient une relation étroite avec le lobby depuis longtemps, en a fait également le cœur de son allocution – un discours qui a fait du bruit – dans la soirée de dimanche.

« Ce qui nous affaiblit, c’est quand – au lieu de nous engager dans un débat légitime sur les politiques – quelqu’un met en doute les motivations avancées par ses concitoyens ou concitoyennes ou tente de faire taire les autres en utilisant l’exclusion, la déchéance ou la peur », a expliqué le leader de la majorité à la chambre américaine des représentants.

Ainsi, 18 000 activistes remplissant les rues de la capitale et les salles du Congrès ne se tairont pas. Mais que disent-ils exactement ?

C’est loin d’être clair – et les messages mitigés envoyés cette semaine par l’AIPAC sont emblématiques de la crise qui affecte le lobby dont la marque de fabrique était le consensus bipartisan : mais maintenant quand il s’agit d’Israël, il n’y a plus réellement de consensus.

L’ambassadeur d’Israël aux États-Unis, Ron Dermer, prend la parole à la conférence politique de l’AIPAC, le 24 mars 2019. (Capture d’écran AIPAC)

Ces évocations sur la « réduction au silence » et les intimidations ont semblé être une riposte apportée à un soulèvement de la gauche, incarné par la controverse suscitée par la représentante démocrate du Minnesota Ilhan Omar.

Quelques semaines avant la conférence, cette nouvelle-venue à la chambre avait accusé l’AIPAC de dénaturer le débat sur Israël – et les soutiens de l’Etat juif d’avoir prêté « allégeance » à un pays étranger – d’une manière que les Républicains et une bonne partie du caucus Démocrate avaient perçu comme antisémite. Le nom d’Omar n’a jamais été prononcé à la tribune de l’AIPAC mais l’assistance présente a très exactement su à qui Hoyer faisait allusion lorsqu’il a dit que « quand on accuse les partisans américains d’Israël de double loyauté, je dis : ‘Accusez-moi d’abord’. »

C’est une crise qui, toutefois, est bien plus profonde que le clivage ouvert par Omar. Si Omar n’avait jamais prononcé un seul mot sur Israël, l’ordre du jour de l’AIPAC aurait encore été marqué des différences entre Démocrates et Républicains – sur la reconnaissance de la souveraineté israélienne sur les terres capturées en 1967, sur les meilleurs moyens à utiliser pour combattre le mouvement de boycott anti-Israël, et sur la voie à suivre, s’il y en a une, pour réaliser la paix israélo-palestinienne.

Prenons le plateau du Golan. Vivement encouragé à la faire par l’ambassadeur d’Israël à Washington, Ron Dermer, le public de l’AIPAC s’est levé dimanche pour remercier le président américain Donald Trump pour sa reconnaissance de la souveraineté de l’Etat juif sur le plateau du Golan.

« Je pense que ça mérite une standing ovation« , a argué Dermer.

Mais alors même que Trump et le Premier ministre Benjamin Netanyahu se rencontraient lundi à la Maison Blanche et que le président américain signait la proclamation de la reconnaissance du Golan comme partie intégrante d’Israël, le sujet a été notablement absent de l’ordre du jour législatif de l’AIPAC.

Le président américain Donald Trump présente un décret signé reconnaissant la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan, sous le regard du Premier ministre Benjamin Netanyahu dans la salle de réception diplomatique de la Maison Blanche à Washington, le 25 mars 2019. (AP Photo/Susan Walsh)

Et non en raison d’un manque de législation à appuyer au Congrès : Les deux chambres réfléchissent à des projets de loi et le sénateur républicain du Texas Ted Cruz fait l’article de cette reconnaissance depuis un an.

Le problème, c’est qu’il n’y a pas eu un seul Démocrate qui aura signé les différents textes. Les Démocrates s’inquiètent de ce que la reconnaissance de souveraineté sur le Golan n’encourage les Israéliens à annexer la Cisjordanie.

Même le communiqué de l’AIPAC saluant l’annonce de Trump a évité avec soin le terme de « souveraineté » et il a lié la nécessité du contrôle israélien du plateau capturé en 1967 au statut actuel de la Syrie en tant qu’Etat défaillant – plutôt qu’à la revendication de longue date de Jérusalem de ce territoire fondamentalement stratégique.

« Au vu de la situation politique et sécuritaire actuelle en Syrie, nous avons déclaré qu’il était inconcevable d’imaginer un retrait israélien du plateau du Golan », a dit l’AIPAC. « La déclaration » de Donald Trump « marque un changement spectaculaire de la politique américaine et nous apprécions son autorité sur cette question ».

L’AIPAC représente une communauté juive qui continue de voter Démocrate à une écrasante majorité – même si les faucons Républicains et israéliens semblent être sur-représentés dans les couloirs et dans la direction du groupe. Ce qui entraîne une ligne difficile à suivre pour le lobby, une tâche que les Républicains – et le gouvernement de Netanyahu – semblent bien déterminés à ne pas faciliter.

Une législation en cours d’adoption condamnant l’antisémitisme et le mouvement de boycott d’Israël est peut-être venue du coeur – mais elle est aussi un moyen commode pour railler les démocrates et exploiter un clivage entre le courant dominant dans le pays (qui a eu tendance à dénoncer Omar) et les progressistes (qui ont défendu Omar et qui forment également la principale opposition aux lois anti-boycott, pour la raison qu’elles viendraient entraver la liberté d’expression).

Le vice-président Mike Pence n’était certainement pas lui non plus d’humeur bipartisane lorsqu’il a déclaré aux délégués, lundi, que les Démocrates avaient été « cooptés » par les antisémites. Il a également répété une Fake news – utilisée sous forme de pensée magique, à gauche, et par les opportunistes, à droite – que huit candidats à la présidentielle Démocrates boycottaient la conférence. (L’AIPAC, en fait, n’avait pas invité pas les candidats à s’exprimer – conformément à son protocole habituel hors années électorales).

Dermer, lui aussi, a bafoué les conventions de l’AIPAC en termes de soutien bipartisan. L’ambassadeur israélien a pris à parti plusieurs candidats Démocrates à la présidentielle désirant revenir dans le cadre de l’accord sur le nucléaire iranien signé en 2015 que Trump a quitté l’année dernière.

« Il existe des responsables qui appellent au retour de cet accord », a-t-il dit, ce qui est « inacceptable ». Alors qu’il lui était demandé s’il pensait que le soutien à Israël était bipartisan, Dermer a répondu : « Oui, je le crois » – et c’est tout.

Le paquet législatif que les activistes présenteront au Congrès mardi signale également la difficulté que rencontre l’AIPAC à réconcilier les parties en lice. Il comprend une résolution de la chambre condamnant le mouvement BDS (Boycott, Divestment and Sanction) anti-israélien, parrainée par les représentants Jerry Nadler, (Démocrate de New York), Lee Zeldin, (Républicain de New York), et Brad Schneider (Démocrate de l’Illinois). Tous les trois sont Juifs.

C’est le genre de résolution traditionnelle soutenue habituellement par tous. Mais cette mesure non-contraignante est une tentative de la part des Démocrates de couper l’herbe sous le pied des projets de lois préférés par les Républicains (et soutenus par l’AIPAC) qui aideraient les Etats à pénaliser les boycotteurs. Ce qui, selon la majorité des Démocrates, empiète sur la liberté d’expression.

Cette résolution est une tentative de faire un compromis – en dénonçant le BDS sans le pénaliser.

Même si les Républicains devraient assurément signer la résolution, ils semblent aussi déterminés à faire avancer les projets de loi punitifs anti-BDS (Un autre texte que les Républicains voudraient faire adopter élargirait les pouvoirs des Départements de l’Education, qui pourraient enquêter et pénaliser les campus considérés comme hostiles envers les Juifs – une tactique qui perturbe également les libertaires civils).

La représentante du Minnesota Ilhan Omar à Washington, le 6 mars 2019. (Crédit : AP/J. Scott Applewhite)

Le projet de loi Nadler-Schneider-Zeldin appuie également bruyamment la solution à deux Etats, que les Républicains avaient fait disparaître de leur plateforme en 2016 et dont Trump et Netanyahu se sont détournés.

L’AIPAC soutient encore officiellement la solution à deux Etats mais la seule mention qui en a été faite par les responsables du groupe, dans la principale salle de conférence, a eu lieu lorsque trois éminents lobbyistes de l’organisation ont informé les activistes de l’ordre du jour. Et même à ce moment-là – tard dans la soirée de dimanche – la salle était presque vide.

Les difficultés à résoudre les différences entre les partisans de la solution à deux Etats et ses adversaires sont devenues tangibles lors de la fin des sessions, lundi. Les activistes se sont rendus à de nombreux événements organisés en marge de la conférence : Un, organisé au Renaissance Hotel, de l’autre côté de la rue, face au Centre de conférences, était destiné aux « ouvriers de la paix », attirant des activistes qui sont habituellement investis dans la réconciliation israélo-palestinienne. L’événement bénéficiait de l’imprimatur officiel de l’AIPAC et Kohr y a fait une apparition, et le soutien à la solution à deux Etats a été explicite et omniprésent dans les propos tenus par les organisateurs et par les invités.

Les intervenants ont célébré le renouveau d’une législation bipartisane prônant le financement de programmes de dialogue (de manière notable, l’AIPAC ne soutient pas ce texte – qui, selon certaines sources, est honni par une administration Trump qui a coupé tous les financements apportés aux Palestiniens).

A quelques blocs d’habitations de là, au musée de la bible – fondé par des chrétiens évangéliques pro-israéliens – les délégués se sont rassemblés pour la réception Judée et Samarie qui avait été organisée par le mouvement israélien pro-implantation. Dans l’assistance, de hautes personnalités du parti du Likud de Netanyahu. Là-bas, « la solution à deux Etats » a été évoquée par les intervenants comme une malédiction.

Un consensus de base subsiste malgré tout à l’AIPAC : le financement de la Défense israélienne. Parmi les demandes soumises aux législateurs, l’octroi de 3,8 milliards de dollars en aide à la défense, l’année prochaine.

Mais même ce sujet aura entraîné une crispation. Les trois lobbyistes qui se sont exprimés devant une salle vide, dans la nuit de dimanche soir, ont expliqué que les activistes devaient inclure dans leur pitch une demande de ‘projet de loi d’aide global robuste’. Cela fait des années que l’AIPAC s’aligne sur les organisations non-gouvernementales exerçant des pressions en faveur d’une aide étrangère renforcée – une posture de plus en plus difficile à tenir dans une administration qui ne cache pas son penchant pour l’isolationnisme.

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