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The Club: une série sur les Juifs de Turquie pour panser les blessures de l’histoire

Tournée en partie en ladino, la série brise l'omerta sur le fait que les Juifs de Turquie ont cherché à se rendre "invisible" dans la société pour se protéger

Izzet Bana, musicien et conseiller de la série "The Club" pose dans la synagogue Neve Shalom à Istanbul le 8 mars 2022. (Crédit : Yasin AKGUL / AFP)
Izzet Bana, musicien et conseiller de la série "The Club" pose dans la synagogue Neve Shalom à Istanbul le 8 mars 2022. (Crédit : Yasin AKGUL / AFP)

Mathilda, fraîchement libérée de prison, arpente la rue principale au cœur du vieil Istanbul. Autour d’elle, les enfants jouent en ladino, le judéo-espagnol des Juifs de Turquie.

La série turque de Neflix « The Club », dont les deux premières saisons ont été diffusées ces derniers mois, s’ouvre sur ces images de l’Istanbul cosmopolite des années 1950 et d’un quartier de Galata alors majoritairement peuplé de Juifs.

C’est d’ailleurs là qu’Isaac Herzog, premier chef d’Etat israélien à effectuer une visite en Turquie depuis 2007, s’est rendu récemment pour rencontrer la communauté dans la principale synagogue du pays.

The Club est la première série turque centrée sur la communauté juive de Turquie et surtout, à retracer les persécutions qui ont poussé les Juifs à quitter progressivement le pays.

De 200 000 au début du 20e siècle, ils sont moins de 15 000 aujourd’hui.

Tournée en partie en ladino, la série brise aussi la règle du « kayades » (le silence, en ladino) que les Juifs de Turquie ont adopté pendant des années et qui consiste à se rendre « invisible » dans la société pour se protéger.

Les tensions récurrentes entre Ankara et Tel Aviv, accompagnées d’une montée de l’antisémitisme, ainsi que les attentats meurtriers contre les synagogues d’Istanbul – le dernier, en 2003, avait fait 30 morts – ont contribué à renforcer ce repli.

Briser le silence

« La série couronne les efforts menés depuis quelques années pour en finir avec cette invisibilité, explique Nesi Altaras, éditeur d’Avlaremoz » qui rappelle le lancement de son magazine en ligne dédié à la culture juive il y a six ans.

Avlaremoz signifie « Parlons » en judéo-espagnol, le contraire du « kayades », insiste-t-il.

« Le silence ne nous a ni protégés de l’antisémitisme, ni n’a empêché l’émigration vers d’autres pays. Il faut parler, y compris des questions politiques que les générations précédentes voulaient taire ».

Au fil des épisodes, la série témoigne aussi que l’art de la dissimulation ne protège personne.

Fille d’une grande famille juive ruinée, patron grec contraint de dissimuler son identité pour garder son cabaret, ou chanteur turc de cacher son homosexualité, tous les personnages de The Club vont souffrir de discriminations qui alimentent la haine.

Gökçe Bahadir dans le rôle de Matilda Aseo dans « The Club ». (Crédit : Mehmet Ali Gök/Netflix/ via JTA)

La série est la première à présenter deux pages sombres de l’histoire turque contemporaine envers les minorités arménienne, grecque et juive: une taxe discriminatoire qui leur fut imposée en 1942, puis les pogroms de septembre 1955 qui poussèrent nombre de leurs représentants à quitter le pays.

Les scènes des pogroms qui montrent la foule saccageant les commerces des minorités chrétienne et juive et lynchant leurs propriétaires ont suscité un vaste débat dans les médias et sur les réseaux sociaux en Turquie, sur la nécessité de faire face à cette histoire.

« Aucune autre production n’avait traité l’ensemble des actes antisémites de cette période de manière aussi marquante », estime Silvyo Ovadya, président de la fondation du Musée juif de Turquie.

Izzet Bana, musicien et conseiller de la série « The Club » pose dans la synagogue Neve Shalom à Istanbul le 8 mars 2022. (Crédit : Yasin AKGUL / AFP)

« Qu’est-il est arrivé aux Juifs de Turquie ? »

« On n’enseigne pas ce passé dans les écoles en Turquie. Beaucoup de Turcs l’ont découvert grâce à la série », explique M. Altaras.

« La série invite à questionner le récit officiel et à se demander ‘Qu’est-il arrivé aux Juifs de Turquie?' », souligne Pinar Kilavuz, spécialiste des Juifs sépharades à l’Université Paris-Sorbonne.

Le débat provoqué par la série a même eu une influence sur la politique turque, estime Nesi Altaras.

« Ce n’est pas un hasard si le chef du principal parti d’opposition vient d’inclure dans sa campagne sur les ‘blessures du passé à guérir’ les attaques contre les minorités », veut-il croire.

Pour Izzet Bana, musicien et conseiller de la série, The Club a aussi accompli un « miracle »: récréer, dans ses moindres détails, le quartier juif de son enfance.

Grâce à ses conseils, les traditions juives, très peu connues des Turcs aujourd’hui, ont été exposées à l’écran.

« J’étais inquiet au début, car on a vu une caricature des des Juifs dans d’autres séries. Mais (The Club) reflète des personnages réels, loin des clichés », estime-t-il.

Malgré ces progrès à l’écran, il en reste encore à faire pour que les Juifs de Turquie se sentent pleinement citoyens, selon Pinar Kilavuz.

« Il y a un mythe en Turquie autour de l’accueil par l’Empire ottoman des Juifs chassés d’Espagne au 15e siècle », indique-t-elle.

Mais certains postes de la fonction publique restent en pratique fermés aux minorités non musulmanes – dont les Juifs.

Les préparatifs d’une nouvelle saison seraient en cours, mais pour Nesi Altaras, The Club a montré à la société turque que les Juifs faisaient partie « des histoires de ce pays ».

« Nous le savions déjà, mais c’est bien que les Turcs s’en rendent compte aussi ».

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