Toutes les routes mènent à Lviv : Histoire familiale, génocide, et ces procès qui ont changé la face du monde
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Interview'Au cœur de chaque famille, il y a des secrets et des silences. Mais ils finissent par éclater'

Toutes les routes mènent à Lviv : Histoire familiale, génocide, et ces procès qui ont changé la face du monde

Dans un livre primé, l'expert en droit Philippe Sands explore la ville qui a été l'intersection entre la solution finale et les cerveaux juridiques des procès de Nuremberg

L'auteur et avocat Philippe Sands (Crédit : Johen Reynolds)
L'auteur et avocat Philippe Sands (Crédit : Johen Reynolds)

LONDRES — Il y a sept ans, l’avocat britannique des droits de l’Homme et professeur de droit Philippe Sands a été approché pour donner une conférence dans une université de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine.

Deux sujets figuraient au départ : l’expertise de Sands sur les procès de Nuremberg et son rôle en tant qu’avocat consultant lors de la création de la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye en 1998.

Mais, pour Sands, il y avait en jeu bien plus qu’une simple opportunité professionnelle : une histoire familiale le liait également à la ville. Ainsi, le grand-père de Sands, Léon Buchholz, avait vu le jour à Lviv en 1904. Et tandis que Sands avait connu une relation étroite avec Léon, décédé à Paris en 1997, il ignorait finalement beaucoup de choses de sa vie en Europe centrale avant 1945.

« Je suis venu pour comprendre qu’au cœur de chaque famille, il y a des secrets et des silences », explique Sands depuis son domicile de Hampstead, situé au nord de Londres. « Mais ils finissent par éclater. »

Un récit inconnu jusque là a commencé à se dévoiler lorsque l’avocat et auteur s’est penché sur de vieilles correspondances et a découvert de subtiles allusions dans de vieilles photos en noir et blanc. Il s’est alors rendu en Israël pour interroger des proches qui l’ont aidé à se rapprocher de son arbre généalogique.

Le secret découvert concerne son grand-père Buchholz de Sands, probablement homosexuel et qui avait dans sa vie un amour masculin, depuis de nombreuses années, du nom de Max.

Sands a également appris que sa grand-mère Rita, alors qu’elle était séparée de son époux et de sa fille Ruth, la mère de Sands – tous deux revenus à Paris à l’époque – avait elle aussi certainement eu une relation avec un autre homme à Vienne au cours de ces années.

Le grand-père de Philippe Sands, Leon Buchholz aux côtés de Max en 1936. (Autorisation)
Le grand-père de Philippe Sands, Leon Buchholz aux côtés de Max en 1936. (Autorisation)

« Je prends garde à ne pas tirer de conclusions hâtives », explique Sands précautionneusement, « parce que vous apprenez des affaires litigieuses que les apparences sont trompeuses ».

L’histoire familiale n’est pas le seul sujet abordé dans le livre intriguant mais plutôt compliqué East West Street: On the Origins of Genocide and Crimes Against Humanity qui n’a pas été traduit en français, et dont l’auteur fera la promotion en Israël le 23 avril lors d’un événement organisé au Djanogly Hall de Mishkenot Shaananim, à Jérusalem.

Utilisant Lviv comme un milieu mystérieux, mythologique, Sands tente d’expliquer une époque particulièrement sombre de l’histoire européenne. Il le fait en reliant un certain nombre de récits biographiques qui se déroulent en parallèle les uns des autres – tous, d’une façon étrange, se connectent à l’histoire de la ville, mais aussi à celle de l’Holocauste et à celle du système judiciaire mondial qui a suivi.

Couverture de 'East West Street' de Philippe Sands. (Autorisation)
Couverture de ‘East West Street’ de Philippe Sands. (Autorisation)

La livre de Sands nous présente, par exemple, les deux plus grandes personnalités juives du droit, Hersch Lauterpacht et Raphael Lemkin — tous les deux nés, élevés et éduqués dans cette ville d’Europe centrale – tous deux acteurs essentiels dans le développement du système pénal international qui a émergé durant les procès de Nuremberg de 1945 et de 1946.

Le premier a été connu comme le père du mouvement des droits de l’Homme, imposant le terme pénal de « crimes contre l’humanité » au cours des procès de Nuremberg. Le deuxième, procureur et avocat ayant également travaillé sur ce procès historique, a inventé le terme de « génocide ».

Le terme « crimes contre l’humanité » a été utilisée dans le jugement final des procès de Nuremberg en octobre 1946 par les quatre forces alliées, alors qu’elles approuvaient la condamnation à mort de 12 nazis par pendaison.

Alors que le terme de « génocide » a été mentionné, il n’a pas figuré dans le jugement final sous la forme d’un mot légal officiel.

Cette différence formelle d’avis juridique qui a eu lieu tout au cours des procès de Nuremberg – consacrés aux crimes de guerre commis pendant l’Holocauste – devient un thème central discuté dans le dernier livre de Sands.

Lauterpacht, avec son terme « crimes contre l’humanité », avait choisi de protéger les droits de l’individu au-delà d’un groupe racial ou religieux, explique Sands.

Raphael Lemkin. (Crédit : Domaine public)
Raphael Lemkin. (Crédit : Domaine public)

Lemkin, d’un autre côté, clamait que la sombre réalité était que les tueries de masse et la violence avaient eu lieu parce que les victimes appartenaient à un groupe et qu’elles avaient donc été ciblées pour cette raison.

« Ce que les deux hommes avaient en commun, c’est qu’ils tentaient d’utiliser la loi internationale comme moyen de protéger ceux qui étaient sous la menace, sans tenir compte de leur nationalité, de leur race ou de leur religion », précise Sands.

« Le problème essentiel que Lemkin et Lauterpacht combattaient, était de savoir comment des êtres humains au niveau individuel – qui faisaient partie d’un groupe minoritaire – se définissaient eux-mêmes. Et comment la communauté au sens large les protégeait », ajoute Sands.

Depuis sa publication l’année dernière, le dernier livre de Sands a été traduit en 14 langues – même si, détail intéressant, il n’a pas été traduit en hébreu.

Lauréat du Prix Baillie Gifford, il a récemment remporté le prix littéraire Wingate de la revue britannique Jewish Quarterly.

‘Le problème était de savoir comment des êtres humains qui formaient une partie d’un groupe minoritaire se définissaient eux-mêmes. Et comment la communauté au sens large les protégeait’

La popularité massive de l’ouvrage s’explique peut-être par le fait que les thèmes qui y sont abordés sont universels : l’amour et la trahison dans des histoires familiales compliquées, une étude de la conscience européenne moderne, une analyse convaincante de la manière dont on a tout d’abord évoqué la Shoah en termes juridiques et moraux au sein de la communauté internationale. Et un débat important fait aussi son apparition sur la manière dont les droits de l’Homme universels a tout d’abord émergé en Occident, et finalement dans le monde, à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale.

Sands décrit comment les procès de Nuremberg en 1945 et 1946 font partie intégrante de la création d’un système pénal international contraignant dont nous jouissons encore aujourd’hui.

« Cela a été un moment absolument crucial dans l’histoire humaine », dit-il. « Parce que les états se sont rassemblés lors des procès de Nuremberg et qu’ils ont affirmé pour la toute première fois que le pouvoir du souverain était limité et qu’il ne pouvait pas traiter ses ressortissants comme il le souhaitait ».

De manière fondamentale, Sands estime que la question discutée tout au cours des procès, en ce qui concerne la manière dont les crimes de l’Holocauste devaient être appréhendés, revient à trois interrogations primordiales sur l’identité humaine : Qui nous sommes, comment souhaitons-nous être définis, et comment désirons-nous que la loi nous protège.

Hermann Goering aux procès de Nuremberg. (Crédit : US Government/public domain)
Hermann Goering aux procès de Nuremberg. (Crédit : US Government/public domain)

De nombreuses tentatives ont été faites par la communauté internationale visant à déterminer les procédures juridiques spécifiques des crimes commis durant une guerre – à savoir, la charte de l’ONU en 1945, le jugement de Nuremberg en 1946, puis finalement l’émergence de la loi moderne universelle sur les droits de l’Homme en 1948.

Et à chaque fois, la même question revient : Les crimes de guerre constituent-ils une violation des droits d’un individu ou d’un groupe ? Sands souligne comment cette tension entre le groupe et l’individu n’a jamais été correctement résolue. « La loi internationale protège les deux [l’individu et le groupe] mais pas de manière particulièrement réussie », estime Sands.

Au moment où Sands a commencé ses recherches initiales pour son livre, il a dévoré un grand nombre d’ouvrages au sujet de la ville de Lviv, située dans l’est de ce qui était l’empire austro-hongrois.

La famille Buchholz aux environs de 1910. (Autorisation)
La famille Buchholz aux environs de 1910. (Autorisation)

Après tout, c’est cet endroit qui avait permis de rassembler tous les personnages de son livre – même de manière indirecte.

A travers tout le XIXème siècle, la municipalité était devenue connue sous le nom de Lemberg, décrite par un journaliste et romancier Joseph Roths comme étant « la cité aux frontières brouillées ».

Après la Première guerre mondiale, Lviv était devenu un épicentre de ce qui serait plus tard connu sous le nom des « terres de sang » en Europe centrale et orientale – le lieu où la majorité des Juifs ont péri durant l’Holocauste.

Hans Frank. (Crédit : Wikimedia commons/Archives fédérales allemandes)
Hans Frank. (Crédit : Wikimedia commons/Archives fédérales allemandes)

Tout d’abord, la ville a fait partie d’une Pologne qui venait d’être indépendante jusqu’à son occupation par les Soviétiques, puis elle est devenue connue sous le nom de Lvov. Ensuite, en juillet 1941, les Allemands en ont fait la capitale du Distrikt Galizien du gouvernement général en Pologne – une zone devenue une poubelle pour le troisième Reich et le lieu de destination ultime pour les millions de Juifs assassinés lors de la solution finale.

Après s’être rendu à Lviv en 2010, Sands a découvert que Lauterpacht, Lemkin et Buchholz en étaient tous trois originaires. Et c’est ainsi que le juriste a su qu’il désirait écrire un livre entremêlant les histoires des trois hommes.

Puis un quatrième individu, Hans Frank, s’est introduit dans ce qui était déjà un récit complexe. Frank, ancien avocat personnel de Hitler, avait également été le gouverneur du gouvernement général en Pologne.

« J’ai découvert que Frank était arrivé à Lemberg en août 1942 et qu’il avait mis en œuvre la solution finale – dont la tuerie massive de la population juive entière de la ville », explique Sands.

« Ce que Frank avait en commun avec les trois autres hommes, c’est qu’il avait supervisé les meurtres des familles entières de ces derniers », ajoute Sands.

Frank a finalement été condamné à mort en octobre 1946 lors des procès de Nuremberg pour le meurtre de masse de millions de Juifs. N’exprimant aucun remords, n’offrant aucune justification pour ces actes barbares, Frank a seulement incliné la tête à la fin du procès et a dit lors de sa condamnation : « Je l’ai mérité et je m’y attendais ».

‘Il avait supervisé les meurtres des familles entières de ces derniers’

« Alors que j’apprenais à connaître Frank à travers ses écrits et ses journaux, j’ai tenté de comprendre comment il avait pu superviser ces crimes », dit Sands, visiblement ému.

« Et vous finissez vraiment par comprendre qu’il s’agissait d’un être incroyablement médiocre – pas une personne de principe, ni quelqu’un de décent », ajoute-t-il.

Alors qu’il menait ses recherches sur Hans Frank, Sands a découvert un ouvrage intitulé « l’ombre du troisième Reich » écrit par le fils de Frank, Niklas, qui avait sept ans seulement lors de la condamnation de son père à la peine capitale en octobre 1946.

« J’ai finalement réussi à retrouver Niklas », dit Sands.

« Nous nous sommes rencontrés à Hambourg au début de l’année 2012. Et c’était tendu. Mais j’ai immédiatement apprécié Niklas. On s’est bien entendus et on est devenus des amis », ajoute-t-il.

Sands a écrit un article pour le Financial Times il y a quatre ans sur cette expérience et a finalement réalisé un film deux années plus tard aux côtés du réalisateur britannique David Evans intitulé « What our Fathers Did: A Nazi Legacy » (ce qu’ont fait nos père : Un héritage nazi). Niklas Frank et Horst von Wächter, fils du Baron Otto Gustav von Wächter, un autre nazi célèbre, interprètent les rôles principaux.

Dans l’une des scènes, les hommes retournent à Nuremberg et filment Niklas dans la salle d’audience même où son père a été condamné à mort par pendaison.

‘C’est la seule fois en cinq ans qu’il a exprimé de la tendresse pour son père’

Sands se souvient d’un moment plutôt étrange mais rempli d’émotion.

« C’était un sentiment très fort de se trouver aux côtés de l’un des enfants de l’accusé numéro sept, assis dans la salle du tribunal [de Nuremberg] », dit-il.

« C’est la seule fois en cinq ans que j’ai vu Niklas exprimer de la tendresse pour son père. Sinon, je n’ai vu qu’une haine au vitriol », commente-t-il.

Une photo de la salle du tribunal de Nuremberg datant du mois de novembre 1945 où Hersch Lauterpacht a apporté sa contribution au dossier contre le nazi Hans Frank. (Autorisation)
Une photo de la salle du tribunal de Nuremberg datant du mois de novembre 1945 où Hersch Lauterpacht a apporté sa contribution au dossier contre le nazi Hans Frank. (Autorisation)

Sur les quatre pays alliés présents à Nuremberg en octobre 1946, trois ont accepté le terme de « génocide » utilisé par Lemkins.

Toutefois, les Etats-Unis n’ont jamais approuvé le concept.

Sands explique que « les crimes contre l »humanité figuraient dans les statuts de Nuremberg, sous l’article six. Le génocide en tant que tel était absent du texte ».

Puis en décembre 1946, l’Assemblée générale de l’ONU a décidé que le tribunal avait eu tort – et le terme « génocide » a donc été incorporé en tant que terme légal approprié dans la loi internationale.

‘Le temps passant, j’ai pu constater que le mot ‘génocide’ fait apparaître de nombreux problèmes’

Aujourd’hui, Sands travaille en tant qu’avocat dans des dossiers de crimes de guerre partout dans le monde. Et sept décennies après que les premiers termes de ‘crimes de guerre’ ont émergé dans un nouvel ordre juridique international contraignant, le débat entre crimes contre l’humanité et génocide existe encore, dit-il.

« Le temps passant, j’ai pu constater que le mot ‘génocide’ fait apparaître de nombreux problèmes, indique Sands. On renforce ce sentiment de ‘eux et nous’. »

« J’ai vu cela dans des affaires sur lesquelles j’ai travaillé dans le monde entier. On renforce aussi un sentiment victimaire en tant que groupe. Et le sentiment de haine contre les auteurs en tant que groupe aussi », ajoute-t-il.

D’un autre côté, Sands affirme comprendre pourquoi la communauté internationale et le monde au sens large veulent un terme juridique qui puisse protéger les individus qui sont assassinés parce que faisant partie d’un groupe.

« Le fait est que nous ressentons tous des affiliations avec un groupe particulier, estime Sands. Cela fait tout simplement partie de la nature humaine. Et, je le soupçonne, c’est insoluble par essence. »

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