Tsahal lutte contre les trafiquants d’armes à la frontière égyptienne
Le mois dernier, l'armée a abattu 130 drones de passeurs et saisi 85 armes à feu ; le Shin Bet, la police et les députés doivent participer à réduire les filières de contrebande
Emanuel Fabian est le correspondant militaire du Times of Israël.

L’armée israélienne est désormais engagée dans une course aux armements qui l’oppose aux trafiquants d’armes le long de la frontière égyptienne. Mais sans l’aide de la police, de l’agence de sécurité du Shin Bet et de l’appui des législateurs, elles n’a que peu de chances de l’emporter.
Depuis des décennies, l’armée israélienne lutte contre les tentatives de contrebande entre l’Égypte et Israël, le long des 200 kilomètres de frontière qui séparent les deux pays.
Au départ, il s’agissait d’individus qui passaient la frontière, principalement de migrants africains, mais aussi de terroristes islamistes opérant dans la péninsule du Sinaï en Égypte. Israël, en 2010, a riposté en construisant une imposante barrière de 241 kilomètres (une distance plus longue que la frontière réelle, due aux sections qui serpentent en terrain montagneux). Une fois cette barrière achevée, en 2013, le nombre de personnes entrant en Israël a considérablement diminué – tout comme les tentatives de contrebande dans le pays.
La barrière leur faisant obstacle, les trafiquants de drogue ont alors décidé de la contourner en lançant des colis emplis d’héroïne, de marijuana ou d’autres marchandises de contrebande par-dessus la frontière, où ils étaient récupérés par des Bédouins israéliens circulant à bord de camions.
Ces tentatives de contrebande ont parfois donné lieu à des violences, des hommes armés placés du côté égyptien de la frontière ouvrant le feu pour couvrir les trafiquants.
L’armée israélienne, dans un premier temps, s’est abstenue d’intervenir face à ces tentatives de contrebande brutales.
Cependant, le 3 juin 2023, un garde-frontière égyptien s’est infiltré en Israël par une ouverture commune dans la clôture, tuant deux soldats de l’armée israélienne qui se trouvaient à un poste de garde, puis un autre soldat au cours d’un échange de tirs ultérieur. L’homme armé a également été éliminé.
Cet incident meurtrier a conduit l’armée israélienne a modifier ses règles d’engagement à la frontière égyptienne, autorisant les soldats à faire usage de la force létale contre les passeurs. En conséquence, le nombre de tentatives de contrebande a de nouveau diminué, selon des responsables militaires.
Mais depuis mai 2024, l’armée israélienne a identifié un nouveau moyen de contrebande : les drones.
Selon des responsables militaires, les contrebandiers, du côté israélien de la frontière, se postent généralement à environ neuf kilomètres de la barrière, font voler des drones au-dessus de la frontière vers l’Égypte, et les font atterrir à environ deux kilomètres au-delà de la clôture. Là, les passeurs du côté égyptien chargent les drones de marchandises de contrebande – généralement des armes à feu -. Les passeurs situés du côté israélien pilotent les drones pour les ramener vers eux.
Au début, les contrebandiers utilisaient de petits drones disponibles dans le commerce, capables de transporter quelques kilos de marchandises. Récemment, l’armée israélienne a déjoué des tentatives de contrebande qui employaient des drones agricoles, capables de transporter jusqu’à 100 kg de marchandises.
Les drones agricoles sont également beaucoup plus chers. Certains des plus grands modèles peuvent en effet coûter jusqu’à 150 000 shekels. Mais lorsqu’il s’agit de faire passer des armes ou des quantités de drogues d’une valeur de millions de shekels, perdre des dizaines de milliers de shekels sur un drone est considéré comme négligeable pour les contrebandiers.
Selon une estimation de l’armée israélienne, environ 100 à 300 contrebandiers sont impliqués dans ces opérations. Au cours du seul mois dernier, l’armée a annoncé avoir abattu 130 drones et saisi 84 armes, parmi lesquelles deux mitrailleuses, 16 fusils d’assaut et 66 armes de poing.
Afin d’empêcher les drones de survoler la frontière, les soldats sont autorisés à ouvrir le feu sur eux pour tenter de les abattre. L’armée israélienne a en outre déployé des moyens de guerre électronique en mesure de brouiller ou de prendre le contrôle des drones, et de les faire tomber.
De l’autre côté de la frontière, les forces égyptiennes ont également réussi à plusieurs reprises à abattre des drones, ont fait savoir des responsables militaires.
Ces dernières semaines, l’armée de l’air israélienne est également entrée en scène, créant un nouveau centre de contrôle du trafic aérien sous l’égide de la 80e division régionale « Edom », qui est chargée de couvrir l’ensemble de la frontière égyptienne et, à titre provisoire, la partie sud de la frontière avec la Jordanie.
D’après des responsables de l’armée, le taux de réussite des opérations visant à déjouer les tentatives de contrebande à l’aide de drones a augmenté ces dernières semaines. Aucun drone, de plus, ne survole les communautés israéliennes de la région.
Il y a un mois, l’armée israélienne a recensé 153 drones ayant franchi la frontière en une semaine. Ce nombre a récemment chuté à 46 en une semaine, dont la plupart ont été abattus, ont rapporté les militaires.
L’armée israélienne ignore toutefois combien de drones parviennent à franchir la frontière sans être détectés.
Certains responsables militaires affirment que, ces derniers mois, l’armée israélienne a réussi à abattre au moins 50 % des drones survolant la frontière. Selon eux, ce chiffre ne s’élevait peut-être auparavant qu’à 10 %.
Une telle estimation signifierait qu’au moins plusieurs milliers d’armes ont été introduites en Israël depuis l’Égypte à l’aide de drones au cours des deux dernières années.
Qui est responsable ?
Les responsables militaires stationnés à la frontière égyptienne ont indiqué faire tout leur possible pour déjouer les tentatives de contrebande d’armes. Le problème, toutefois, ont-ils ajouté, ne se limitait pas à la barrière. L’armée israélienne a besoin d’une aide extérieure pour lutter efficacement contre les tentatives de contrebande par drone.
Pour commencer, les armes elles-mêmes.
Au moins certaines des armes de contrebande proviennent potentiellement d’Iran. À la frontière jordanienne, le Shin Bet a déjoué plusieurs tentatives de l’Iran visant à faire passer des armes sophistiquées en Cisjordanie.
Nombre des armes introduites clandestinement depuis l’Égypte seraient utilisées dans le cadre d’activités criminelles en Israël, où elles se vendent plusieurs dizaines de milliers de shekels au marché noir. Les responsables de l’armée craignent toutefois que certaines des armes les plus sophistiquées, notamment les mitrailleuses, ne puissent être utilisées à des fins terroristes.
Les drones représentent un autre problème. Combien de ces gros drones agricoles, dont le prix équivaut à celui d’une voiture, sont importés en Israël ? Qui les achète ?
Ce sont là des questions auxquelles l’armée israélienne n’est pas en capacité de répondre. L’armée ne collecte en effet pas, du moins légalement, de renseignements sur les civils israéliens. Elle n’a pas non plus la compétence requise pour modifier les conditions d’octroi des licences pour les drones.
C’est plutôt à la police qu’il revient de traquer les gangs criminels, qui seraient principalement issus de la communauté bédouine du sud d’Israël, et de tenter de saisir leurs armes et leurs drones.
Il incomberait de surcroît aux députés de modifier les conditions d’octroi des licences et les autres textes législatifs réglementant l’utilisation, l’achat et la possession de drones, en particulier des gros drones agricoles.
Au début du mois, le ministre de la Défense, Israel Katz, a annoncé qu’il « déclarait la guerre » à la contrebande d’armes menée à l’aide de drones au-dessus de la frontière égyptienne, ordonnant à cette fin à l’armée de déclarer une zone militaire d’exclusion dans la région et au Shin Bet de qualifier ces tentatives d’actes de terrorisme. Le ministre a également demandé au Conseil national de sécurité de contribuer aux modifications législatives nécessaires.
Lundi, Tsahal n’avait encore annoncé aucune nouvelle zone militaire fermée le long de la frontière avec l’Égypte.
Si la mise en place d’une zone militaire fermée plus large à la frontière pourrait permettre à l’armée israélienne d’arrêter certains passeurs et de les remettre à la police, les responsables militaires ont toutefois déclaré que cela risquait de s’avérer une mesure insuffisante, en particulier avec les nouveaux drones dont la portée est beaucoup plus longue, les suspects étant ainsi en mesure de les piloter à des kilomètres de distance.
Quelle que soit la solution mise en place à la frontière pour arrêter les drones, ont ajouté les responsables militaires, les contrebandiers tenteront toujours de trouver un nouveau moyen de la contourner, ainsi qu’ils l’ont fait par le passé.







