Un ado juif arrête le lycée pour faire un film sur les survivants de la Shoah
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Un ado juif arrête le lycée pour faire un film sur les survivants de la Shoah

Après avoir interviewé plus de 20 survivants, Ashton Gleckman, 19 ans, a créé son film ‘We Shall Not Die Now’ — avec l'aide de 'Shoah' de Claude Lanzmann

Ashton Gleckman (Autorisation)
Ashton Gleckman (Autorisation)

A un moment de la vie où la majorité des lycéens s’intéressent à leurs notes et à s’assurer une vie sociale, Ashton Gleckman fait figure d’exception. C’est à l’âge de 17 ans qu’il a commencé à travailler sur le film « We Shall Not Die Now », un documentaire sous forme de long-métrage consacré à la Shoah.

Le film a été diffusé dès le mois de décembre sur Amazon et la crise du COVID-19 a amené jusqu’à présent 13,6 millions de personnes à visionner son œuvre ces dernières semaines, dit Gleckman. Le film est également à découvrir sur YouTube.

En plus d’avoir réalisé deux douzaines d’interviews avec des survivants et autres, Gleckman a également utilisé des séquences de « Shoah », documentaire emblématique de Claude Lanzmann. Un voyage de deux semaines en Pologne a permis au jeune réalisateur d’obtenir des images contemporaines des anciens camps de la mort et des villes majeures.

Avant de réaliser son documentaire, le jeune homme avait déjà connu une carrière naissante dans la musique de film. Le compositeur Hans Zimmer avait ainsi « découvert » ses talents musicaux en 2017 et l’avait surnommé « l’ado aux oreilles de chauve-souris ». C’est ainsi que Gleckman avait parcouru le chemin séparant la Carmel High School, un lycée de l’Indiana, et le milieu du cinéma.

A 18 ans, et après avoir d’ores et déjà réuni des documents pendant un an, Gleckman a été prêt à lancer son projet le plus ambitieux : Un documentaire au format d’un long-métrage. Endossant tous les rôles, il a mené les entretiens, co-écrit et enregistré la musique et assuré le montage des très nombreuses séquences.

« On n’avait pratiquement pas d’argent pour ça, c’était un projet-passion », explique Gleckman, aujourd’hui âgé de 19 ans, dans une interview accordée au Times of Israel. « Pendant la plus grande partie du projet, il a fallu faire en sorte d’assurer financièrement », continue-t-il.

« Résilience et émancipation »

A l’âge de sept ans, Gleckman avait déjà vu « La Liste de Schindler » et de nombreux autres films consacrés à la Shoah. Il avait lu le « Journal d’Anne Frank » alors qu’il avait six ans – quelques années avant ses pairs.

En 2007, Gleckman devait faire une visite décisive au Musée des enfants d’Indianapolis et découvrir « Le pouvoir des enfants : Faire la différence ». Cette exposition permanente se concentre sur Anne Frank, Ruby Bridges et Ryan White – et elle aura aidé Gleckman à nourrir l’ambition de ses objectifs.

En une heure et 47 minutes, « We Shall Not Die Now » est divisé en chapitres pour rompre le rythme effréné. Contrairement aux documentaires plus ciblés sur la Shoah, il suppose que certains téléspectateurs connaissent peu le sujet. Cette approche a valu au film le prix « Choix du public » et d’autres distinctions.

Ashton Gleckman à Treblinka, en Pologne, en 2019 (Autorisation)

« De cette façon, le film reflète la manière dont j’ai moi-même appris ce qu’était la Shoah », note Gleckman. « Après la Shoah, à la fin du film, il y a la résilience et l’émancipation ».

Même si Gleckman n’a pas perdu de proches pendant la Shoah, il entretient un lien avec la guerre.

« Mon grand-oncle a été un libérateur », clame-t-il.

‘We shall not die now’

Au début du film, on nous apprend que « Les manuscrits d’Auschwitz » ont été retrouvés enterrés à côté des installations d’extermination de Birkenau en 1952. Ecrits et cachés par des détenus juifs, les manuscrits détaillent le discours provocateur d’une femme polonaise sur le chemin de la mort :

« Dites à nos frères, à notre nation, que nous sommes allés rencontrer la mort en toute conscience et avec fierté », dit-elle. « L’histoire de notre nation nous immortalisera, notre initiative et notre esprit sont bien vivants et ils grandiront encore. Nous ne mourrons pas maintenant ».

Les ruines des chambres à gaz et des crématoires de l’ancien Auschwitz II-Birkenau, le janvier 2020. (Yaakov Schwartz/ Times of Israel)

L’historien de la Shoah Michael Berenbaum apparaît tout au long du film, apportant un contexte entre les entretiens avec les survivants. Auteur et éditeur de 18 livres, Berenbaum a joué un rôle important dans la création du US Holocaust Memorial Museum.

Selon Gleckman, lorsqu’il a rencontré Berenbaum pour la première fois, l’historien était un peu sceptique.

« Vous avez quel âge ? » a demandé Berenbaum, raconte Gleckman.

Lors du tournage des interviews et du tournage sur place en Pologne, Gleckman a déclaré qu’il n’avait pas fait face à l’âgisme.

« Les gens étaient ouverts », a-t-il dit. « Chacun était uni avec une histoire à raconter ».

Ashton Gleckman avec Michael Berenbaum à la American Jewish University de Californie (Autorisation)

En un sens, le film de Gleckman est une mise à jour de « Shoah », réalisé en 1985, pour sa génération. « We Shall Not Die Now » comble les lacunes intentionnellement laissées par le regretté Lanzmann, dont l’approche minimaliste consistait à se concentrer sur la personne qui témoignait et à ne pas introduire de matériel d’archives comme des photos.

Le film de Gleckman, en revanche, utilise des photos, des dessins et des séquences vidéo. De nombreuses images n’apparaissent que pendant quelques secondes, y compris des aperçus des six camps de la mort de la Pologne occupée par les nazis.

Pour obtenir l’autorisation d’utiliser une partie du matériel de Lanzmann, Gleckman a travaillé avec le US Holocaust Memorial Museum, où les images sont conservées. Bien que Gleckman ne soit tombé sur « Shoah » qu’en 2017, le film a changé la façon dont il prévoyait de représenter la Shoah dans son propre documentaire.

Le cinéaste Claude Lanzmann est équipé d’un micro caché pour enregistrer le témoignage d’un nazi, vers 1978. (Avec l’aimable autorisation du United States Holocaust Memorial Museum/Yad Vashem)

« ‘Shoah’ était totalement different de tout ce que j’avais vu auparavant », a déclaré Gleckman. « C’était super méditatif et réfléchi et cela a eu un grand impact sur moi, presque comme un rêve en quelque sorte. »

Gleckman était fasciné par les survivants d’âge moyen, dit-il, n’ayant rencontré que des témoins oculaires âgés de 80 ou 90 ans.

« Lanzmann a plus de 100 heures de matériel inutilisé et je voulais en apporter une partie dans un nouveau cadre », a déclaré M. Gleckman.

« On est bien entre nous »

Peu de temps après le début du film de Gleckman, la scène de Simon Srebnik dans « Shoah » apparaît.

Comme dans l’ouverture évocatrice de « Shoah », la scène est inoubliable par la voix douce et triste de Srebnik qui rame dans une rivière près de Chelmno, l’ancien camp de la mort où des camionnettes à gaz étaient utilisées.

A l’âge de 13 ans, Srebnik a été forcé d’arracher les dents en or des prisonniers et de brûler les corps. Il a reçu une balle dans la tête et a été laissé pour mort par les nazis.

Alors que Srebnik parle du camp, Gleckman montre des aperçus des monuments commémoratifs érigés à Chelmno après la guerre. Il y a des images fugaces du clocher de l’église près du camp et de légères notations vers la fin de l’interview de Srebnik.

Simon Srebnik dans ‘Shoah’ (Autorisation)

Dans les images que Gleckman a choisies de « Shoah », c’est le regretté historien Raul Hilberg qui domine. Auteur de “The Destruction of European Jewry », [La destruction du judaïsme européen], Hilberg donne des réponses méthodiques aux questions approfondies de Lanzmann, la fumée s’élevant souvent d’un cendrier entre les hommes.

Lorsque Hilberg décrit le journal du chef du Conseil juif du ghetto de Varsovie, Gleckman utilise des images de propagande nazie du ghetto qui n’étaient pas disponibles au moment de la « Shoah ». Des sites contemporains de Varsovie sont présentés, dont le mémorial situé sur le site du bunker de commandement du soulèvement du ghetto.

Gleckman incorpore une scène de « Shoah » dans laquelle Lanzmann, qui est mort en 2018, visite le village de Treblinka en 1978.

Ashton Gleckman au travail. (Autorisation)

Dans la rencontre, enregistrée en cachette, un habitant de Treblinka réagit lorsque Lanzmann mentionne les Juifs et l’ancien camp de la mort.

La souffrance était partout, dit le villageois. Des trains remplis de cadavres traversaient la ville tous les jours, et vous voulez parler des Juifs ?

Lorsque Lanzmann lui a demandé s’il restait des Juifs en Pologne aujourd’hui, l’homme a répondu par la négative.

« On est bien entre nous », dit-il.

En 2016, plusieurs survivants de Treblinka et de Sobibor étaient encore en vie. Aujourd’hui, il n’y en a plus. Le temps presse pour pouvoir interroger les survivants, et Gleckman savait que c’était son moment.

« Je n’aurais pas pu faire ce film dans 15 ou 20 ans », a déclaré Gleckman.

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