Un avocat juif belge est le meilleur allié de Steve Bannon en Europe
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Un avocat juif belge est le meilleur allié de Steve Bannon en Europe

Mischaël Modrikamen, un homme politique belge dont le parti a un siège au Parlement, a été à l'avant-garde de la lutte contre le problème de l'antisémitisme dans le royaume

Mischael Modrikamen chez lui près de Bruxelles brandit une caricature antisémite prisée par les milieux anti-israéliens en Belgique, le 26 octobre 2018. (Cnaan Liphshiz)
Mischael Modrikamen chez lui près de Bruxelles brandit une caricature antisémite prisée par les milieux anti-israéliens en Belgique, le 26 octobre 2018. (Cnaan Liphshiz)

BRUXELLES (JTA) – L’Europe compte des populistes pro-Trump beaucoup plus puissants et plus connus que Mischaël Modrikamen, le dirigeant du petit Parti populaire belge.

Il y a Marine Le Pen du Front national français [Rassemblement national depuis le 1er juin 2018], qui a obtenu plus d’un tiers des voix – environ 10 millions – aux élections présidentielles de 2017 avec son programme nationaliste et anti-islamique.

Ou Mateo Salvini de la Ligue du Nord italienne et Heinz-Christian Strache du Parti de la liberté d’Autriche (FPO), qui occupent les premières places dans les gouvernements de leur pays.

Steve Bannon a rencontré la plupart d’entre eux. Mais l’ancien stratège en chef de la Maison Blanche ne s’est associé à aucun d’entre eux lorsqu’il a décidé d’unir la droite forte du continent sous les auspices d’un seul club, « Le Mouvement », comme il l’appelle.

Au lieu de cela, Bannon, qui, de l’avis de beaucoup, a joué un rôle crucial dans l’élection de Donald Trump à la présidence et qui apporte le financement pour le nouveau Mouvement, a choisi Modrikamen comme son principal homme en Europe. C’est un avocat juif dont le parti dispose d’un siège au Parlement et qui a été à l’avant-garde de la lutte contre le problème de l’antisémitisme du royaume.

En Belgique, le nouveau partenariat a provoqué la colère de l’extrême droite, qui n’apprécie pas les critiques de Modrikamen, et de la gauche, qui a accusé Modrikamen de trahir la lutte contre le racisme.

Mais pour beaucoup, la surprise principale est le choix fait par Bannon d’un acteur relativement mineur sur la scène nationaliste pour servir de directeur exécutif du parti Le Mouvement alors qu’il possède clairement le pouvoir d’attirer de plus grands noms.

« Ce n’est pas un choix facile à comprendre et, franchement, je n’ai pas d’explication », a déclaré Nicolas Zomersztajn, rédacteur en chef du magazine juif belge de gauche, Regards.

Modrikamen a dit qu’il y a eu un « coup de foudre » instantané lorsque les deux hommes se sont rencontrés plus tôt cette année. Bannon n’a pas répondu aux questions de JTA sur la collaboration.

Quelle que soit la raison du choix de Bannon, le fait que Modrikamen, 52 ans, soit juif et ait mené la lutte contre l’antisémitisme dans son pays ne peut être mauvais pour le parti qu’il dirige – ses membres sont régulièrement accusés de xénophobie, de racisme et d’antisémitisme.

Le père juif de Modrikamen, Marcel, était dans la résistance lorsque la Gestapo l’a arrêté à l’âge de 16 ans en Belgique occupée. Peu de temps avant son arrestation, Marcel Modrikamen a pu prévenir deux femmes juives qu’il avait cachées dans une planque pour qu’elles s’enfuient.

Mais c’est sa mère chrétienne, Raymonde Legroux, qui « nous a rapprochés, mon père et moi, du judaïsme », confie son fils. Une « philosémite », comme il la décrit, sa mère étudiait l’hébreu et insistait pour qu’ils aillent à la synagogue. C’est grâce à elle, a dit Mischael Modrikamen, qu’il est devenu, dans les années 1990, le président de la synagogue libérale de Bruxelles.

La femme de Modrikamen, Yasmine, s’est convertie au judaïsme, et ils ont élevé leurs trois enfants dans la tradition juive. L’un d’eux parle couramment l’hébreu après avoir vécu en Israël durant un certain temps.

Modrikamen est le bras droit de Steve Bannon en Europe. (Cnaan Liphshiz)

Par rapport à Bannon, qui interrompt souvent les interviews en accusant les journalistes critiques de « fake news », Modrikamen fait preuve d’un maniérisme raffiné qui est sans doute mieux adapté au style européen.

Mais ils partagent la conviction que l’Europe, comme l’a dit Bannon lors d’une interview télévisée en Hongrie en mai dernier, est un « foyer » et un champ de bataille « pour ce parti populiste et nationaliste et j’apprends chaque jour ». Le Mouvement appelle à des frontières strictes, à une immigration limitée et à la protection des intérêts économiques.

Les deux hommes partagent un mépris commun pour ce que Modrikamen appelle la censure et la manipulation des médias (Modrikamen a poursuivi le radiodiffuseur public belge RTBF pour avoir refusé de lui accorder des interviews). Et il a fait des déclarations contre les immigrés musulmans que ses détracteurs ont qualifiées de mises en garde racistes et apocalyptiques contre la « guerre civile », qui rappellent la sombre vision du monde de Bannon.

Bannon utilise souvent ce que ses critiques appellent un langage apocalyptique, décrivant les tensions sociales comme l’essence même d’une guerre civile qui ne peut être résolue que lorsqu’elle atteint son apogée.

Avec 40 millions de chômeurs en Europe et des « caisses nationales vides », a déclaré M. Modrikamen dans un documentaire de 2016, « les nouveaux venus sont principalement des hommes jeunes, sans instruction, sans qualification – principalement des musulmans, aux valeurs différentes et archaïques que nous ne pouvons modifier. Nos femmes, nos filles, nos mères ont été pourchassées comme des proies par les hordes de primitifs à Cologne, et ce n’est que le début », a-t-il dit, faisant référence au harcèlement sexuel à grande échelle et à l’agression par des hommes nord-africains qui ont eu lieu dans la ville allemande la veille du nouvel an 2015.

Modrikamen rejette les allégations des médias belges selon lesquelles, avec cette vidéo, il aurait fait passer son Parti populaire du centre à l’extrême droite. Mais il a admis que ses positions politiques se sont « durcies » ces dernières années.

« Devoir se rendre à la synagogue sous surveillance armée, les horribles attentats terroristes de 2014 au Musée juif de Belgique, les attentats jihadistes de Bruxelles en 2016, cela a joué un rôle », a-t-il expliqué.

Avocat d’entreprise, Modrikamen fait plus que prier avec les Juifs belges – il se bat pour eux au tribunal.

En 2013, par exemple, il a représenté pro bono une femme juive homosexuelle dont les voisins auraient menacé de « finir ce qu’Hitler avait commencé » après que cette femme a posé une mezouzah sur la porte de sa maison dans la région anversoise.

Ces poursuites ont rendu Modrikamen profondément méfiant à l’égard de l’islam radical, avec son antisémitisme inhérent, et d’une grande partie de l’extrême droite européenne, a-t-il dit.

Dans son propre pays, le principal parti d’extrême droite, Vlaams Belang [l’Intérêt flamand], « ne sont pas des gens avec lesquels j’ai envie d’avoir des contacts en raison de leur histoire », a-t-il dit. Les collaborateurs nazis ont soutenu les mouvements qui ont fini par devenir le parti d’aujourd’hui.

Le Vlaams Belang n’est pas le seul parti belge à compter des collaborateurs parmi ses adeptes, a-t-il dit, mais « il y a eu un grand nombre d’incidents avec ce parti concernant des symboles nazis et des propos antisémites ».

En 2014, il a parlé de son parti dans une interview pour Le Soir : « Nous condamnons l’extrême droite, nous condamnons le racisme. Nous faisons partie du camp démocratique ». En 2010, l’édition française du site d’information Slate a titré « Mischaël Modrikamen, le Sarkozy belge ».

Steve Bannon prend la parole à Fairhope, en Alabama, le 25 septembre 2017. (Scott Olson/Getty Images/JTA)

Mais aujourd’hui, ces positions sont peut-être revenues hanter Modrikamen, compromettant peut-être sa capacité de rallier la droite à Bannon dans Le Mouvement.

Opérant à partir des terres de Modrikamen, Le Mouvement n’est pas un bloc politique, a-t-il dit.

« C’est un cercle destiné aux échanges d’idées entre les mouvements nationalistes et populistes de toute l’Europe », a déclaré M. Modrikamen, qui a ajouté que cela est nécessaire car « chaque mouvement national fait sa part et n’a pas conscience de la situation globale ».

A l’instar des plates-formes socialistes qui unissent la gauche, « Le Mouvement aurait tout intérêt à ce que les dirigeants populistes se réunissent dans la même salle pour parler stratégie. Ce serait un exploit en soi », a déclaré M. Modrikamen.

Le Mouvement prévoit un sommet international l’année prochaine, a-t-il annoncé. Le soutien à Israël figure actuellement dans les statuts du Mouvement.

Les références centristes de Modrikamen ont déjà coûté au Mouvement deux alliés potentiels clés.

Le mois dernier, Gerolf Annemans, un législateur du Parlement européen pour le Vlaams Belang, a déclaré que son parti ne rejoindrait pas le Mouvement à cause de Modrikamen, que Annemans a qualifié de « charlatan ».

Marcel de Graaff, chef du Parti pour la liberté des Pays-Bas au Parlement européen, a également déclaré que son parti « prenait ses distances » avec le Mouvement.

« Nous saluons le soutien de Steve Bannon », a-t-il dit, « mais au sein du Mouvement, il y a des gens avec lesquels nous ne voulons absolument pas être associés ».

M. Modrikamen a fait l’objet de plusieurs perquisitions policières pour corruption présumée, qui n’ont pas abouti à des inculpations et dont il a déclaré qu’elles avaient des motivations politiques. Mais de Graaff a précisé que cela n’était pas le problème qu’il avait avec Modrikamen.

« Il fait toutes sortes de déclarations politiques que nous n’appuyons absolument pas », a-t-il déclaré au radiodiffuseur de la NOS le mois dernier.

Heinz-Christian Strache, leader du Parti pour la liberté autrichien de droite, lors d’un congrès à l’issue des élections législatives autrichiennes à Vienne, le 15 octobre 2017 (Alex Domanski / Getty Images via JTA)

Par ailleurs, la judéité de Modrikamen est utilisée contre lui dans les médias. En juillet, l’hebdomadaire Le Vif a publié une caricature mettant en scène Bannon, vêtu de haillons et entouré de mouches, en train de dire à un Modrikamen inquiet à Bruxelles : « D’abord on désenjuive l’Europe ».

La caricature est « scandaleuse », a déclaré M. Modrikamen, car « elle utilise un langage antisémite ».

Modrikamen rejette avec mépris les allégations selon lesquelles la rhétorique de Bannon contre les « mondialistes » trahit ou encourage tout programme antisémite, ou que, sous sa direction, Breitbart News est devenu ce que l’Anti-Defamation League (ADL) a appelé « le premier site Web » des « nationalistes blancs et des antisémites et racistes sans tabou ».

« Bannon a travaillé avec les Juifs depuis le tout début de sa carrière », a expliqué Modrikamen. Il a fait observer que Breitbart News penchait fortement en faveur d’Israël et de son gouvernement de droite.

Les accusations d’antisémitisme contre Bannon sont « une calomnie bon marché, tout comme celle contre Donald Trump, le président le plus pro-israélien de l’histoire américaine, qui a des petits-enfants juifs. Je n’ai jamais rien entendu ni ressenti quelque chose d’antisémite de la part de Steve. Croyez-vous que je ferais équipe avec lui si c’était le cas ? Allons ! », répondit Modrikamen en agitant la main.

Tout comme Bannon, qui a dit que les « ethno-nationalistes » ne sont pas les bienvenus au sein du Mouvement, la frontière est mince pour Modrikamen entre, d’une part, l’idée d’États nations fortement individualistes et aux frontières strictes et, de l’autre, la tendance raciale et xénophobe qui règne à l’extrême droite.

« Je veux protéger le Mouvement des extrémistes, des racistes. Je veux en être le gardien dans un sens », dit-il. Et si Modrikamen n’exclut ni le Vlaams Belang ni le Parti pour la Liberté, « le rejet n’est pas étonnant » étant donné son approche sélective.

Modrikamen a une expérience amère de la protection des organes politiques contre les extrémistes.

En 2010, il a expulsé Laurent Louis, à l’époque le seul législateur de son nouveau Parti populaire, après avoir tenu des propos racistes. Louis avait « un dossier impeccable » avant de nous rejoindre, dit Modrikamen. Mais après son expulsion du parti, Louis est devenu l’un des antisémites belges les plus connus, un provocateur et un négationniste condamné.

« Quand il a commencé à exprimer des opinions inacceptables, nous avons immédiatement réagi en l’expulsant. Et cela s’est fait au détriment du financement public du parti que nous avons totalement perdu. Mais nous étions fermes sur nos principes », précise Modrikamen.

Joel Rubinfeld, ancien président du Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB), était vice-président du parti de Modrikamen lorsque Louis a été accepté et est maintenant le président de la Ligue belge contre l’antisémitisme (LBCA).

Mais pour Zomersztajn, le rédacteur en chef du magazine juif de gauche Regards, avoir permis à Louis de rejoindre le groupe, a révélé une grave erreur de jugement de la part de Modrikamen.

« Il semble que Modrikamen n’ait pas fait preuve de discernement et de vigilance dans le choix de ses alliés politiques », a dit M. Zomersztajn. « Plutôt amateur, en fait. »

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