Un homme revient en Suède pour remercier ses sauveteurs de la Nuit de Cristal
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Interview

Un homme revient en Suède pour remercier ses sauveteurs de la Nuit de Cristal

Dans un court-métrage documentaire, "The Starfish", une famille se rend à Falun pour rencontrer les Justes ayant abrité leur patriarche

Herbet Gildin était un jeune garçon juif de Landsberg, en Allemagne, quand sa famille a vécu les pogroms de la Kristallnacht, ou « Nuit de Cristal », il y a 81 ans, les 9 et 10 novembre 1938.

Le père de Gildin, Abraham, avait été arrêté avant que quelques soldats compatissants ne l’aident à prendre la fuite. C’est là qu’Abraham et sa femme Fanny (Faiga), ont commencé à envisager de faire quitter l’Allemagne à leurs trois enfants – même si cela signifiait ne plus jamais les voir. Leurs passeports révoqués par Hitler, les Juifs allemands comme les Gildin n’avaient que peu d’options pour fuir.

Mais la Société d’aide aux immigrants juifs (HIAS) avait informé les Gildin que des non-Juifs de la ville suédoise de Falun avaient proposé de recevoir leurs enfants – Herb, alors âgé de 10 ans et ses deux sœurs, Cele et Margaret, âgées de 14 et 12 ans. La fratrie trouva alors refuge dans le pays, resté neutre tout au long de la Seconde Guerre mondiale, aux côtés d’autres Juifs accueillis par des individus et des familles prêtes à aider les victimes de l’Allemagne nazie.

Les enfants Gildin étaient parvenus à fuir le régime nazi tous comme leurs parents – qui avaient émigré aux Etats-Unis. La famille s’était finalement retrouvée à Brooklyn.

Herb Gildin allait devenir un homme d’affaires accompli, époux, père et grand-père, et peu avant son décès, le 14 mai à l’âge de 90 ans, un arrière-grand-père comblé.

Des dizaines d’années après avoir émigré en Amérique, il retourna en Suède pour revoir la famille Silow, qui l’avait recueilli.

Un documentaire, « The Starfish », retrace la remarquable vie de Gidin. Tyler Gildin, petit-fils du protagoniste, réalisateur et producteur du documentaire, a raconté au Times of Israël que le nom du film avait été choisi en référence à une parabole que son grand-père racontait sur un garçon qui sauvaient les étoiles de mère de la plage. Ainsi, quand un vieil homme lui fait remarquer qu’il ne pourra pas sauver toutes les étoiles de mer de la plage, le garçon en jette une à l’océan et lui dit « C’est vrai, mais j’ai sauvé celle-là. »

Herbert Gildin et deux de ses petits-enfants, Tyler Gildin, à droite, et Alex Utay. Utay est un producteur du film (Autorisation : Tyler Gildin)

Cette histoire « compte plusieurs versions différentes », note Tyler Gildin, mais « l’idée générale et la morale sont les mêmes ».

« Évidemment, c’est une histoire qui porte sur le fait de faire la différence, pour une seule personne, et sur l’impact » que cela peut avoir, a expliqué Tyler Gildin. Faisant référence au Talmud, il complète : « sauver une vie, c’est sauver le monde ».

« The Starfish » a été acclamé dans les festivals de cinéma et a remporté une distinction au festival international de Syracuse. Il a été projeté au Boston Jewish Film Festival, le 10 novembre, immédiatement après l’anniversaire de la Nuit de Cristal.

Le film a été projeté en avant-première au Miami Jewish Film Festival en janvier. Le foyer de Tyler Gildin et de sa femme Zara venait de s’agrandir avec la naissance de leur fils Brody, qui incarne la quatrième génération de Gildin aux Etats-Unis.

Tyler Gildin se rappelle avoir hésité à faire voyager son bébé de 3 mois en avion, mais ajoute qu’il « sera toujours reconnaissant » de l’avoir fait. Quatre mois après la projection du film à Miami, le jour du décès de Herb Gildin, Tyler et Zara Gildin ont appris qu’ils attendaient leur deuxième enfant.

L’actuel président de la HIAS, Mark Hetfield, était présent lors de l’avant-première au Miami Jewish Film Festival, et un autre représentant de l’organisation a assisté à la projection sponsorisée par l’United Jewish Appeal à New York.

« Ils soutiennent le film », se réjouit Tyler Gidlin.

Prendre le micro et le rendre macro

« The Starfish » retrace la vie d’une famille qui découvre le passé de son patriarche. Si ce processus a commencé il y a plusieurs décennies,Tyler Gildin s’est embarqué dans sa propre quête pour en apprendre davantage sur son grand-père ces dernières années, tout en menant une carrière de réalisateur et de producteur au sein de sa société, Gildin Media.

Le moment-charnière du début de cette recherche a été le décès de la sœur aînée des Gildin, Cele, en février 2017. Herb Gildin a prononcé un éloge funèbre et à cette occasion, il a raconté une partie de l’histoire de la famille en Suède.

« Je voulais faire la chronique de » tout cela, se souvient Tyler Gildin. « Je voulais en faire un film. »

Le réalisateur Tyler Gildin à la première de‘The Starfish’ au festival juif de Miami, janvier 2019 (Autorisation)

En mai, il s’est assis avec son grand-père et sa grand-mère Gloria, pour les interviewer, à leur domicile de Huntington, à Long Island. Ils ont été rejoints par son cousin Alex Utay, qui est aussi l’un des petits-fils de Herb Gildin. Utay a co-produit le film et a composé partiellement la bande originale.

Comme le note Tyler Gildin, le défi a été de raconter l’histoire de manière à « toucher tous ceux qui se trouvent hors de ma famille immédiate ». Il s’est demandé quelles seraient les parties du narratif transmis par son grand-père qui, « tout en restant fidèles à l’histoire, permettraient à des personnes d’origine immigrée, à des descendants de réfugiés, de s’identifier – ces Américains de la deuxième ou troisième génération dont les parents ou les grands-parents ont connu une sorte de situation similaire ».

Échapper à l’horreur

Il y a quatre-vingt ans, la famille Gildin décida de faire partir ses enfants d’Allemagne au vu de la situation des Juifs qui ne cessait d’empirer, à l’image des pogroms qui ont marqué la Nuit de Cristal et qui sont dépeints par le biais de sombres séquences d’animation dans le film.

Au cours de cette période, dit Herb Gildin dans l’œuvre, la HIAS avait cherché « à protéger les enfants partout dans le monde » même s’il n’y avait pas « trop d’endroits qui souhaitaient prendre en charge des enfants juifs ».

En 1939, la HIAS avait présenté à la famille Gildin une opportunité de fuite pour les enfants, en Suède.

Le film explique que la famille a dû affronter la décision difficile d’envoyer ses enfants hors d’Allemagne, sans aucune garantie d’être un jour réunie à nouveau.

« C’est une décision effroyable que mes parents ont dû prendre », note Herb Gildin, « celle d’abandonner leurs enfants pour les sauver ». Mais, réfléchit-il, « si mes parents avaient décidé de dire non, les choses se seraient mal terminées pour nous. Cela a été la décision qu’ils ont prise ».

La famille Gildin en Allemagne : les parents, Abraham et Fanny (Faiga), les filles Cele et Margaret et le fils Herbert. (Autorissation : Tyler Gildin)

Les enfants étaient restés, chacun de leurs côtés, avec des familles non juives à Falun, une petite ville de Suède. Dans le film, Margaret précise avoir vécu aux côtés d’une « famille merveilleuse » mais Cele, qui habitait chez une femme qui n’avait pas eu d’enfants et qui était directrice d’école, n’aurait « pas eu cette chance ».

Herb a eu du mal à créer un lien avec ses tous premiers hôtes, un couple de personnes âgées qui n’avait pas eu d’enfant, et il fut transféré auprès d’une autre famille, les Silow. Cette fois, il s’y est senti à son aise, partant skier et allant jouer au tennis avec des frères et sœurs d’adoption, Sven, Mieve et Agneta. Il qualifie Agneta, une adolescente, de compagne de jeu. La famille le faisait participer aux fêtes de Noël et le faisait se sentir le bienvenu dans le foyer.

Réunion familiale

In 1940, Herb et ses sœurs apprirent auprès de la HIAS que leurs parents étaient encore en vie et qu’ils étaient partis pour les Etats-Unis, grâce au frère de Faiga, qui habitait Brooklyn.

Le passeport tamponné de Herbert Gildin. (Autorisation : Tyler Gildin)

Tyler Gildin note que la HIAS avait non seulement aidé son grand-père et ses sœurs à quitter l’Allemagne pour la Suède, mais qu’elle avait également permis à ses arrières-grands-parents de partir de l’Allemagne pour New York et donné l’opportunité aux enfants Gildin, qui se trouvaient en Suède, de retrouver leurs parents.

Dans le film, Herb Gildin évoque des « sentiments et des émotions très mitigés » au moment de son départ de la Suède. Il dit que ses parents lui manquaient et qu’il voulait les rejoindre. Mais, ajoute-t-il, il fallait pour cela quitter « une vie heureuse » en Suède – et il ignorait quelle existence l’attendait aux Etats-Unis.

Alors que Cele avait assuré la coordination du voyage, les enfants Gildin partirent pour la Finlande, puis traversèrent l’Union soviétique vers le Japon. « Je ne sais pas comment ma sœur a fait ça », commente Herb Gildin.

Leur bateau quitta ensuite le Japon le 13 février 1941. S’ils étaient restés plus longtemps, ils auraient alors risqué l’internement mis en œuvre en temps de guerre. Plus tard, cette année-là, le 7 décembre, le Japon lança l’attaque surprise sur Pearl Harbour laquelle fit entrer les Etats-Unis dans la Seconde Guerre mondiale.

Herbert Gildin aux abords de son habitation à Huntington, Long Island. (Autorisation : Tyler Gildin)

Le film montre Herb Gildin affrontant la difficulté initiale de ne pas savoir parler l’anglais aux Etats-Unis. Il allait apprendre rapidement la langue, montrant une grande capacité à s’adapter aux circonstances – ce qui se reflète aussi dans son service au sein de l’armée américaine au cours de la guerre de Corée.

Il servit ainsi, dans le sud américain, avec des gens qui n’avaient jamais rencontré de Juifs auparavant. Herb épousa Gloria, créa une famille et commença une carrière commerciale réussie. Lui et son beau-frère, Lou Kaufman, aux côtés de leurs épouses Gloria Gildin et Margaret Kaufman (la belle-sœur de Herb) fondèrent une entreprise qui est aujourd’hui devenue Satco, fournisseur dans tout le pays de produits d’éclairage basé à Brentwood, à New York.

Et pourtant, alors qu’il ne cessait de prospérer et qu’il regardait l’avenir, il ne parlait pas beaucoup du passé – ce qu’avaient noté son épouse et leurs enfants, Mindy (Gildin) Utay et Billy Gildin. Il échangeait des lettres avec sa famille d’accueil en Suède, avant de perdre contact. Mais c’est plus tard qu’un processus de réflexion allait se mettre en place, entraîné par l’intérêt porté à la question par Mindy Utay.

« J’ai toujours su que mon père s’était trouvé en Suède », explique Mindy Utay dans le film. « Je n’étais même pas sûre de connaître la ville dans laquelle il était ».

Elle se demanda « ce que ça serait de rencontrer ces gens qui l’avaient sauvé, d’apprendre à les connaître » et lança le processus qui devait permettre aux nombreux membres de la famille Gildin de faire des découvertes – avec en point d’orgue le retour de son père en Suède et la reprise des liens avec les membres de sa famille d’accueil au mois de juillet 2001.

Le film présente des images de la visite, avec notamment Herb Gildin racontant l’histoire de l’étoile de mer à ses anciens hôtes lors d’une cérémonie d’allumage des bougies.

Le réalisateur Tyler Gildin regarde des photos de famille avec ses grands-parents, Herbert et Gloria Gildin, dans une scène de ‘The Starfish’ (Autorisation : Gildin)

« Je suppose que je suis l’étoile de mer », explique Tyler Gildin. « Je suppose que la famille Silow est ce petit garçon qui remet l’étoile de mer dans l’océan ».

« C’était tellement puissant en termes de signification de rencontrer des gens comme eux », s’exclame Mindy Utay dans le film. « Est-ce que j’agirais de la même manière si quelqu’un frappait à ma porte ? Lorsque je leur ai demandé pourquoi ils avaient fait ça, ils n’ont pas compris ».

« Ils m’ont répondu : ‘Pourquoi ne l’aurions-nous pas fait ?’, ajoute-t-elle. « Je n’oublierai jamais ça ».

« Et finalement, mon grand-père a vécu une vie très remplie, une vie heureuse », dit Tyler Gildin. « Je veux que les gens sortent de la salle avec le sourire, qu’ils se sentent mieux, qu’ils connaissent l’histoire d’un homme formidable et qu’ils se sentent, d’une manière ou d’une autre, reliés à lui ».

Et il espère également que la société plus généralement pourra tirer une leçon de son œuvre – « donner une chance aux gens, donner une chance aux gens », exhorte le réalisateur. « Quelque chose de formidable peut arriver ».

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