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Un hôtel du Golan, où Sykes et Picot ont dormi, mêle Histoire, guerre et luxe

À Pereh, des douanes françaises historiques du début du XXe siècle ont retrouvé leur gloire, après une longue bagarre avec la bureaucratie israélienne

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Les bâtiments et la campagne sauvage environnante de Pereh, l'un des plus récents boutique-hôtels d'Israël qui a ouvert ses portes en juin 2021, dans le sud du plateau du Golan (Crédit : Autorisation Aya Ben Ezri).
Les bâtiments et la campagne sauvage environnante de Pereh, l'un des plus récents boutique-hôtels d'Israël qui a ouvert ses portes en juin 2021, dans le sud du plateau du Golan (Crédit : Autorisation Aya Ben Ezri).

C’est toute une histoire qui se cache dans les bâtiments méticuleusement restaurés de Pereh, un hôtel-boutique aménagé dans deux anciens postes de douane français, où le diplomate britannique Sir Mark Sykes et François Georges Picot, son homologue français, ont négocié et signé les accords de 1916 partitionnant l’Empire ottoman.

Cette histoire est à l’origine de la décision de Leo Glaser, propriétaire de Pereh, de s’installer en 2012 dans ces bâtiments délabrés, abandonnés sur la Route 91, au milieu d’un champ de mines parsemé d’eucalyptus.

« Je me suis dit : pourquoi aller ailleurs ? », se souvient Leo Glaser, un consultant en défense et sécurité qui cherchait à investir dans les hauteurs du Golan. « J’aime cet endroit, et il y a quelque chose dans le style de ces bâtiments qui m’a vraiment attiré. »

Une quinzaine d’années plus tard – c’est le temps qu’il a fallu pour obtenir les autorisations de zonage, déminer, restaurer et construire les 27 chambres de ce complexe sobre mais luxueux – Pereh fête sa première année d’activité.

« Pendant le coronavirus, nous étions comme un véritable refuge, un endroit où l’on pouvait s’échapper, même avec des masques », explique Neri Eldar, le directeur général de Pereh. « Nous étions à pleine capacité, tout le temps. Les Israéliens adorent pouvoir sauter dans leur voiture, rouler une heure et demie et arriver dans un endroit où ils peuvent se couper du monde. »

Pereh, un terme biblique qui signifie « sauvage », s’étend de façon ordonnée sur 3 hectares dans la partie sud des hauteurs du Golan, avec des suites et des lofts restaurés dans les bâtiments customisés, ainsi que son lobby qui se trouve dans les anciennes écuries et un bâtiment récemment construit qui surplombe la piscine à débordement.

Le basalte, la roche noire locale que l’on trouve un peu partout sur les hauteurs du Golan, est utilisé à travers l’hôtel Pereh, ici à la réception du hall d’entrée (Crédit : Autorisation Aya Ben Ezri).

Les designers Dannah Leitersdorf et Tamara Glaser-Shafran, la fille du propriétaire des lieux, Leo Glaser, sont restés fidèles aux lignes et aux matériaux originaux de la région dans la mesure du possible.

Les plafonds et les murs ont été décapés et souvent laissés nus, les tables et les bancs ont été fabriqués à partir de bois local, et la pierre de basalte noire locale, forgée lors d’éruptions volcaniques, est utilisée un peu partout, avec des morceaux taillés dans les éviers, les porte-savons et les crochets pour serviettes assortis au sol.

Des rochers provenant des champs voisins ont été fendus et utilisés dans la construction, et certains des meubles de jardin ont été fabriqués à partir des lits métalliques abandonnés dans les bunkers syriens sur la propriété.

« Tout cela fait partie de l’histoire », a déclaré Mme Glaser-Shafran, « et c’est tellement important pour l’histoire qui se déroule ici. La question de savoir quand il faut rénover, parce un hôtel doit tout de même rester confortable, et quand il faut laisser tel quel, se pose constamment. »

Pour le moment, c’est plutôt confortable.

Pereh, où j’ai dormi et mangé pendant une nuit en juin, offre tout le confort caractéristique aux hôtels de luxe en Israël. Les chambres, en particulier dans le nouveau bâtiment, sont confortablement spacieuses, avec des balcons donnant soit sur la piscine extérieure à débordement, soit sur les jardins du Pereh, les vergers et les montagnes du plateau du Golan.

L’une des deux maisons françaises d’origine transformées en chambres d’hôtel de charme au Pereh, sur les hauteurs du Golan (Crédit : Autorisation d’Aya Ben Ezri).

Des touches du chic brut de l’hôtel sont palpables dans les tapis bédouins tissés à la main, la palette de couleurs dans les tons blanc cassé, ainsi que dans les peignoirs en piqué doux, les serviettes surdimensionnées et épaisses, et les lits merveilleusement confortables.

Le personnel est lui aussi chaleureux et amical plutôt que prétentieux, et c’est à dessein, a déclaré Neri Eldar, qui a dirigé pendant 22 ans les hôtels Ritz Carlton aux États-Unis.

« Le service extrême en gants blancs ne passe pas ici », dit-elle. « Les Israéliens sont amicaux et généreux, c’est le genre de service que nous aimons ici. »

L’ambiance au Pereh est détendue. La piscine extérieure, le jacuzzi et le bar extérieur sont entourés de chaises longues profondes et rembourrées, de transats doubles et de fauteuils, à proximité du spa de l’hôtel, où les clients peuvent réserver des massages individuels ou en couple.

Les repas sont servis au très intime restaurant Rouge et dans la cour extérieure. Le chef Roee Dori met l’accent sur la cuisine du terroir. Il travaille en étroite collaboration avec de petites exploitations et des producteurs locaux, en mettant l’accent sur les produits de saison dans ses plats, qui peuvent comprendre du potiron carbonisé avec une réduction de miel et une mousse d’amande, des mini-poireaux rôtis au taboun, saupoudrés de miettes d’olives croquantes et des focaccias enduites de beurre épicé au schug.

Il y a aussi des filets de barramundi locaux, des entrecôtes de bœuf et du poulet saumuré à l’orange. Le Pereh n’est pas casher, mais les crustacés n’y sont pas servis et la viande et le lait n’y sont pas mélangés.

Le bar du restaurant Pereh, sur le plateau du Golan, où de nombreux employés, dont le chef, le sommelier et le directeur général, ont déménagé depuis le centre du pays (Crédit : Autorisation d’Aya Ben Ezri).

Le petit déjeuner est copieux mais plus simple que dans un hôtel israélien moyen, avec des œufs préparés sur commande, différents pains frais et de nombreux fromages locaux, des pâtes à tartiner salées et du poisson.

L’hôtel dispose également d’une cave à vin pour les clients souhaitant découvrir les vins du Golan sans pour autant quitter les lieux.

La plupart des gens viennent ici avec l’intention de faire de la randonnée et du tourisme, puis ils arrivent ici, poussent un soupir et se disent : « Pourquoi aller où que ce soit ? » dit Eldar.

Vu les prix élevés de Pereh, il est recommandé de profiter de chaque instant disponible. Pendant la haute saison d’été, une nuit dans le bâtiment avec vue sur la piscine est proposée à partir de 2 600 shekels, petit-déjeuner compris. Les séjours dans les suites Bauhaus restaurées des maisons de douane sont proposés à partir de 3 100 shekels par nuit.

Pour ceux qui souhaitent explorer les environs, le lieu met l’accent sur son histoire, avec plusieurs monuments et sites historiques à quelques pas de l’hôtel.

Il y a plus d’une douzaine d’anciens bunkers syriens sur le terrain de l’hôtel, dont un juste à côté de la piscine qui a été transformé en musée.

Des équipements syriens et des lits superposés sont empilés le long des murs et sur le sol en terre battue, tandis que les photos des postes de douane d’origine sur les murs comprennent des explications et un retour sur l’histoire vieille de plus d’un siècle de l’accord Sykes-Picot qui a divisé l’Empire ottoman et mis le pré-État d’Israël sous mandat britannique.

L’intérieur d’un ancien bunker syrien à l’hôtel Pereh, transformé en musée rappelant l’histoire du site (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

Le sommet de cette montagne est aussi le théâtre d’une histoire plus récente. Selon la légende, c’est l’espion israélien Eli Cohen qui aurait conseillé aux officiers syriens de planter les eucalyptus qui entourent la propriété afin de créer de l’ombre pour leurs avant-postes. Les clairières d’arbres auraient permis aux soldats israéliens de repérer plus facilement les avant-postes syriens pendant la guerre des Six Jours de 1967, au cours de laquelle Israël a conquis le plateau du Golan.

Cohen a été arrêté en 1965 et pendu à Damas. Son histoire se perpétue de différentes manières à Pereh, a déclaré M. Glaser, qui a été initié à l’histoire de Cohen lors de son séjour en Amérique du Sud dans un groupe de jeunes sionistes.

Glaser a transformé l’un des eucalyptus en un monument à la mémoire de Cohen, où la veuve de Cohen, Nadia, et le frère de Cohen, Avraham Cohen, viennent régulièrement parler à des groupes.

Dans un premier temps, l’hôtel s’est heurté à l’opposition des familles dont les fils, les frères et les pères ont été tués lors des batailles israéliennes sur le plateau du Golan, notent Glaser et Eldar. De plus l’accès aux anciens champs de bataille était impossible en raison des mines antipersonnel, qui ont maintenant été nettoyées.

« Aujourd’hui, ce site fait partie du patrimoine », a déclaré Glaser.

Les bâtiments et la campagne sauvage environnante de Pereh, l’un des plus récents boutique-hôtels d’Israël qui a ouvert ses portes en juin 2021, dans le sud du plateau du Golan (Crédit : Autorisation d’Aya Ben Ezri).

L’hôtel situé sur les hauteurs controversées du Golan peut être un sujet épineux pour certaines personnes en raison de la politique, a déclaré Eldar, et de l’histoire marquée par la guerre. Elle ajoute que l’hôtel a créé un moyen plus facile d’accéder aux sites historiques.

« Il y a des monuments sur cette propriété », a-t-elle dit.  » Des monuments à la mémoire des soldats de Golani, l’arbre pour Eli Cohen et d’autres monuments commémoratifs, mais cela n’aurait servi à rien de laisser ces lieux en ruines et déserts. On peut créer quelque chose de plus heureux à côté des monuments, tout en reconnaissant que c’est compliqué. »

Juste à l’extérieur des portes électroniques en métal noir de l’hôtel se trouve un parking public utilisé par ceux qui visitent les monuments, les bunkers et les avant-postes en eucalyptus.

Pereh a d’autres projets pour certains des autres bunkers, notamment la transformation de certains d’entre eux en suites plus éloignées ou en sites de glamping. Eldar rêve également d’avoir un avant-poste de Pereh dans le poste de douane britannique voisin, qui est toujours vide et délabré.

Glaser, qui insiste sur le fait qu’il n’est pas un hôtelier, explique sans ambages à quel point le projet Pereh a changé sa vie.

L’une des chambres de l’hôtel Pereh sur le plateau du Golan, dans le bâtiment restauré de la douane française (Crédit : Autorisation d’Aya Ben Ezri).

Cet ancien consultant en défense et sécurité, qui a immigré en Israël en 1967 et a passé la majeure partie de sa carrière à s’occuper de la sécurité d’événements internationaux tels que les Jeux olympiques, est encore stupéfait du temps qu’il a fallu pour construire le Pereh.

« Je reviens tout juste de Dubaï », dit-il. « Là-bas, vous pouvez construire 60 étages en quatre ans. »

Il a fallu neuf ans à Glaser pour recevoir l’autorisation de commencer la construction de Pereh.

« Ça, c’est l’État d’Israël », a-t-il dit. « À chaque fois, il y avait un nouvel obstacle qui bloquait tout ».

Il a relevé tous les défis, a déclaré sa fille, Glaser-Shafran. Quand elle a voulu des sols en parquet d’origine pour certaines chambres, il lui a trouvé des parquets récupérés dans une caserne de l’armée brésilienne du XIXe siècle en cours de démolition, alors qu’il était à Rio de Janeiro pour assurer la sécurité des Jeux olympiques de 2016.

Une fois l’hôtel en construction, Glaser a eu besoin de fonds supplémentaires et a travaillé avec son gendre, Ron Shafran, pour faire appel à une équipe de gestion qui comprend aujourd’hui cinq autres personnes, dont les propriétaires de l’hôtel Allegra de Jérusalem, à Ein Kerem.

« Il a récupéré 3 hectares remplis de mines, de serpents, de rochers, de végétation rude et d’eucalyptus », raconte Eldar. « Il a nettoyé les rochers et retiré les mines de la terre. Et aujourd’hui, nous avons Pereh. »

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