Un jeune leader de l’ANC défie les comparaisons d’apartheid avec Israël
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'C'est précisément parce que nous, Sud-africains, connaissons intimement ce qu'a impliqué l'apartheid, que c'est notre devoir de remettre en cause la justesse de ce terme lorsqu'il est utilisé dans le contexte du conflit israélo-palestinien'

Un jeune leader de l’ANC défie les comparaisons d’apartheid avec Israël

Les rêves de Nkululeko Nkosi qui espérait faire carrière au sein du parti qui dirige actuellement l'Afrique du Sud se sont envolés lorsqu'il a commencé à s'exprimer favorablement sur Israël. Il veut continuer à croire en une possible détente entre Jérusalem et Pretoria

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Nkululeko Nkosi (Autorisation)
Nkululeko Nkosi (Autorisation)

La comparaison entre Israël et l’apartheid en Afrique du Sud fait encore rage. Une agence des Nations unies a récemment publié un rapport – que le secrétaire général de l’ONU a rejeté – accusant l’état juif d’avoir « établi un régime d’apartheid qui domine la population palestinienne dans son ensemble ». De plus, des campus du monde entier organisent actuellement la Semaine de l’Apartheid d’Israël pour « sensibiliser au projet colonialiste d’Israël et à son système d’apartheid ».

La question de savoir si la situation d’Israël, aujourd’hui, est semblable à celle de l’ancienne Afrique du Sud a été rejetée avec force par l’ancien militant anti-apartheid Benjamin Pogrund dans une lettre ouverte parue la semaine dernière dans le New York Times et qui a, une fois encore, suscité un débat passionné sur la question.

Le Congrès national africain (ANC), ce mouvement révolutionnaire de Nelson Mandela qui a libéré l’Afrique du Sud de l’apartheid et occupe actuellement les plus hautes fonctions à la tête du pays, approuve, pour sa part, cette comparaison faite avec Israël. Ainsi, en 2012, le président de l’ANC et ancien vice-président sud-africain Baleka Mbete avait accusé l’état juif d’être « bien pire que l’apartheid qui avait été connu par l’Afrique du sud ».

Mais ces derniers mois, un nombre croissant de jeunes Sud-africains noirs – dont des membres des mouvements des jeunes de l’ANC – ont visité Israël et rejettent dorénavant avec force les parallèles établis entre le régime raciste qui avait fait souffrir leurs parents et la réalité actuelle vécue par les Arabes palestiniens — en Israël, en Cisjordanie et à Gaza. Parmi eux, Nkululeko Nkosi, âgé de 23 ans et membre du mouvement des jeunes de l’ANC.

« C’est précisément parce que nous, Sud-africains, connaissons intimement ce qu’a impliqué l’apartheid, que c’est notre devoir de remettre en cause la justesse de ce terme lorsqu’il est utilisé dans le contexte du conflit israélo-palestinien », a expliqué Nkosi dans un pamphlet publié par « Africains pour la paix », un groupe qui s’efforce de changer le narratif évoqué pour décrire le conflit israélo-palestinien.

« Pour dire les choses simplement, et parce que personne ne connaît mieux que nous la douleur de l’apartheid, c’est nous qui pouvons le mieux déterminer quand utiliser ce terme pour qualifier une situation et quand éviter d’en faire usage ».

Nkosi, originaire du bidonville de Kathlehong à Johannesburg, récemment diplômé d’études de premier cycle en droit, rappelle que l’apartheid se basait sur la supériorité de la race tandis que le conflit israélo-palestinien englobe des querelles à la fois religieuses et territoriales.

Nkululeko Nkosi (Autorisation)
Nkululeko Nkosi (Autorisation)

« Lors de mon dernier voyage en Israël, j’ai constaté que contrairement à l’apartheid en Afrique du Sud, il n’y a pas d’effort délibéré de la part du gouvernement visant à discriminer un groupe spécifique en Israël », écrit-il.

« Dans mes discussions quotidiennes avec des citoyens israéliens ordinaires, j’ai appris des choses des Arabes et des Juifs et j’ai ressenti le désir brûlant qu’ils ont de vivre ensemble harmonieusement en voisins. Dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, les Afrikaners méprisaient les Sud-africains noirs, et ces sentiments sont toujours apparents aujourd’hui ».

Nkosi termine ce texte par une supplication adressée à ses compatriotes sud-africains : celle de ne pas « voler » le terme ‘apartheid’ en l’appliquant de manière inexacte à la situation du Moyen Orient.

Pendant la semaine contre l'apartheid israélien à l'université de Columbia, les étudiants pro-Israël ont contré l'affiche anti-Israël avec une poupée de 12 pieds de haut de Pinocchio destiné à attirer l'attention sur les "mensonges sur Israël", le 1er mars 2016 (Crédit :Autorisation du Students Supporting Israel – Columbia)
Pendant la semaine contre l’apartheid israélien à l’université de Columbia, les étudiants pro-Israël ont contré l’affiche anti-Israël avec une poupée de 12 pieds de haut de Pinocchio destiné à attirer l’attention sur les « mensonges sur Israël », le 1er mars 2016 (Crédit :Autorisation du Students Supporting Israel – Columbia)

Pour les Sud-africains noirs, l’apartheid était bien davantage qu’une discrimination systématique contre notre peuple. C’était un projet qui visait à voler à une race spécifique son histoire, sa culture, sa dignité, et son humanité », écrit-il encore.

« Ceux qui appliquent le terme ‘apartheid’ à l’impasse israélo-palestinienne se rendent coupables de commettre le même vol, en niant le caractère unique du racisme et de la haine que nous avons affrontés et que nous avons pu dépasser au prix des larmes et du sang ».

Les Israéliens et les Palestiniens peuvent avoir le sentiment que l’un des groupes a de la haine pour l’autre, mais cette réalité « est très différente du racisme, tel qu’il est reconnu juridiquement, sur la base de l’idée – aujourd’hui discréditée – du suprématisme blanc qui dominait autrefois dans mon pays », ajoute-t-il.

Nkosi, qui avait, dans le passé, espéré se présenter au bureau national de l’ANC mais qui a été écarté du parti en raison de ses positions pro-israéliennes, a découvert le conflit israélo-palestinien en 2013, lorsqu’un groupe d’étudiants avait perturbé le concert d’un célèbre pianiste israélien.

« Pendant un moment, j’ai eu ce point de vue qu’Israël était un état d’apartheid et j’ai soupçonné que quelque chose n’allait pas quand un couple de collègues a visité Israël et a fait face à des réactions violentes lors de son retour », a-t-il confié au Times of Israël.

« J’ai eu également moi aussi envie d’aller en Israël et de me faire ma propre idée sur ce qu’il s’y passait. C’est après mon voyage en Israël que j’ai commencé à mettre en doute beaucoup d’éléments, que j’ai commencé à chercher plus d’informations et que j’ai fait des comparaisons entre l’apartheid en Afrique du Sud et en Israël ».

Même si l’ANC ne soutient pas officiellement les voyages en Israël, des milliers de Sud-africains y séjournent chaque année. Selon l’ambassadeur israélien à Pretoria, Arthur Lenk, le nombre de touristes sud-africains partis à la découverte de l’état Juif a augmenté « de manière significative » en 2016.

Arthur Lenk (Crédit : autorisation MFA)
Arthur Lenk (Crédit : autorisation MFA)

« Un grand nombre d’entre eux sont des chrétiens qui partent faire un pèlerinage, les autres sont des hommes d’affaires de toute confession qui cherchent à développer leurs transactions mais aussi des touristes qui veulent découvrir Israël ou rendre visite à des amis ou à de la famille », dit Lenk.

« Je me réjouis que tant de Sud-africains aillent voir Israël par eux-mêmes au lieu de croire la rhétorique aux sombres motivations politiques de ceux qui gagnent à diviser ».

Le voyage en Israël tous frais payés qu’a fait Nkosi en 2016 a été parrainé et organisé par le Forum Afrique du sud-Israël, une organisation à but non-lucratif dont l’objectif est de promouvoir les relations bilatérales. « J’ai eu l’occasion de rencontrer des Israéliens et des Palestiniens », rappelle-t-il, soulignant qu’il a visité des universités avec des « populations arabes vibrantes », ainsi que le camp de réfugiés de Qalandia.

En 2015, l’ANC a publiquement dénoncé le travail du Forum Afrique du sud-Israël, le qualifiant de « campagne visant à dénaturer notre position sur la Palestine » et qui apportera « le discrédit » sur le parti.

Le leader politique du Hamas Khaled Mashaal à un rassemblement de l'ANC organisé en l'honneur du Hamas au Cap, en Afrique du sud, le 21 octobre 2015 (Crédit : AFP Photo/Rodger Bosch)
Le leader politique du Hamas Khaled Mashaal à un rassemblement de l’ANC organisé en l’honneur du Hamas au Cap, en Afrique du sud, le 21 octobre 2015 (Crédit : AFP Photo/Rodger Bosch)

Et ironiquement peut-être, c’est l’encouragement donné par l’ANC de penser différemment qui a touché Nkosi. « Mon point de vue diffère de celui de l’ANC parce qu’on m’a appris à l’ANC à discuter, à tout remettre en cause », dit-il.

Nkosi a rejoint le mouvement des jeunes de l’ANC en 2012, au cours de sa première année d’étudiant en Droit à la Wits University. Inspiré par la « position radicale sur diverses questions sociétales » du parti, il est devenu le président de sa branche à la Wits.

« Avant, j’espérais pouvoir gravir les échelons au sein de l’ANC », a-t-il expliqué au Times of Israël, mais les politiques actuelles suggèrent « qu’il pourrait ne plus y avoir, à l’avenir, un ANC dont je puisse hériter ».

Le parti ne se contente pas de décourager officiellement les voyages en Israël mais dénonce également publiquement les membres de la formation qui tiennent des propos positifs à l’égard de l’état juif.

‘Ce qui est clair, c’est que ma carrière politique à l’ANC et dans les structures de jeunes est terminée’

La semaine dernière, le secrétaire-général du mouvement des jeunes de l’ANC a émis un communiqué condamnant « un certain individu qui parade lors d’un voyage pro-israélien aux Etats Unis en affirmant être le chef d’une branche des jeunes de l’ANC ». Lui et « d’autres agents étrangers » qui « défendent l’agenda du régime impérialiste israélien » perdront automatiquement leur statut de membre, selon le communiqué.

« N’importe quel Sud-africain surpris aux côtés de l’ennemi doit être mis à distance par les forces progressistes », continuait le texte.

« Lui ou n’importe quelle personne qui parade et affirme être à la tête d’une branche réunissant des jeunes de l’ANC à l’occasion d’un événement pro-israélien et contre révolutionnaire doit réfléchir au fait que son statut de membre sera révoqué, car il s’est placé en dehors de l’organisation et des politiques et résolutions adoptées par le mouvement ».

Nkosi a également été insulté et a subi des intimidations en raison de son activisme pro-israélien, a-t-il raconté.

« Ce qui est clair, c’est que ma carrière politique à l’ANC et dans les structures de jeunes, c’est terminé. En plus du mécontentement que je nourris à l’égard de l’ANC et de sa direction, il semble que mon voyage en Israël et les convictions qui en ont découlé marquent la fin de toute ambition [politique]. »

Une manifestation du BDS devant l'université de Wits à Johannesburg, en Afrique du Sud. Illustration. (Crédit : Twitter/Power987)
Une manifestation du BDS devant l’université de Wits à Johannesburg, en Afrique du Sud. Illustration. (Crédit : Twitter/Power987)

Et pourtant, Nkosi se dit optimiste concernant l’avenir des relations entre Israël et l’Afrique du Sud. tout en reconnaissant que l’ANC, qui est étroitement affilié au mouvement BDS (Boycott, Divest and Sanctions) n’entrera probablement pas dans un dialogue constructif au niveau politique avec Jérusalem, il espère que les inquiétudes économiques actuelles de Pretoria mèneront à un rapprochement par la suite.

Cette semaine, l’agence ‘Standard and Poor’ a dégradé la note de la dette de l’Afrique du Sud en lui attribuant la plus basse, note-t-il, espérant que cela obligera le pays à chercher à établir de nouvelles relations, et notamment qu’il en vienne à se tourner vers le gouvernement israélien « pour trouver de l’aide dans les secteurs de l’innovation et, plus important encore, dans les technologies de l’eau et de l’agriculture ».

« L’abaissement récent de cette note signifie que notre gouvernement doit trouver des moyens innovants pour renforcer notre économie et Israël pourrait bien être l’une des réponses », a-t-il conclu. « Je suis quelqu’un d’optimiste ».

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