Un journaliste torturé par Al-Qaïda en Syrie : « J’ai survécu parce qu’ils ne m’ont pas tué »
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Un journaliste torturé par Al-Qaïda en Syrie : « J’ai survécu parce qu’ils ne m’ont pas tué »

A l’approche de la sortie d’un nouveau documentaire, Theo Padnos a parlé de son épreuve de 22 mois depuis sa capture après avoir franchi la frontière turque jusqu’à sa libération avec la médiation du Qatar sur le plateau du Golan

Theo Padnos rejoue son emprisonnement par al-Qaïda en Syrie (Front al-Nosra) dans 'Theo Who Lived.' (Crédit : Zeitgeist Films)
Theo Padnos rejoue son emprisonnement par al-Qaïda en Syrie (Front al-Nosra) dans 'Theo Who Lived.' (Crédit : Zeitgeist Films)

A l’automne 2104, le journaliste américain Theo Padnos, libre seulement depuis quelques mois, reconstituait déjà sa capture et les deux ans d’emprisonnement et de torture par Al-Qaïda en Syrie pour un documentaire.

Beaucoup de gens qui sont passés à travers une telle épreuve ne voudraient pas la reconstituer d’une manière si détaillée et publique. Mais Padnos n’est pas comme beaucoup de gens. Dès qu’il apparaît sur l’écran, on perçoit tout de suite qu’il y a quelque chose de spécial dans sa manière de penser qui lui a permis de s’en sortir.

La personnalité singulière, voire originale, de Padnos s’est encore faite remarquer lorsque le Times of Israël a récemment eu une conversation avec lui et le réalisateur du documentaire, David Schisgall.

« J’ai le sentiment que chaque personne qui fait l’expérience de situations difficiles réagit différemment et elles ne sont pas forcément traumatisées par ces expériences. Elles peuvent vous donner de la force et l’envie de parler de ce qui s’est passé », a déclaré Padnos concernant sa décision, juste après sa libération, de travailler avec Schisgall sur « Theo qui a vécu« .

« Je ne crois pas que j’ai été traumatisé, donc je n’ai rien à surmonter maintenant. J’ai survécu parce qu’ils ne m’ont pas tué. Cela n’avait rien à voir avec mon caractère », a insisté Padnos.

Schisgall n’a pas vu les choses de la même façon.

« Theo, tu as été traumatisé. Ils t’ont torturé », a-t-il déclaré en se tournant vers Padnos.

« Je pense que la survie physique de Theo était entièrement due au déroulement de choses. Mais sa survie psychologique et spirituelle doit beaucoup à sa personnalité. On ne sait jamais comme on va réagir dans ces genres de circonstances. Theo a eu des moments difficiles », a ajouté Schisgall, en reportant son attention vers le journaliste.

Padnos, âgé de 47 ans, qui est aussi connu professionnellement comme Peter Curtis, ne connaissait pas la Syrie et le Moyen Orient avant sa capture par trois jeunes hommes. Ensemble, ils sont passés en Syrie depuis Antakya, en Turquie, où ils l’ont remis à Al-Qaïda en Syrie, aussi appelé Jabhat al-Nosra, ou Front Nosra. (En juillet 2016, Jabhat al-Nosra a annoncé qu’il s’était séparé d’Al-Qaïda en Syrie. Mohammed al-Julani a annoncé son nouveau nom comme étant Jabhat Fateh al-Sham, ou Front pour la Conquête du Levant.)

Le réalisateur de ‘Theo Who Lived’, David Schisgall. (Crédit : Theo Padnos)
Le réalisateur de ‘Theo Who Lived’, David Schisgall. (Crédit : Theo Padnos)

Parlant couramment l’arabe, Padnos a vécu et travaillé au Yémen entre 2006 et 2008. Entre 2008 et 2011, il a vécu entre le Yémen et Damas, en Syrie, menant des recherches et écrivant. En 2011, il a publié un livre intitulé « Musulman sous couverture », un mémoire sur son étude d’une année dans une mosquée salafiste à Sanna au Yémen.

« Je suis un humaniste, pas une personne religieuse. J’ai étudié l’islam pour pouvoir écrire dessus », a expliqué Padnos.

« J’étais un très mauvais musulman, en fait. J’ai compris le sens général, mais j’ai détesté. Ils te demandent de faire un tas de choses qui sont ennuyeuses et répétitives. Je peux comprendre qu’il faille prier trois fois par jour, mais cinq fois, c’est un peu trop ».

Comme l’a écrit Danna Harman dans Haaretz en 2015, malgré la torture de Padnos, il a eu de la chance de ne pas finir dans les mains de l’Etat islamique, qui a capturé et décapité des journalistes américains, y compris James Foley et Steven Sotloff.

« Les détails liés aux négociations et aux circonstances de sa libération restent secrets, mais il semble qu’un nombre de facteurs ait joué en sa faveur, en premier lieu, l’intervention décisive du gouvernement qatari à son sujet, sur les ordres du gouvernement des Etats-Unis, les efforts continus de sa mère et de ses soutiens à la maison, et du fait que, contrairement à l’Etat islamique, le Front Nosra n’est pas connu pour exécuter ses prisonniers occidentaux », a noté Harman.

Padnos se rend responsable de sa capture car il a été négligent de faire confiance aux passeurs qui lui ont fait traverser la frontière entre la Turquie et la Syrie. Pourtant, il faut noter que jusqu’à la fin 2012, des journalistes allaient et venaient régulièrement en Syrie sans difficulté. Padnos a été le deuxième journaliste à disparaître là-bas.

Padnos est préoccupé des risques pris par des journalistes qui travaillent toujours dans des zones contrôlées par les rebelles. Son opinion est partagée par Jeffrey Dvorkin, un professeur de journalisme à l’Université de Toronto qui fait partie du comité du Forum de Journalisme Canadien sur la Violence et les Traumatismes.

Tandis que Dvorkin, qui occupe un haut poste comme directeur de l’information à CBC et NPR, était réticent à l’idée de commenter tout traumatisme dont aurait pu souffrir Padnos, il a partagé ses préoccupations au sujet de groupes d’informations qui envoient des journaliste freelance comme Padnos dans des situations dangereuses.

« Avec la pression accrue sur les groupes d’information qui demandent à leurs journalistes d’en faire plus avec moins de moyens dans l’environnement digital, et avec la tendance pour les groupes de média de recruter des correspondants freelance prêts à prendre des risques et faire le travail qui aurait été confié, à une autre époque, à des correspondants plus expérimentés (et plus chers), je suis inquiet que nous ayons à voir plus de traumatisme comme nous l’avons vu dans les périodes difficiles des années 1980 et 1990 », a déclaré Dvorkin au Times of Israël.

« Theo qui a vécu » retrace l’expérience de Padnos de manière chronologique, comme celle de sa mère et d’autres proches aux Etats-Unis qui oeuvraient pour sa libération. Ce documentaire ne rentre pas dans une explication détaillée des dynamiques confuses de la guerre civile syrienne. On n’explique pas clairement pourquoi alors que Padnos était prisonnier, lui et ses ravisseurs du Front Nosra ont souvent été bombardés par l’armée syrienne tout en étant poursuivis par les combattants de l’Etat islamique, qui sont les ennemis jurés du Front Nosra.

« J’ai eu l’impression, et je l’ai toujours, que ce qui se passe en Syrie est la partie sombre de la lune, et je voulais parler de ma propre expérience, pas tant pour ce que cela raconte de Theo, mais parce que ce qui m’est arrivé arrive, en pire, à des millions de personnes. Je voulais attirer l’attention sur la catastrophe qui s’y déroule », a déclare Padnos.

En ce qui le concerne, il y a beaucoup d’incompréhension sur ce qui se passe en Syrie et sur comment la guerre civile peut se terminer.

Theo Padnos rejoue son emprisonnement par al-Qaïda en Syrie (Front al-Nosra) dans 'Theo Who Lived.' (Crédit : Zeitgeist Films)
Theo Padnos rejoue son emprisonnement par al-Qaïda en Syrie (Front al-Nosra) dans ‘Theo Who Lived.’ (Crédit : Zeitgeist Films)

« Les gens ont l’impression que c’est un labyrinthe de confusion, mais je pense que sans balles, sans RPG et sans Kalashnikov la paix aura lieu rapidement. La solution est de couper l’approvisionnement en armes pour les rebelles et de permettre à l’état de régler ses problèmes avec les rebelles par la discussion, ce qu’ils font déjà dans de nombreux endroits. C’était la stratégie du gouvernement syrien dès le départ, de forcer les rebelles à négocier. Et les rebelles négocieront une fois qu’ils n’auront pas le choix ».

Selon Padnos, il est clair que l’état syrien moderne devrait et va dominer les rebelles et les djihadistes, qui se sont seulement engagés dans un système tribal et ne peuvent pas fournir les écoles, l’électricité, l’eau courante et une justice non arbitraire que les citoyens syriens veulent et dont ils ont besoin.

« C’est un état moderne contre une forme très rudimentaire de société traditionnelle, et bien sûr l’état moderne écrase et est extraordinaire dur et sans pitié avec la société tribale qu’il combat… les rebelles sont préparés à combattre jusqu’à ce qu’ils aient pris Jérusalem ou jusqu’à la fin des temps, et ils le pensent réellement. Alors, nous préférons un état… qui permettra aux femmes d’aller à l’école », a-t-il déclaré.

Même si Padnos a insisté que sa personnalité n’a rien eu à faire dans sa survie, il a suggéré que cela l’a aidé à s’intéresser et à comprendre les gens qui étaient autour de lui alors qu’il était prisonnier. C’était tout particulièrement le cas après qu’un an ou plus soit passé, lorsqu’il a senti qu’il s’était habitué à son entourage.

« Au début, j’étais roulé en boule, je tremblais et j’étais terrifié, mais après un an et demi quelque chose s’est révélé en moi et cela m’a permis d’écrire », s’est-il souvenu de son début d’écriture d’un roman avec le papier donné par ses ravisseurs.

Il travaille toujours sur le roman, et espère le publier dans le futur, après avoir publié un mémoire (une version plus développée d’un article du New York Times qu’il a écrit en octobre 2014) de sa période en Syrie qu’il a récemment achevé.

Il a également commencé à communiquer et nouer des liens avec d’autres prisonniers (certains sont des combattants de l’EI) et ses ravisseurs, y compris le haut commandant du Front Nusra, Abu Mariya al-Qahtani, vers la fin. Il est toujours en contact avec certains d’entre eux, spécialement sur Facebook et Twitter, qu’ils adorent utiliser, dit-il.

« Je veux tous les aider. Je veux qu’il y ait la paix. Je sais qu’ils peuvent revenir dans la société… Les gens qui sont dangereux, nous ne pouvons pas les intégrer. Mais la plupart d’entre eux ne sont pas dangereux. Ils doivent seulement déposer leurs armes et mener une vie civile », a déclaré Padnos.

Mais Padnos n’est pas en contact avec le photographe juif américain Matthew Schrier qui était son compagnon de cellule pendant un certain temps. Les deux hommes ont préparé une fuite, mais seulement Schrier, qui est sorti le premier, a pu passer à travers une petite fenêtre située en haut dans le mur. Lorsque Padnos a essayé de se faufiler à travers l’ouverture, il s’est coincé et Schrier l’a laissé là. Les conséquences pour Padnos ont été graves.

Theo Padnos, avec les vêtements qu'il portait pendant qu'il était prisonnier du Front al-Nosra, dans le désert de Judée (utilisé comme décor pour représenter la Syrie) pendant le tournage de ‘Theo Who Lived.’ (Crédit : Zeitgeist Films)
Theo Padnos, avec les vêtements qu’il portait pendant qu’il était prisonnier du Front al-Nosra, dans le désert de Judée (utilisé comme décor pour représenter la Syrie) pendant le tournage de ‘Theo Who Lived.’ (Crédit : Zeitgeist Films)

Schisgall, âgé de 48 ans, a ramené Padnos, qui avait passé quelques jours à Tel Aviv pour être débriefé par le FBI directement après sa libération, en Israël pour tourner une partie du film. Ils ont filmé sur le plateau du Golan, et aussi dans le Désert de Judée, qui représentait la Syrie.

Recréer les différents endroits où Padnos avait été en Syrie à travers des lieux en Israël et des plateaux à Brooklyn était beaucoup moins difficile que de raconter une histoire avec le point de vue de Padnos sur la guerre civile syrienne qui est assez différent de ce que les médias américains proposent généralement.

« Theo a passé plus de temps avec notre ennemi que n’importe quel journaliste américain arabophone. Et il avait un regard différent sur ce qui se passait là-bas et de qui étaient ces gens. Un des plus grands défis était d’essayer d’évoquer l’expérience de Theo en Syrie, qui va à l’encontre du récit que l’on présente généralement dans la presse », a déclaré Schisgall.

« En Amérique, les gens sont seulement concernés de loin avec la Syrie et pensent qu’il y a des bons et des méchants. Les lignes entre les bons méchants sont très poreuses en Syrie. C’était difficile à mettre en avant », a-t-il ajouté.

Le réalisateur a également souligné que Padnos présentait un profil différent de ce à quoi les Américains sont habitués en terme d’individus qui ont été torturés par un ennemi. Il a déclaré que, généralement, les Américains sont seulement prêts à accepter que les anciens otages sont soit traumatisés soit des bombes à retardement prêtes à exploser, ou qu’ils devraient être président des Etats-Unis (en d’autres termes, l’histoire de John McCain).

« En réalité, il y a un juste milieu entre ces deux zones conventionnelles. Il n’y a pas que deux chemins pour les gens torturés par l’ennemi. Il y a beaucoup d’autres voies », a observé Shisgall.

Padnos, qui partage maintenant son temps entre les Etats-Unis et la France, en est l’exemple même. Il est certain que sa santé mentale n’a pas été affectée négativement. Il est également sûr qu’il ne veut pas briguer un mandat officiel. C’est un écrivain, et il pense qu’Al-Qaïda lui a donné le don de clairvoyance, et il prévoit de continuer dans ce qu’il pense être sa manière natuelle de travailler.

« Ils m’ont aidé à voir que je peux apporter quelque chose. J’espère être le pont entre le monde arabe et l’Occident, pour faire passer les communications dans les deux directions. Je m’entends bien avec les Arabes et relativement bien avec l’Occident », a-t-il déclaré.

Il compare sa situation avec celle d’un enfant de parents divorcés, quelque chose qu’il connaît bien par expérience personnelle.

« Tes deux parents te parlent, tu comprends le point de vue de chacun et tu voudrais les rapprocher. Tu veux réparer leurs relations ».

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