Israël en guerre - Jour 193

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Un nouveau mouvement arabo-juif organise des événements demandant un cessez-le-feu

Après des mois de silence, des Arabes israéliens ont rejoint des activistes juifs de gauche appelant à la fin de la guerre. D'autres disent que "le jour d'après" est déjà là

Une manifestation organisée par le Partenariat pour la Paix appelant à la fin de la guerre à Gaza dans la ville arabe de Tira, le 9 mars 2024. (Crédit : Peace Partnership/Courtesy)
Une manifestation organisée par le Partenariat pour la Paix appelant à la fin de la guerre à Gaza dans la ville arabe de Tira, le 9 mars 2024. (Crédit : Peace Partnership/Courtesy)

Alors que l’offensive israélienne à Gaza a commencé il y a maintenant près de six mois, une cinquantaine de groupes de la société civile, de gauche et arabes israéliens, se sont réunis pour lancer une campagne appelant au cessez-le-feu. Ils ont récemment intensifié leurs efforts dans cet objectif – et ils sont aussi sortis de l’ombre.

Alors que de modestes mouvements de protestation anti-guerre – distincts des vastes rassemblements réclamant la libération des otages – ont lieu à Tel Aviv toutes les semaines et ce depuis des mois, la société civile arabe israélienne s’est, pour sa part, abstenue de manifester ouvertement. Des citoyens arabes israéliens – avec notamment parmi eux certaines personnalités de premier plan – ont été arrêtés pour des posts parus sur les réseaux sociaux qui auraient contrevenu aux lois sur les incitations au terrorisme dans le sillage de la déclaration de guerre. Les autorisations nécessaires pour organiser des regroupements dans les villes arabes sont également particulièrement difficiles à obtenir auprès de la police, expliquent les activistes.

Cette coalition anti-guerre, qui a été nommée « Partenariat pour la paix », avait fait sa première apparition publique à Haïfa, au mois de janvier, avec un rassemblement réunissant Juifs et Arabes qui avait attiré environ 500 personnes. Le mouvement de protestation suivant avait eu lieu à Tira, une ville de « la zone du triangle » – un secteur à majorité arabe – du centre d’Israël, et il avait mobilisé 250 personnes approximativement. Le 9 mars, un événement qui s’était tenu à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes à Taybeh, dans ce « triangle », avait été suivi par une manifestation pour la paix avec environ 300 participants – soit le double de ce que les organisateurs avaient escompté.

« C’était très émouvant de voir les Juifs et les Arabes côte à côte et demandant un cessez-le-feu. Cela me donne l’espoir de voir un plus grand nombre de personnes s’engager dans ces rassemblements », commente Nisreen Morqus, qui a aidé à mettre au point la manifestation de Taybe. Morqus est la secrétaire-générale de Tandi, le Mouvement des Femmes démocratiques en Israël, un groupe affilié au parti radical Hadash, à majorité arabe.

Si l’activiste fait part de sa sympathie pour les otages israéliens actuellement détenus par le Hamas, elle estime qu’une opération militaire n’est pas le bon moyen pour garantir leur libération.

« Si j’avais un membre de ma famille retenu en otage à Gaza, je ne parviendrais pas à dormir la nuit ou à rester à ne rien faire. Mais il est impossible d’espérer le retour des otages sans que cette guerre ne s’arrête », estime Morqus.

« Et pourtant, très, très peu de familles d’otages ont appelé à un cessez-le-feu. Les gens doivent comprendre qu’il n’y a pas de gagnant dans une guerre ; il n’y a que des perdants. Une guerre ne fait qu’approfondir le conflit, l’hostilité, la haine entre nos deux peuples », ajoute-t-elle.

Une manifestation organisée par le Partenariat pour la Paix, appelant à l’arrêt de la guerre à Gaza, dans la ville arabe de Tira, en Israël, le 9 mars 2024. (Crédit :Peace Partnership/Courtesy)

Le regroupement en faveur du cessez-le-feu qui s’est tenu sur la route principale de Tira, le 9 mars, a été salué par les résidents arabes locaux, les automobilistes qui passaient par là klaxonnant en signe de soutien aux manifestants, se souvient Morqus.

« Les Arabes israéliens ont encore peur de s’exprimer ou même de collecter des fonds pour des dons alimentaires à Gaza. Les gens, ici, se sentent impuissants », note Morqus. « Chaque matin, nous nous réveillons en apprenant la mort de dizaines de personnes qui ont été tuées à Gaza, avec des familles qui n’ont plus assez de place pour enterrer leurs défunts. C’est devenu une nouvelle norme. C’est comme si les Gazaouis n’étaient plus considérés comme des êtres humains ».

Au vu du soutien écrasant apporté à la guerre par les Juifs israéliens – il serait d’environ 80 %, selon un sondage réalisé au mois de janvier par l’Institut d’études de sécurité nationale (INSS) – les mouvements de protestation en faveur d’un cessez-le-feu seraient très impopulaires dans les localités à majorité juive, commentent les organisateurs du Partenariat pour la Paix.

« Ces rassemblements sont possibles à Tel Aviv mais pas à Kfar Saba », explique Irit Levanon, évoquant d’une part la ville connue pour son caractère libéral et, de l’autre, une localité résidentielle accueillant la classe moyenne, dans le centre d’Israël. Levanon est organisatrice régionale au sein du groupe activiste judéo-arabe « Standing Together, » qui est également membre du Partenariat pour la Paix.

La prochaine manifestation du Partenariat pour la Paix réunira les activistes dans la ville mixte d’Akko, aux abords de Haïfa, le 27 mars, dit Morqus, faisant remarquer que les actions publiques de la coalition deviennent en ce moment de plus en plus fréquentes.

Une manifestation organisée par le Partenariat pour la Paix, appelant à l’arrêt de la guerre à Gaza, dans la ville arabe de Tira, en Israël, le 9 mars 2024. (Crédit :Peace Partnership/Courtesy)

« Le jour d’après est déjà là »

Mohammad Barakeh, ancien député de la faction radicale Hadash, avait été arrêté, le 9 novembre, avec trois autres responsables arabes israéliens de premier plan alors qu’il se rendait à un rassemblement non autorisé prévu à Nazareth qui, selon la police, pouvait être l’occasion d’incitations au terrorisme et qui était susceptible de troubler l’ordre public.

Barakeh s’est souvenu de cette rencontre avec les forces de l’ordre et de sa courte détention à l’occasion d’une conférence organisée par le Partenariat pour la Paix à Jérusalem, qui, la semaine dernière, s’est déroulée sous le nom « Demandez la paix et vous pourrez être poursuivi ». L’objectif de ce sommet était de dénoncer le musellement perçu des voix de l’opposition qui condamnent la guerre.

Au mois de novembre, la police avait indiqué que la manifestation n’avait pas été autorisée alors que les organisateurs avaient, de leur côté, affirmé que le nombre de participants serait en-deçà du seuil légal de 50 – un permis étant exigé en cas de dépassement de ce seuil. Les médias arabes, pour leur part, avaient décrit le rassemblement programmé comme « une veillée sur invitation seulement ».

Prenant la parole devant un public de quelques dizaines de membres de groupes locaux issus de la société civile, la semaine dernière, Barakeh a estimé que les limitations apportées à la liberté d’expression sous couvert de prévenir d’éventuelles incitations au terrorisme entraient dans le cadre d’un phénomène plus large qui est en train de submerger la société israélienne.

« Il y a eu une dégradation constante qui tend vers le fascisme en Israël, ces dernières années. Depuis la fondation de l’État, en 1948, les Arabes israéliens ont subi des persécutions et le racisme, mais avec la Loi sur l’État-nation, la discrimination a été ancrée dans la constitution », a-t-il déclaré, faisant référence à une Loi fondamentale controversée adoptée en 2018, qui définissait Israël comme État-nation du peuple juif.

« Aujourd’hui, tout cela a pris des proportions effrayantes – pas seulement à cause des arrestations motivées par des posts parus sur Facebook mais à cause de l’atmosphère qui règne dans d’importantes parties du public israélien », a-t-il ajouté.

Un panel organisé par le mouvement « Partenariat pour la paix » consacré aux persécutions présumées qui sont subies par les activistes de la paix, à Jérusalem, réunissant (de gauche à droite) le journaliste Meron Rapoport, le leader arabe Mohammad Barakeh, le directeur d’Ir Amim Yehudit Oppenheimer, la députée Hadash Aida Touma-Sliman et Shiko Behar, du Mizrahi Civic Collective, le 13 mars 2024. (Crédit : Gianluca Pacchiani/Times of Israel)

L’ancien député a dénoncé la quasi-disparition d’un camp de la paix mainstream au sein de la politique israélienne, un camp qui avait tenu un rôle déterminant dans le soutien apporté à la signature des Accords d’Oslo avec les Palestiniens dans les années 1990.

« Politiquement, le centre-gauche s’est vidé. Vous avez quelques politiciens dans le camp de la paix, Meretz, Avoda, puis vous passez directement à [Yair] Lapid, » a dit Barakeh, faisant référence au leader de la formation centriste Yesh Adid. « Vous n’avez rien entre les deux ».

Barakeh est l’actuel président de l’organisation-cadre de la communauté arabe, la Haute commission de suivi, qui a aussi été active dans les manifestations en faveur d’un cessez-le-feu et qui a organisé un important rassemblement dans le village arabe de Kafr Kanna, le 2 mars, avec 1 500 participants.

Les autres intervenants, dans le panel, se sont accordés pour dire que la suppression de la liberté d’expression était un phénomène sans précédent pour les Arabes israéliens, un phénomène qui n’avait plus été observé depuis les périodes les plus sanglantes de leur passé, comme cela avait été le cas lors de la Seconde Intifada (2000-2005).

Certains participants ont toutefois vu l’opportunité d’un changement radical des relations entre Israéliens et Palestiniens après le bain de sang du 7 octobre, quand des milliers de terroristes avaient franchi la frontière séparant Israël de la bande de Gaza et qu’ils avaient tué 1 200 personnes, des civils en majorité, et kidnappé 253 personnes, prises en otage au sein de l’enclave côtière. Israël a lancé une campagne militaire en riposte dont l’objectif est de libérer les otages et d’anéantir le groupe terroriste – une offensive qui, selon les chiffres du Hamas (des chiffres invérifiables) aurait entraîné la mort de plus de 31 000 Gazaouis, notamment celle de membres du groupe terroriste.

Yehudit Oppenheimer, directeur du groupe de gauche Ir Amim pour les résidents de Jérusalem-Est, qui est également membre de la coalition du Partenariat pour la Paix, a déclaré que les forces de droite, dans la capitale, ont utilisé la guerre à Gaza pour faire avancer leur ordre du jour, citant les récentes démolitions des habitations d’activistes palestiniens de premier plan, comme Fakhri Abu Diab.

« Le jour d’après la guerre dont tout le monde parle est d’ores et déjà arrivé, c’est en tout le cas le cas à Jérusalem et dans les villes mixtes », a commenté Oppenheimer. « Il y a des alternatives potentielles et il y a de potentiels partenariats au niveau local. Jérusalem est la ville qui compte la plus grande population d’Israéliens et de Palestiniens à la fois. C’est une ville d’espoir ».

La députée Aida Touma-Sliman de la faction radicale Hadash, autre membre du panel, a elle aussi exprimé un espoir prudent, estimant « qu’il est impossible de revenir au 6 octobre, quand l’état de notre démocratie était d’ores et déjà problématique mais peut-être pourrons-nous créer une nouvelle réalité ».

« Pour le moment, nous laissons la droite créer le jour d’après. Cela ne devrait pas être une option après toutes nos années de combat », a-t-elle déploré.

Touma-Sliman a estimé que la guerre avait eu un résultat positif : la question d’un État palestinien est revenue sur la table.

« La question est : Pouvons-nous créer une force politique influente à partir de ce mouvement ? », a-t-elle interrogé.

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