Un survivant de la Shoah transforme un falafel en symbole de la résilience juive
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Un survivant de la Shoah transforme un falafel en symbole de la résilience juive

David "Dugo" Leitner, 89 ans, mange des falafels tous les 18 janvier pour commémorer sa survie à Auschwitz et son immigration en Israël

David "Dugo" Leitner, 88 ans, survivant de la Shoah, (à gauche), et le Président Reuven Rivlin à la Résidence du Président à Jérusalem pour un déjeuner falafel, le 17 janvier 2019. (Mark Neiman/GPO)
David "Dugo" Leitner, 88 ans, survivant de la Shoah, (à gauche), et le Président Reuven Rivlin à la Résidence du Président à Jérusalem pour un déjeuner falafel, le 17 janvier 2019. (Mark Neiman/GPO)

JTA – Le 18 janvier 1945, les nazis à Auschwitz ont forcé David Leitner et environ 66 000 autres prisonniers du camp à marcher dans la neige. Sous-alimenté, épuisé et ne portant que son uniforme de camp, Leitner, qui n’avait que 14 ans à l’époque, commença à fantasmer sur les bilkalach de sa mère – des petits pains dorés fabriqués dans sa Hongrie natale et dans toute l’Europe centrale.

La plupart des prisonniers sont morts dans la marche de la mort, mais Leitner, connu sous son surnom de Dugo, a survécu et immigré en Israël peu après la Shoah.

Lors de sa première visite au marché Mahane Yehuda à Jérusalem, lorsqu’il a découvert pour la première fois des falafels, les souvenirs de cette époque fatidique lui sont revenus.

« Les boulettes frites m’ont immédiatement ramené à la marche – et à la cuisine de ma mère – et j’ai pris deux portions l’une après l’autre », a déclaré Leitner, aujourd’hui âgé de 89 ans, au site web de Srugim en 2018.

Depuis lors, Leitner a fait de la consommation de deux portions de falafel chaque 18 janvier une tradition pour célébrer sa survie. Ces dernières années, son histoire est devenue bien connue en Israël, où des milliers de personnes rendent hommage à Leitner – et au plat à base de pois chiches que beaucoup de ses compatriotes considèrent comme la quintessence de la culture israélienne – en mangeant au moins une portion de falafel lors de ce qu’ils appellent la journée Dugo.

Cette année, le ministère israélien des Affaires étrangères a organisé pour la première fois une journée Dugo à l’étranger, les ambassades de Londres et de Varsovie ayant offert aux habitants du pays des falafels gratuits et la possibilité de découvrir l’histoire de Leitner.

À Varsovie, l’ambassade d’Israël s’est associée au restaurant israélien BeKef, où 350 portions ont été distribuées gratuitement aux clients qui ont posé avec un panneau portant l’inscription « #OperationDugo » (en polonais). L’action a suscité l’intérêt des équipes de télévision polonaises et d’autres médias, et même un message du célèbre danseur Michal Pirog. À Londres, l’ambassade israélienne a fait don de 100 portions de falafels à un refuge pour sans-abri.

En Israël, des milliers de personnes, dont l’ancien ministre de l’Education Rafi Peretz, ont partagé des photos d’eux-mêmes sur les médias sociaux en train de déguster des falafels avec le hashtag #OperationDugo (en hébreu).

Au début, le rituel du falafel était une affaire privée pour Leitner. Il n’a jamais encouragé sa femme ni ses deux filles à le rejoindre, a déclaré l’une de ses filles à Srugim.

« Pendant toutes ces années, papa est toujours allé seul prendre un falafel pour marquer cette journée », a déclaré Zehava Kor. « Nous savions que le 18 janvier signifiait beaucoup pour lui et qu’il avait besoin d’être seul, de manger des falafels et de se retrouver avec lui-même ».

Cela a commencé à changer lorsque Leitner a vieilli – ses arrière-petits-enfants ont commencé à le rejoindre ces dernières années. De là, la nouvelle du rituel est parvenue à la Maison des Témoignages, une petite institution d’enseignement de la Shoah à Nir Galim, un moshav (village coopératif), près d’Ashdod dont Leitner et sa femme, Sarah, font partie des fondateurs. L’institution a fait connaître l’histoire de Leitner sur les médias sociaux en 2016, la rendant si célèbre qu’en 2019, le président Reuven Rivlin a invité Leitner à la résidence pour manger des falafels avec lui.

Un sandwich au falafel prêt à être consommé, qui fait partie du panthéon de la nourriture israélienne. En Israël, le falafel est généralement servi dans du pain pita. (Daniel Dreifuss /FLASH90)

Leitner n’était pas sûr au départ de vouloir être célèbre, a déclaré sa fille.

« Il avait l’impression de déranger beaucoup de gens, il était gêné par toute cette histoire », a déclaré Mme Kor.

Leitner se détendit cependant en voyant comment les Israéliens adoptaient cette coutume – des dizaines de personnes le rejoignirent le 18 janvier au restaurant de falafels de Nir Galim. En 2018, il a posé au stand de falafels avec une pancarte sur laquelle on pouvait lire « Le peuple d’Israël est [sic] vivant et en bonne santé, heureux et amoureux des falafels ».

Homme énergique doté d’un sens de l’humour à toute épreuve, Leitner encourageait les étudiants qu’il accompagnait lors de voyages éducatifs dans les camps de la mort en Pologne à ne pas avoir peur de rire pendant le voyage.

« Je leur ai dit que nous ne sommes pas venus ici pour pleurer. Sans humour, je n’aurais jamais réussi », a-t-il dit à Srugim. « Je veux dire, je suis déjà un orphelin. Est-ce que je dois être triste aussi ? »

Mais les témoignages de Leitner sur sa survie à Auschwitz donnent une idée des horreurs qu’il y a endurées. Avec 20 autres garçons, il a été chargé de nettoyer les latrines de plusieurs camps qui constituaient le complexe d’Auschwitz-Birkenau.

« Quand nous quittions notre camp le matin, le célèbre orchestre de Birkenau jouait. Et chaque matin, nous trouvions plusieurs personnes, uniquement des Juifs, pendues à la sortie. Parfois, trois Juifs sur un crochet », a-t-il déclaré dans un témoignage pour le groupe commémoratif de Moreshet.

En fin de compte, Leitner a été sélectionné pour les chambres à gaz.

« Ils m’ont attrapé et m’ont mis dans un convoi à destination du crématorium. L’évasion était impossible », se souvient-il. « Ils m’ont attaché. J’étais fou de peur, ils m’ont enfermé dans une cabane. »

En 1944, lors de la fête juive de Simchat Torah, Leitner a déclaré avoir été emmené avec des centaines d’autres enfants au crématorium.

« Nous avons récité le Shema Israël tout le long du chemin, appelant notre mère, notre père », dit-il.

A un moment donné, les enfants ont été déshabillés dans ce qu’ils croyaient être une préparation à leur meurtre dans des chambres à gaz. Mais ils ont été autorisés à se rhabiller et à vivre un jour de plus, jusqu’à ce que les marches de la mort commencent lorsque l’Armée rouge s’est approchée d’Auschwitz.

Dans ses témoignages, Leitner parle souvent de la sensation de faim.

« Dix personnes ont reçu un pot de soupe, nous avons eu droit à une gorgée chacun. Parfois, celui qui faisait la queue prenait la marmite de la personne précédente au milieu de la gorgée », a-t-il dit. « Mais quand je tenais la marmite, personne n’était assez fort pour me l’enlever. J’ai bu jusqu’à presque m’étouffer ».

« Mais j’ai survécu. Je suis là, je suis vivant et je vous raconte mon histoire. »

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