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Une Arche de Noé géante, vitrine des créationnistes américains

Pour ceux qui n'auraient pas compris, le message est écrit en grosses lettres : "Le rejet de Dieu corrompt."

L'extérieur d'Ark Encounter, qui est censé être une réplique de l'arche de Noé, à Williamstown, Kentucky, le 30 septembre 2022. (Crédit : Stefani Reynolds / AFP)
L'extérieur d'Ark Encounter, qui est censé être une réplique de l'arche de Noé, à Williamstown, Kentucky, le 30 septembre 2022. (Crédit : Stefani Reynolds / AFP)

Figure de proue du créationnisme aux Etats-Unis, une arche de Noé massive, abritant des statues articulées de moutons, daims et même de dinosaures, attire des foules de chrétiens évangéliques avec sa mise en scène spectaculaire et ses messages très politiques.

Ce parc d’attraction, couplé à un « Musée de la Création », assure que Dieu a créé la Terre en six jours vers 4 000 avant l’ère commune et dénonce férocement la théorie de l’évolution.

Ces croyances, loin d’être marginales, s’inscrivent dans une société américaine où certains n’hésitent pas à remettre en cause des vérités établies, y compris sur l’extinction des dinosaures il y a 65 millions d’années.

« Nous pensons que la grande majorité a disparu pendant le déluge », explique Mark Looy, co-fondateur du projet, en regrettant que « les dinosaures soient souvent utilisés par les évolutionnistes pour répandre leur vision du monde ».

« Mais nous les avons récupérés pour raconter la vraie Histoire ! », explique-t-il, à deux pas d’un squelette d’allosaure planté à l’entrée du « Musée de la Création ».

Un squelette et un diagramme de dinosaure sont exposés au Creation Museum de Petersburg, Kentucky, le 30 septembre 2022. (Crédit : Stefani Reynolds / AFP)

Porté par l’organisation « Answers in Genesis » et financé par une campagne de dons, celui-ci a ouvert en 2007 à Petersburg, dans l’Etat du Kentucky, au centre des Etats-Unis.

En 2016, cette puissante association créationniste a inauguré, 70 km plus loin à Williamstown, son arche de Noé aux imposantes mensurations : 150 mètres de long, 15 de haut, 25 de large.

Depuis, les deux sites ne désemplissent pas malgré un coût d’entrée combiné de 84,95 dollars par adulte. En couple, entre amis, avec enfants, les visiteurs – plus d’un million par an selon Mark Looy – viennent de tout le pays pour parcourir les expositions, mais aussi faire de la tyrolienne ou caresser les animaux du zoo.

Marqueur identitaire

La plupart sont totalement acquis à la cause. « Mon mari et moi croyons que la Terre a 6 000 ans », explique avec naturel Suzanne Swindle, une cadre de 37 ans venue d’Atlanta pour montrer à sa fille de 4 ans que la Bible « n’est pas qu’une histoire ».

Pour autant, elle ne nie pas que les espèces « s’adaptent à leur environnement », un des piliers de la théorie de l’Evolution.

De même, Mike Barrington, un ancien militaire de 70 ans qui vit en Louisiane, se dit créationniste, mais, ajoute-t-il, « cette histoire de dinosaures, c’est nouveau pour moi ».

Ces contradictions se retrouvent au niveau des sondages. Selon une enquête Gallup de 2019, 40 % des Américains croient que Dieu a créé l’Homme il y a moins de 10 000 ans.

« Mais l’institut Harris a posé des questions plus subtiles et a obtenu un chiffre plus bas, de l’ordre de 15 à 17 % », relève Adam Laats, historien à l’Université de Binghamton et auteur de l’ouvrage Creationism USA.

Pour lui, ce décalage s’explique par le fait que se dire créationniste aux Etats-Unis « va au-delà de la religion ou de la science : c’est un marqueur identitaire dans une guerre culturelle bien plus large ».

« Si je n’aime pas les droits des LGBT ou l’avortement, je peux être tenté de me dire créationniste », résume-t-il, en imputant l’essor du mouvement à la création « de sources d’autorité alternatives » dans les églises, les médias, les écoles…

Dans le musée, un jeu vidéo factice reflète cette lecture binaire du monde. Deux camps s’y affrontent : « le monde de l’Homme », associé à « l’avortement » ou au « mariage gay », face à celui de « Dieu », synonyme de « mariage chrétien » et de « vie sacrée ».

Photo d’illustration : Des manifestants réunis aux abords de la Cour suprême à Washington, alors qu’une législation prévoyant de mieux protéger les communautés LGBTQ est dans l’impasse au sénat, le 8 octobre 2019. (Crédit : AP/Susan Walsh)

Ces thèmes sont au coeur de la campagne pour les élections de mi-mandat du 8 novembre et Adam Laats voit « une corrélation entre les créationnistes et les trumpistes les plus ardents ».

« Même si la plupart de nos visiteurs sont sans doute républicains », « nous avons un statut associatif et ne sommes pas autorisés à soutenir des candidats », rétorque Mark Looy. « Après, nous ne fuyons pas les débats de société les plus brûlants. »

Ce mélange des genres entre religion, militantisme et divertissement est flagrant à la sortie du Jardin d’Eden. Après avoir déambulé dans un paysage bucolique avec Adam et Eve, les visiteurs arrivent dans une salle aux murs en béton sur lesquels sont projetées des photos en noir et blanc de la Shoah, de drogués ou du 11-Septembre.

Pour ceux qui n’auraient pas compris, le message est écrit en grosses lettres : « Le rejet de Dieu corrompt. »

Peggy Mast, une septuagénaire du Kansas, y souscrit totalement. Pour elle, « le chaos règne » en Amérique, où « les gens se livrent à l’anarchie avec le soutien du gouvernement ». Et il est donc « merveilleux d’avoir un endroit qui réaffirme la parole de Dieu ».

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