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Une historienne estime que la France ne soutient pas assez la recherche sur la Shoah

Alors que "la tentation d’instrumentaliser l’histoire se fait jour, l’absence de soutien à la recherche sur la Shoah en France paraît difficilement compréhensible", dit Johanna Lehr

L'entrée de l'ancien camp de la mort nazi d'Auschwitz à Oswiecim, en Pologne, le 6 décembre 2019. (Crédit : Markus Schreiber/AP)
L'entrée de l'ancien camp de la mort nazi d'Auschwitz à Oswiecim, en Pologne, le 6 décembre 2019. (Crédit : Markus Schreiber/AP)

Dans une tribune publiée dans Le Monde le mois dernier, l’historienne Johanna Lehr a regretté qu’Emmanuel Macron, lors de son discours du 27 janvier énonçant sa stratégie de lutte contre l’antisémitisme, prononcé à l’occasion de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de la Shoah, ait omis de mettre en avant le travail des chercheurs et des historiens.

Selon Johanna Lehr, ceux-ci sont pourtant les mieux placés pour opposer un démenti aux arguments fallacieux visant à réhabiliter Vichy – ce dont a été accusé Eric Zemmour, candidat à la prochaine élection présidentielle française.

Alors que l’antisémitisme est en hausse en France et en Europe, elle a rappelé les différents moyens d’action prévus pour lutter contre le phénomène (notamment un engagement de l’État après des acteurs associatifs, culturels et mémoriels ; un soutien aux projets éducatifs ; une augmentation du financement des institutions mémorielles en France).

Alors que l’Europe entend, pour sa part « renforcer les liens entre pôles de recherche sur la Shoah et promeut, au sein d’une structure dédiée, le développement d’études sur les formes de l’antisémitisme ayant mené à la Shoah », le président Macron, tout en rappelant que la France participait à ce programme européen, « n’a pas jugé nécessaire de conférer une quelconque place à la recherche dans son programme d’action national ».

Pour la chercheuse, cette décision suscite des « interrogations ».

« Les récentes tentatives de falsification de l’histoire évoquées dans le discours présidentiel n’ont-elles pas rappelé, à ceux qui pouvaient l’avoir oubliée, l’importance du travail historique fondé sur l’étude rigoureuse des archives ? », écrit-elle dans sa tribune. « Le chef de l’État estimerait-il que nous en savons désormais assez sur ce passé ? L’hommage aux historiens défricheurs – Isaac Schneersohn, Joseph Billig, Léon Poliakov au sein du regretté Centre de documentation juive contemporaine, mais aussi Serge Klarsfeld, Robert Paxton, pour ne citer qu’eux – à qui nous devons les études pionnières sur la persécution des Juifs en France ne saurait s’accommoder d’un tel parti pris. »

Cette position serait ainsi d’autant plus incompréhensible alors que les récents débats sur Vichy ont « mis au jour un déficit de savoir, et pas uniquement de mémoire, dans la société française ».

Elle appelle ainsi à une plus grande mise en avant de différents travaux historiques, qui « s’attachent à analyser des aspects importants de la persécution qui restaient peu documentés, et dont la diffusion pourrait aujourd’hui contribuer à éclairer un débat public en mal de données ».

Citant différents sujets historiques liés à la Shoah encore peu traités, elle conclut en écrivant « qu’à l’heure où la tentation d’instrumentaliser l’histoire se fait jour, l’absence de soutien à la recherche sur la Shoah en France paraît difficilement compréhensible ».

Johanna Lehr est notamment l’auteure de La Thora dans la cité. L’émergence d’un nouveau judaïsme religieux après la Seconde Guerre mondiale et de De la Santé vers Drancy. Trajectoires de persécution des contrevenants au statut des juifs en France (1941-1944). Docteur en science politique de l’université Paris 1, elle est spécialiste du judaïsme contemporain.

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