Une musulmane allemande innove avec du chocolat casher-halal
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Une musulmane allemande innove avec du chocolat casher-halal

En s'inspirant de son Maroc natal, Nadia Doukali fait une belle déclaration en signant fièrement sa confiserie Iftarlade pour juifs et musulmans en hébreu, arabe et allemand

Publicité pour le chocolat casher et halal Iftarlade. (Avec l'aimable autorisation de Nadia Doukali)
Publicité pour le chocolat casher et halal Iftarlade. (Avec l'aimable autorisation de Nadia Doukali)

MUNICH — Il y a quelques mois, avant la pandémie de coronavirus, j’ai été invité au centre communautaire religieux du Forum pour l’islam à Munich où l’on m’a remis un livre et une tablette de chocolat. Sur l’emballage de la confiserie, il y avait écrit en allemand, en hébreu et en arabe les mots « casher » et « halal ».

Ma curiosité piquée, j’ai demandé et réussi à m’asseoir avec Nadia Doukali, la femme qui a commercialisé et vendu les friandises – et qui a insisté, malgré ce que disaient ses détracteurs, pour que figure côte à côte sur l’étiquette les certifications alimentaires casher et halal.

L’entrepreneuse de 49 ans s’est installée en Allemagne avec sa famille, en provenance de leur Maroc natal, en 1975. Rappelant les vacances d’été passées au Maroc chaque année, Doukali a déclaré qu’il était tout à fait normal de voir des enfants juifs en kippa jouer à côté d’enfants musulmans avec des couvre-chefs crochetés.

« Les deux couvre-chefs étaient confectionnés par le même tailleur », a-t-elle déclaré.

En Allemagne, Doukali a été choquée de découvrir que le mot « Juif », qui au Maroc, selon elle, était un synonyme ludique de « futé », était utilisé comme une malédiction et une insulte dans sa nouvelle école. À l’âge de 12 ans, elle a réalisé que la plupart des membres de sa bande étaient juifs et a fini par assister aux célébrations de bat mitzvah à la synagogue.

« Quand je leur ai dit que je connaissais [la coutume] du Maroc, ils ont été surpris car ils ne savaient pas qu’il y avait encore des Juifs là-bas. Nous avons beaucoup appris les uns des autres. Plus tard, certains de ces amis ont ouvert des restaurants juifs à Francfort », a raconté Doukali. C’est là qu’elle a goûté pour la première fois à la nourriture casher.

Nadia Doukali enfant au Maroc. (Avec l’aimable autorisation de Nadia Doukali)

Doukali est une femme d’affaires musulmane moderne, sympathique et éloquente qui essaie d’utiliser sa religion pour bâtir des ponts avec les autres – comme par exemple à travers un livre pour enfants qu’elle a écrit sur le prophète Muhammad et qui a été enregistré plus tard en livre audio. Ce livre contient des références positives à l’égard des Juifs.

En 2017, elle a conçu un calendrier du Ramadan, le « Iftarlender », un mot-valise contenant le mot arabe Iftar – le repas du soir avec lequel les musulmans rompent leur jeûne quotidien du Ramadan. Derrière chacune des 30 petites portes du calendrier se cache un terme du Coran et une date en chocolat. Dans un livre électronique supplémentaire, Doukali a rassemblé les explications de divers termes musulmans ainsi que des parallèles avec d’autres religions, y compris des proverbes juifs.

Selon elle, le chocolat est la suite logique du calendrier du Ramadan de Doukali. Elle voulait aussi que le produit rapproche les juifs et les musulmans, comme dans son expérience au Maroc.

« Quand j’ai décidé que ce serait une barre de chocolat halal, je me suis dit, pourquoi ne pas la rendre aussi casher ? » a-t-elle dit.

Par l’intermédiaire de ses amis juifs, Doukali a contacté un rabbin orthodoxe local qui l’a volontiers conseillée sur les lois concernant la casheroute. Elle s’est ensuite rendue chez le chocolatier allemand Weinrich, qui a accepté de produire le chocolat selon sa recette.

« Quand je lui ai dit que ça devrait être casher et halal, il m’a demandé si j’étais sûre », a déclaré Doukali. « Quand je lui ai dit bien sûr, il a répondu en disant que personne ne l’achèterait. Je l’ai juste ignoré ».

Publicité pour le chocolat casher et halal Iftarlade. (Avec l’aimable autorisation de Nadia Doukali)

La société a accepté de mettre l’usine aux normes casher et halal – ce qui implique généralement un nettoyage approfondi du cycle de production et un contrôle minutieux des ingrédients – à une condition : que Doukali lui commande au moins 500 000 tablettes de chocolat.

« J’ai dit que j’allais prendre le risque parce que j’ai des clients qui ont trouvé que c’était une bonne idée qu’une musulmane veuille commercialiser ses produits en version casher et halal à la fois en hébreu et en arabe », a déclaré Mme Doukali.

Au bout de six mois, le fabricant a pu satisfaire à toutes les exigences religieuses pour les neuf gammes de chocolat de Doukali. La certification casher a été fournie par le bureau européen de l’agence de contrôle Triangle-K, basée à New York, que Doukali n’a pas contacté directement.

« Étonnamment, » dit-elle, « la certification musulmane a été plus difficile à obtenir. Avec la certification casher, vous devez suivre quelques règles, puis le rabbin vient et certifie le produit. Avec le halal, vous devez satisfaire les sept courants de l’Islam ».

Par exemple, a-t-elle dit, les chiites interdisent le carmin, un pigment rouge, parce qu’il est dérivé des insectes, alors que les sunnites l’autorisent. « Je voulais un produit qui conviendrait à tous les musulmans. C’était difficile car seuls l’alcool et le porc sont interdits à tous les musulmans », a-t-elle déclaré. Cependant, le carmin n’est pas non plus considéré comme casher parce qu’il provient d’insectes.

L’entrepreneuse Nadia Doukali utilise la religion pour construire des ponts avec des personnes d’autres religions et cultures. (Avec l’aimable autorisation de Nadia Doukali)

Mme Doukali a déclaré qu’elle avait été bouleversée par la réaction à ses tablettes de chocolat Iftarlade, « surtout de la part de personnes qui encouragent le dialogue interculturel et de musulmans qui ont des amis juifs ou un conjoint juif ».

« Ils sont tristes que de telles relations (interconfessionnelles et interculturelles) soient le plus souvent éclipsées par le conflit israélo-palestinien », a-t-elle déclaré.

La presse allemande a salué Doukali comme une femme d’affaires courageuse. Seul le blogueur juif allemand Chajm Guski a remis en question (lien en allemand) le statut de « mini partenaire » juif dans la création du produit inter-confessionnel. « A cause de son nom, l’Iftarlade n’est pas un chocolat halal-casher. Il s’agit plutôt d’un chocolat destiné à un groupe cible musulman, que les Juifs peuvent également manger ».

Chajm doute que les « acheteurs juifs sensibles » achètent un chocolat dont le nom est dérivé d’un rituel religieux musulman, l’Iftar – surtout lorsqu’ils peuvent acheter d’autres chocolats casher. Doukali a répondu en contestant cette critique. Elle a expliqué les différentes significations du terme « iftar » et son idée d’être « unie dans le chocolat ».

Chajm a quelque peu changé d’avis, a déclaré Doukali, mais il n’a pas modifié son texte. « Certaines personnes ont peur de rapprocher les juifs et les musulmans, même si ce n’est qu’autour d’une tablette de chocolat », a-t-elle dit.

Doukali a également été rejetée par ses compatriotes musulmans. « Lors d’une foire alimentaire, des musulmans d’Arabie Saoudite et quelques Palestiniens m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas accepter les lettres en hébreu sur l’emballage », a-t-elle déclaré.

Pour d’autres, c’est le fait que la direction de l’entreprise soit féminine qui est en cause. Un jour, un acheteur égyptien a approché l’assistant marketing de Doukali et lui a dit qu’il voulait passer une grosse commande. Lorsque l’employé est allé appeler sa patronne, l’Égyptien s’est énervé, a déclaré Doukali. « Et quand je suis arrivée et que je l’ai salué, il s’est levé et est parti sans même me serrer la main », a-t-elle dit.

Nadia Doukali, entrepreneuse musulmane, pose avec son chocolat casher et halal Iftarlade. (Avec l’aimable autorisation de Nadia Doukali)

Lorsque des Juifs orthodoxes se sont approchés de son stand, Doukali a fait appel à son directeur commercial masculin. Dans certains milieux ultra-orthodoxes, l’interaction homme-femme entre personnes autres que les conjoints et les parents est fortement déconseillée et les attouchements sont interdits.

« J’ai formé mon personnel à gérer cela de cette façon par respect pour l’autre groupe », a déclaré Mme Doukali. « Mais j’ai donné toutes les explications sur le produit moi-même et j’ai pris les décisions sur le prix, et cela n’a pas posé de problème. Lorsqu’ils n’étaient pas sûrs de ce que signifie pour un produit d’être halal et casher, ils ont demandé à voir la certification, et lorsque je la leur ai montrée, ils étaient satisfaits ». Une poignée de main n’était pas nécessaire.

L’Iftarlade le plus populaire est le chocolat au lait avec des dattes et du sel, a déclaré Doukali. « Tout le monde aime la combinaison du chocolat allemand, des dattes – qui sont au centre du Ramadan – et du sel casher », a-t-elle déclaré.

Doukali est une perfectionniste, et constamment en action en tant que mère célibataire de trois garçons, dont l’un vit encore à la maison. En raison de la pandémie de coronavirus, elle a dû mettre les bouchées doubles – juste à temps pour le ramadan.

Chaque année, je « trébuche » sur le Ramadan, alors que ma vie est très mouvementée, et je ne trouve jamais le temps de me préparer spirituellement et physiquement », dit-elle. « Je ne trouve jamais le temps de ralentir. Cette année, tout d’un coup, j’y suis arrivée, et cela m’a rendu si heureuse. Ai-je le droit de dire cela alors que tant de gens sont anxieux et même en panique ? Pour moi, l’épidémie a été bénéfique ! »

« La distanciation sociale est une forme de Ramadan », a-t-elle expliqué. « Nous jeûnons de nos contacts sociaux, nous travaillons à la maison et nous ne faisons pas la fête en public. La seule grande différence est que nous ne sommes pas autorisés à entrer dans les mosquées ».

Pour ce qui est de célébrer le Ramadan sans rendre visite aux amis et aux parents : « C’est difficile », dit-elle. « Mais je l’accepte. »

L’effet de la crise du coronavirus sur les ventes de chocolat de Doukali est doux-amer. Les mosquées sont fermées, « mais Dieu merci, les supermarchés sont ouverts et mon calendrier du Ramadan y est en vente. En outre, la crise libère de nombreuses hormones du stress et la meilleure façon de les combattre est le chocolat. La consommation de chocolat est énorme ».

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