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« Une nouvelle rangée de tombes » : des proches de soldats morts au combat se confient

Pour cette mère d'un chef d'escouade mort au combat, le fait de se retrouver avec d'autres parents endeuillés aide à gérer la mort de son fils ; une autre se réconforte en se disant qu'il "reste le souvenir"

Varda Morrell dépose une photo sur la tombe de son fils, le sergent-major de l'armée israélienne Maoz Morell, en 2025. (Avec l'aimable autorisation de Varda Morell via la JTA)
Varda Morrell dépose une photo sur la tombe de son fils, le sergent-major de l'armée israélienne Maoz Morell, en 2025. (Avec l'aimable autorisation de Varda Morell via la JTA)

JTA — Lorsque Varda Morell se rendra près de la tombe de son fils, au cimetière militaire du Mont Herzl, à Jérusalem, pour Yom HaZikaron, elle fera peu de cas de la cérémonie officielle qui se tiendra à proximité. Ce qui fut déjà le cas des deux dernières éditions de Yom HaZikaron depuis que Maoz a trouvé la mort à Gaza en février 2024. Elle ne verra que la nouvelle rangée de tombes fraîchement creusées ; le carré dans lequel il est inhumé, qui était vide il y a de cela deux ans, est plein aujourd’hui.

« Chaque fois que nous venons sur sa tombe, il y a une nouvelle rangée, puis une autre et encore une autre », dit-elle.

En Israël, les familles qui commémorent le Jour du Souvenir, Yom HaZikaron en hébreu, le font cette année avec en arrière-plan les combats et cessez-le-feu successifs, auxquels s’ajoutent un nombre croissant de victimes, ce qui fait de ce journée mémorielle un jour qui, pour beaucoup, n’appartient pas encore au passé.

Selon le gouvernement israélien, 174 soldats et agents de sécurité ont été tués depuis Yom HaZikaron l’an dernier.

Pour la sixième année d’affilée, les cérémonies officielles ne se tiennent pas dans le format habituel : après la pandémie, les troubles politiques et les feux de forêt, c’est aujourd’hui le temps des restrictions imposées par la guerre.

Pour Morell, c’est la récente « publication officielle » du nom des soldats morts au Liban qui l’a ramenée à la dure réalité. « J’ai le cœur qui se serre rien que d’y penser », dit-elle en chemin pour la base de parachutistes de son fils pour Yom HaZikaron. « Je me souviens des premiers jours et je sais ce que vivent ces familles, maintenant qu’elles ont rejoint ce club. Le club dont personne ne veut faire partie. »

Ces dernières années, de plus en plus de familles endeuillées boudent les cérémonies officielles. La semaine dernière, plus de 150 d’entre elles ont signé une lettre pour demander aux parlementaires de la coalition de ne pas prendre la parole dans les cimetières militaires, estimant que la tombe de leur proche ne devait pas servir de « portevoix pour faire passer des messages politiques clivants ».

Nombre d’entre elles préfèrent se retrouver au cimetière avec leurs proches ou communautés, d’autres encore confient que c’est trop dur pour elles de venir ce jour-là.

Orit Shimon, qui a perdu son fils Dotan en septembre 2024, explique que depuis la mort de sa fille Nufar dans un accident de la route, en 2013, Yom HaZikaron est pour elle « aussi sacré que Yom Kippour ». Ce jour-là, elle se rendait sur la tombe de sa fille avant de rentrer chez elle regarder des émissions en hommage aux soldats morts au combat.

Mais depuis la mort de son fils à Gaza, elle ne regarde plus rien. Ce qui la relie à lui, explique-t-elle, ne se trouve pas dans sa tombe mais dans les photos et vidéos qu’elle regarde inlassablement

Cette année, en dépit des objections de son mari, Shimon a préféré n’inviter personne à venir lui rendre hommage, mais elle pense que ses voisins de l’implantation d’Elazar, en Cisjordanie, viendront malgré tout.

« Nous n’avons pas besoin d’un Jour du Souvenir — c’est bon pour les autres. Pour nous, chaque jour est un Jour du Souvenir », ajoute-t-elle.

Orit Shimon, qui a perdu son fils Dotan à la guerre en septembre 2024, dit que, pour elle, Yom Hazikaron est « aussi sacré que Yom Kippour ». (Deborah Danan via la JTA)

Shimon fait partie des plus de 450 proches de soldats morts au combat qui ont passé ensemble le week-end avant Yom HaZikaron dans un hôtel de Tel Aviv, dans le cadre de la retraite annuelle organisée par OneFamily, association israélienne à but non lucratif qui vient en aide aux familles de soldats morts au combat et de victimes du terrorisme.

L’organisation a d’ailleurs organisé sa propre cérémonie de Yom HaZikaron à Jérusalem, conçue pour être un espace dans lequel les familles endeuillées peuvent échanger, au lieu de participer aux commémorations officielles.

Le lendemain du Jour du Souvenir, à l’occasion de la fête de l’Indépendance israélienne, la fondatrice d’origine belge de OneFamily, Chantal Belzberg, se verra remettre le Prix Israël pour l’ensemble de sa carrière.

Amir Avivi, haut-gradé de Tsahal à la retraite et fondateur du Forum israélien de défense et de sécurité, a prononcé un discours, pendant le Shabbat, sur le contexte géopolitique régional. Peu de temps avant le week-end, des cessez-le-feu venaient d’être conclus, le premier avec l’Iran et le second avec le Hezbollah, au grand dam de nombre d’Israéliens estimant que les combats avaient pris prématurément fin — une question plus vive encore pour certains parents endeuillés qui se demandent si leur enfant n’est pas mort en vain.

Malgré tout, explique Avivi avant la session, son message est
« plein d’optimisme ».

« Nous devons regarder le problème dans sa globalité, un cessez-le-feu n’est pas la fin du monde », explique-t-il en égrenant les victoires israéliennes depuis le 7 octobre 2023, des dommages infligés au Hamas et au Hezbollah à la campagne contre le régime de Téhéran. « Qui aurait pu croire que l’Amérique viendrait se battre aux côtés d’Israël pour éliminer une menace existentielle ? Je suis persuadé que nous sommes à l’orée d’un âge d’or. »

Lors d’une autre séance, animée par Eti Ablin, assistante sociale clinicienne et spécialiste du deuil, la réflexion a tourné autour des mois et années qui suivent un décès. Certains ont dit qu’ils avaient enchaîné les cérémonies, la première année, d’autres qu’avec le temps, les visites et appels des proches se font moins fréquents.

Une femme a déclaré que, dans les mois qui ont suivi la mort de son fils, la présence constante de personnes venues la soutenir l’avait épuisée et qu’au fil des années, elle avait remarqué que des voisins l’évitaient.

Un autre parent, dont le fils a été tué au festival de musique Nova, a évoqué un anniversaire organisé en sa mémoire qui a attiré des centaines de personnes. « C’est à nous de faire venir les gens », a-t-il dit avant de fondre en larmes.

Une cérémonie commémorative à Safed à la veille de Yom Hazikaron en Israël, le 20 avril 2026. (David Cohen/Flash90)

Ablin, qui co-préside un forum national sur le deuil, a déclaré que l’espoir s’entretenait. « L’espoir, cela ne revient pas à dire : ‘tout ira bien’ ». « Il n’y a pas de date d’expiration à la douleur. Il faut poser des limites et apprendre à s’en sortir. »

Venue de Raanana, Tali Marom, dont le fils Roee, 21 ans, commandant d’escouade, a été tué au début de la guerre, abonde dans son sens.

« Nous apprenons à vivre avec ce désespoir sans fin en mettant en place des stratégies pour les jours difficiles », confie-t-elle avant d’ajouter que le fait de se retrouver avec d’autres parents endeuillés en fait justement partie.

« Je ne sais pas comment j’aurais vécu ce Shabbat sans ça », dit-elle en montrant la pièce [remplie d’autres parents]. « Je ne sais pas qui est cette femme là-bas, mais je sais ce qu’elle vit. »

Le sergent-chef Roee Marom, 21 ans, de Raanana, à droite, commandant du bataillon 906, et le sergent-chef Raz Abulafia, 27 ans, de Rishpon, combattant du bataillon 6863, tous deux tués lors de combats dans la bande de Gaza. (Crédit : Porte parole de l’armée israélienne)

Au dîner, la conversation a tourné autour de la loi qui oblige les parents endeuillés à valider le fait que leurs enfants survivants occupent des postes de combat. Marom explique qu’on lui a demandé de le faire pour sa fille, ce qu’elle n’aurait jamais imaginé.

Un autre parent explique avoir dû signer à plusieurs reprises lorsque son fils s’est rendu au Liban pendant des opérations : à chaque passage de frontière internationale, il a fallu renouveler l’autorisation, avec à chaque fois l’énorme poids émotionnel de cette décision.

« Dieu merci, je n’ai plus à gérer ça », dit un troisième parent.

D’autres discussions ont porté sur ce que les parents font des affaires de leur enfant, suite à leur décès.

Venue de Pardes Hanna, Nechama Aharon, dont le fils Yogev a été tué le 7-Octobre en combattant le Hamas à la base de Kissufim, dans l’enveloppe de Gaza, entend bien tout garder. Pour elle, c’est plus important que d’aller sur sa tombe, ce qu’elle fait deux fois par an — le jour anniversaire de sa mort et à Yom HaZikaron.

« Quoi qu’il arrive, je ne toucherai jamais rien dans sa chambre. Tout est comme avant », dit-elle. « Il n’est plus physiquement avec moi, mais ainsi, j’ai l’impression de préserver sa mémoire. »

Shimon explique que le plus important, pour elle, est de donner du sens à la façon dont son fils est mort.

« Longtemps, j’ai été obnubilée par le fait de ne plus avoir mon fils », confie-t-elle. « Une autre année est passée, une année pendant laquelle il aurait pu être encore en vie. Sauf qu’il était mort. Et puis, petit à petit, j’ai compris qu’il n’était pas mort dans un accident de voiture mais en faisant ce qu’il voulait. Il était parti pour ramener les otages. Sa mort a du sens. »

Varda Morell et son fils, Maoz. (Avec l’aimable autorisation de Morrell via la JTA)

Morell explique faire vivre la mémoire de son fils via des projets qui portent son nom, comme ce film sur sa vie destiné à ses amis, sa famille et les communautés juives des États-Unis, là où elle a grandi, pour que tous connaissent son histoire. Une toute autre vision que celle de la fête du Souvenir américain qui, dit-elle, est très détachée de la réalité de la mort, et tourne davantage autour du commerce et des barbecues.

« Ici, c’est tellement différent », dit-elle. « C’est tellement émouvant pour moi que des milliers et des milliers de personnes, la plupart, des étrangers, viennent leur rendre hommage. Et nous savons que lorsque nous ne serons plus là, un soldat aura pour mission de se recueillir sur la tombe de Maoz. Son souvenir restera. Cela nous rassure. »

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