USA: Inspiré par #MeToo, un rabbin dénonce les abus sexuels sur les enfants
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USA: Inspiré par #MeToo, un rabbin dénonce les abus sexuels sur les enfants

Après avoir vu la gymnaste juive Aly Raisman témoigner contre son agresseur, le rabbin Avremi Zippel a trouvé le courage de raconter son histoire et de lutter pour la justice

Des émissaires du mouvement Habad Loubavitch venus du monde entier assister à la conférence annuelle à New York, Etats-Unis. (Crédit : Adam Ben Cohen/Chabad.org)
Des émissaires du mouvement Habad Loubavitch venus du monde entier assister à la conférence annuelle à New York, Etats-Unis. (Crédit : Adam Ben Cohen/Chabad.org)

Un juge de l’Utah a ordonné mardi que l’ancienne nounou d’une famille Habad-Loubavitch soit traduite en justice pour avoir agressé l’aîné de la famille pendant dix ans.

Les accusations portées contre la nourrice, Alavina Fungaihea Florreich, l’ont été par le rabbin Avrohom “Avremi” Zippel, directeur du programme Habad-Loubavitch de l’Utah à Salt Lake City, aux États-Unis.

Aujourd’hui âgé de 27 ans, l’homme marié et père de deux enfants a affirmé qu’il avait été sexuellement agressé par Alavina Florreich à plus de 100 reprises entre ses 8 et 18 ans.

Initialement rapportée dans Deseret News, l’affaire a suscité l’intérêt du public pour son caractère exceptionnel. Les affaires d’abus sexuels sont rarement abordés ouvertement dans les communautés ultra-orthodoxes, et il est encore plus rare qu’un rabbin évoque publiquement son vécu en tant que victime.

Le centre Habad-Loubavitch de l’Utah à Salt Lake City. (Facebook)

« J’étais terrifié à l’idée que cela soit rendu public », avait initialement raconté le rabbin lors de son premier témoignage public à la cour, le 5 février dernier. (Il a décliné les demandes d’interview du Times of Israel)

Le mouvement #MeToo et l’exemple de prise de parole par des personnalités publiques, notamment la gymnaste juive Aly Raisman, a incité M. Zippel à prendre contact avec la police en janvier 2018.

Le rabbin Avremi Zippel. (Facebook)

« Observer une personne qui a subi tant de choses, comme moi, rompre le silence m’a poussé à m’interroger : ‘Et si je pouvais le faire, moi aussi ?' », a raconté le rabbin américain au Deseret News.

Après avoir souffert en silence pendant des années et connu un mariage tumultueux, le rabbin a finalement décidé d’obtenir justice, de sensibiliser et de tenter d’empêcher des abus sur d’autres enfants.

« C’est assez inhabituel dans le sens où il s’agit d’un rabbin Habad qui va au tribunal, rend cette histoire publique et n’a peur de rien », a expliqué Manny Waks, lui-même victime d’abus sexuel, fondateur de Kol v’Oz, une organisation basée en Israël qui lutte pour empêcher les abus sexuels sur les enfants dans les communautés juives du monde entier.

« Les poursuites judiciaires du rabbin Zippel sont extrêmement courageuses, notamment parce que le pourcentage de condamnations fermes est très largement inférieur au nombre d’enfants qui ont souffert d’abus sexuels », a déclaré Manny Waks.

Cela dit, il préconise de garder en vue que l’histoire d’Avremi Zippel se démarque des autres cas ayant émergé dans les communautés Habad-Loubavitch ou ultra-orthodoxe. Ici, l’auteur présumé des abus n’est pas juif.

« L’interdit de ‘messira’, ou remettre un Juif aux autorités laïques, n’entre pas en considération ici. C’est pourquoi il faut bien placer cette histoire dans son contexte. Il aurait été plus difficile de révéler cette histoire si c’était un Juif qui était en cause », a expliqué M. Waks.

Manny Waks devant la Yeshivah College de Melbourne, accusée d’abus sexuels présumés sur des enfants. (News Corp. avec l’aimable autorisation de Manny Waks)

Selon Manny Waks, qui a lui-même subi des abus sexuels au sein de la communauté Habad Loubavitch de Melbourne, en Australie, la communauté gère en interne les abus commis par ses membres, « comme l’a fait l’Église catholique avec ses propres problèmes d’abus sexuels ».

« Les institutions Habad et les familles pratiquent toujours la dissimulation et l’intimidation », a-t-il déploré.

Le rabbin Habad Dovid Eliezrie, qui a contacté le Times of Israel après la première publication de cet article, a émis une objection. Le directeur du Centre Habad du North county, a déclaré que « la tragédie qu’a vécue Manny Waks s’est produite il y a des dizaines d’années, à une époque où les lois et la définition du mot abus étaient fondamentalement différentes ».

Dovid Eliezrie a déclaré que « la culture communautaire et structurelle du Habad encourage les shlouhim (émissaires) et les membres de la communauté à signaler les agressions aux autorités. Les tribunaux rabbiniques Habad aux Etats-Unis et ailleurs ont statué que tous les abus devaient être rapportés aux autorités… C’est en cela que le Habad diffère des autres composantes de la communauté haredi, qui encourage ses membres à ne pas contacter les autorités sans l’aval des rabbins. »

Depuis 2012, le mouvement a instauré un programme spécial destiné à enseigner aux « enfants de la maternelle jusqu’au CM1 ce qu’est une attitude normale de la part d’un adulte et ce qu’un enfant doit refuser. » Il propose également un service d’aide aux victimes d’abus.

Plus récemment, en septembre 2017, le mouvement international a signé un appel demandant la dénonciation immédiate des abus sexuels présumés aux autorités laïques. Le « Guide à destination des écoles » comprend un code de conduite pour les employés, les recommandations concernant la détection de violences et de négligences et la conduite à adopter en cas d’allégations d’abus.

Anatomie d’une agression

Selon des documents du dossier, Florreich aurait commencé à abuser de M. Zippel en 1998, soit un an après avoir commencé à travailler pour le rabbin Benny Zippel et son épouse Sharonne, pour s’occuper de leurs six enfants, relate le Deseret News. La femme originaire des îles Tonga, âgée d’une quarantaine d’années à l’époque, suivait le jeune garçon dans la salle de bain du sous-sol, où elle abusait ensuite de lui, même quand la mère était présente dans la maison.

La victime a raconté que sa nourrice lui avait dit qu’elle le faisait parce qu’il était mature et spécial et qu’elle le préparait à être un bon mari, d’après Deseret News.

Il affirme que les abus se sont poursuivis régulièrement jusqu’à ce qu’il quitte la maison, après sa bar mitsvah, pour intégrer un lycée-yeshiva dans le New Jersey. Les abus ont repris pendant les cinq années qui ont suivi, à chaque fois qu’il rentrait chez lui pour les fêtes juives et les vacances. Dans certains cas, c’est le jeune garçon lui-même qui prenait l’initiative du contact.

Comme il est d’usage dans la communauté Habad ultra-orthodoxe, Zippel n’a reçu quasiment aucune éducation sur son corps et sa sexualité et n’avait pas réalisé que les actions de sa nourrice et cette relation relevaient de l’abus sexuel. Il a fait de son mieux pour garder les apparences d’un étudiant brillant et d’un fils dévoué, a-t-il expliqué à Deseret News, tout en sentant qu’il était mauvais et fautif. Il n’a raconté à personne ce qui se passait, même pas à ses parents.

Le rabbin Avremi Zippel (à droite) et le rabbin Benny Zippel avec le sénateur américain Mitt Romney. (Twitter)

« Qui sait ce qui se serait passé ? Mes parents m’auraient mis dehors ? Aurais-je été en prison ? Est-ce qu’un tribunal rabbinique quelque part m’aurait lapidé ? C’était aussi grave dans mon esprit, c’était diabolique. J’étais l’incarnation du mal », a-t-il confié à Deseret News.

C’est à l’âge de 20 ans qu’il a fini par réaliser qu’il avait été sexuellement agressé en regardant la série « New York, police judiciaire », alors qu’il était cloué au lit, la jambe cassée. C’était un épisode sur un adolescent qui pensait avoir eu une relation consentie avec sa nounou. Dans la série, les détectives avaient informé le jeune garçon que sa nounou l’avait sexuellement agressé et l’avaient rassuré en lui disant que ce n’était pas de sa faute.

Et pourtant, il n’a raconté à personne ce qui lui était arrivé.

Avremi Zippel a été ordonné rabbin en décembre 2013, peu après, il épousait Sheina, la fille d’un rabbin Habad de Palo Alto, en Californie. Le couple a deux jeunes garçons, âgés de 3 et 18 mois.

Le rabbin Avremi Zippel et son épouse Sheina lors d’un gala à Salt Lake City, en mai 2018. (Facebook)

Cependant, le mariage n’a pas réparé les dégâts psychologiques que Zippel avait endurés à cause de sa nourrice.

« J’ai toujours pensé que le mariage me réparerait, parce que j’aurais une relation sexuelle saine. Dans nos milieux, le mariage constitue notre première relation sexuelle. Donc je pensais que me marier supprimerait tous les mauvais souvenirs », a raconté le rabbin.

À l’inverse, Avremi Zippel sombra dans la dépression. Avec le soutien de sa femme et de ses parents, il entreprit une thérapie.

« J’étais plus terrifié à l’idée que quelqu’un découvre mon passé sexuel que par le fait que mes amis et collègues découvrent que je ne voie un thérapeute », raconte-t-il.

Quand le rabbin raconta à ses parents qu’il avait été sexuellement agressé par l’ancienne nounou de la famille, ils tombèrent des nues. Ils culpabilisaient aussi de n’avoir pas vu les signes de détresse au fil des ans. Ils n’étaient pourtant pas favorables à ce que leur fils signale les abus aux autorités, craignant de « salir la famille ».

Sur cette photo de dossier du 19 janvier 2018, la médaillée d’or olympique Aly Raisman témoigne en tant que victime à Lansing, au Michigan, lors de la 4e journée d’audience de jugement de Larry Nassar, ancien médecin sportif ayant plaidé coupable pour plusieurs accusations de violences sexuelles. (Dale G. Young/Detroit News via AP, File)

Un problème fréquent et inavoué

Manny Waks est convaincu que le rabbin Zippel n’est de loin pas le seul chef religieux juif à avoir été victime d’abus sexuels pendant son enfance ou son adolescence.

« Il y a un grand nombre de rabbins qui ont été abusés sexuellement mais qui ne l’avouent pas publiquement », assure-t-il.

Il estime qu’il y a de bonnes chances que l’accusation se termine par une condamnation dans l’affaire de M.Zippel, Florreich ayant apparemment avoué des relations sexuelles avec Zippel.

Les parents du rabbin Avremi Zippel, le rabbin Benny Zippel et son épouse Sharonne Zippel au Cultural Celebration Center de l’Utah, mai 2018. (Facebook)

« Il est troublant que l’agresseur présumé ne considère pas qu’il s’agit d’abus… Cela nous amène à nous demander ce qu’elle aurait encore pu faire. J’espère que les autorités examineront cela », a dit M. Waks.

L’avocat de Mme Florreich n’a pas répondu à la demande de commentaires du Times of Israël.

Malgré le fait que cette affaire attirera certainement l’attention, M. Waks a mis en garde contre le fait de la considérer comme une percée majeure dans l’attitude du mouvement Habad-Loubavitch à l’égard de la dénonciation d’abus sexuels contre les enfants au sein de sa communauté.

« C’est un homme qui réclame justice. Il ne représente pas nécessairement le mouvement Habad », a dit Manny Waks au sujet du jeune rabbin.

Un porte-parole du mouvement Habad-Loubavitch n’a pas souhaité faire de commentaires sur l’affaire, se contentant de dire qu’à ce stade, il n’y a rien à rajouter aux commentaires publics du rabbin Zippel [dans Deseret News] ».

Cependant, certains membres Habad ont offert leur soutien public à la victime, notamment son beau-frère Ezzy Schusterman, qui a répondu à l’article de Deseret News sur Facebook.

« Je suis admiratif de mon cher beau-frère Avremi Zippel qui a partagé son histoire brutale et douloureuse et de mon incroyable belle-sœur Sheina Zippel qui a été à ses côtés tout au long de ce périple », a-t-il écrit.

« Nous avons tous des expériences qui ont façonné notre histoire, notre identité et ce que nous sommes devenus. Vivre dans la honte et la cacher ne fait que vous blesser et permet aux auteurs de ces actes de continuer à nuire », a écrit Ezzy Schusterman.

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