USA : Le « roi des banlieues » juif qui avait écarté les Noirs de ses villes
Rechercher

USA : Le « roi des banlieues » juif qui avait écarté les Noirs de ses villes

Il y a 70 ans, Willian Levitt avait terminé de bâtir la première ville qui portait son nom à l'est de New York City. Les vétérans y étaient les bienvenus - sauf les Afro-américains

Des manifestants blancs à Levittown. (Crédit : Domaine public)
Des manifestants blancs à Levittown. (Crédit : Domaine public)

LONG ISLAND, New York — Après les bataille menées par William « Bill » Levitt aux côtés des soldats afro-américains pendant la Seconde Guerre mondiale – il avait été lieutenant dans la Marine – l’homme était retourné chez lui pour devenir un précurseur dans la construction et dans le visage des banlieues américaines. Mais, contrastant fortement avec l’intégration raciale qu’il avait côtoyée au sein de la Navy, l’entrepreneur avait interdit aux Afro-américains de vivre dans les villes qu’il avait fait construire et dont il s’enorgueillissait.

Avec des origines juives autrichiennes et russes, la famille Levy avait fait pour le logement ce que Henry Ford avait réalisé dans le secteur automobile. Pour construire Levittown à Long Island – la première banlieue urbaine de la firme, qui devait remporter un vif succès – Levitt & Sons avaient mis en place un processus en 26 phases, très moderne pour l’époque. Les méthodes et les politiques de la compagnie devaient ensuite être reprises dans l’édification de milliers de banlieues de tout le pays.

Entre 1947 et 1951, le « bilan » initial de Levittown avait compris 17 000 habitations, plusieurs piscines partagées et des jardins ouverts qui encourageaient les enfants à se promener.

« Mais je ne suis pas seulement là pour construire et pour vendre des maisons », avait déclaré Lewitt au cours d’une interview réalisée en 1952, pendant les travaux de la deuxième Lewittown en Pennsylvanie. « Pour être parfaitement sincère, je recherche aussi un peu la gloire. C’est humain. Je veux construire une ville dont je puisse être fier », avait-il ajouté.

A Long Island, la « gloire » de Levitt avait signifié que même si les résidents, pour leur part, avaient dit préférer que leur ville soit baptisée « Island Trees », elle avait finalement hérité du nom de Levittown en hommage à l’entrepreneur – qui avait toutefois donné son autorisation à ce que le lycée s’appelle « Island Trees ».

William Levitt montre une machine à laver au sénateur Joseph McCarthy à Levittown, New York (Domaine public)

A New York et en Pennsylvanie, « Levittown » était devenu synonyme de paysage urbain produit en masse. Grâce à la GI Bill, un projet de loi adopté après-guerre, les vétérans avaient été autorisés à acheter un logement doté de tous le confort moderne avec un remboursement de crédit largement revu à la baisse – s’ils n’étaient pas Afro-américains.

Dans toutes les communautés de Levitt – y compris à Willingboro, à New York – la firme avait fait appliquer des politiques mises en place pour empêcher les Afro-américains d’acheter des habitations.

Plus connue, la « Clause 25 » figurant dans l’accord de logement qui – à quelques kilomètres seulement de Strathmore, à Levittown – précisait que les maisons ne devaient pas « être utilisées ou occupées par des personnes n’appartenant pas à la race caucasienne ».

Un an après l’adoption de la « Clause 25 », la Cour suprême des Etats-Unis avait statué que ces dispositions restrictives au niveau racial contrevenaient au 14è amendement. Même si les clauses anti-afro-américaines n’avaient plus pu être intégrées dans les contrats après 1948, Levitt avait continué à saper toutes les tentatives de mettre fin à la discrimination raciale dans ses villes.

Des manifestants à Levittown, à New York, en 1953 (Crédit : Domaine public)

« Les n*ègres, en Amérique, tentent d’accomplir en l’espace de 400 ans ce que les Juifs, dans le monde entier, ne sont pas parvenus à faire en 6 000 années », avait écrit Levitt, qui avait été poursuivi en justice à plusieurs occasions pour ses politiques raciales.

« En tant que Juif, il n’y a pas de place dans mon esprit ou dans mon cœur pour les préjugés racistes », avait-il continué. « Mais j’ai compris dorénavant que si nous vendons une maison à une famille afro-américaine, alors 90 % à 95 % de notre clientèle blanche n’achètera pas dans la communauté… Nous pouvons résoudre un problème de logement ou nous pouvons tenter de résoudre un problème d’ordre racial, mais il est impossible de combiner les deux », avait-il poursuivi.

Les débuts de Levittown, à New York (Crédit : Domaine public)

Six ans après la fin des travaux de Levittown, à Long Island, la bataille contre les politiques raciales mises en œuvre par Levitt avait été menée devant une habitation de Levittown, en Pennsylvanie.

« Crise à Levittown, Pennsylvanie »

La politique « caucasienne » de l’entrepreneur avait été remise en cause à Levittown, la ville construite au nord de Philadelphie, dont les allées en pente douce et venteuses portaient des noms de fleurs et d’arbres.

Au mois d’août 1957, une famille afro-américaine s’était installée dans cette communauté exclusivement blanche. William Myers était un vétéran de l’armée et un étudiant de troisième cycle en génie, et son épouse Daisy était diplômée de l’université. Le couple s’était installé dans une maison à trois chambres avec ses trois enfants.

Daisy Myers sert un café à son mari William dans leur nouvelle maison de Levittown, en Pennsylvanie, le 19 août 1957. (Crédit : AP Photo/Sam Myers)

Quelques heures après l’arrivée de la famille, des centaines de personnes s’étaient rassemblées devant la maison pour hurler leur désapprobation. Dans toute la ville, des rumeurs avaient fait état de « groupes extérieurs » qui avaient aidé, disait-on, à l’installation des Myers à Levittown – citant, entre autres, « la NAACP, les Juifs et les Rouges ».

La « crise de Levittown » avait fait les gros titres dans le monde entier. Un groupe appelé « la commission pour l’amélioration de Levittown » avait exigé le départ de la famille afro-américaine et une pierre avait brisé une fenêtre de la façade de la maison.

Pendant toute la crise, un couple juif, Bea et Lewis Weschler, avait tenté, avec d’autres résidents de Levittown, de venir en aide aux Myers. En fait, c’était tout un groupe de voisins qui avait commencé, six semaines avant l’installation des Myers, à s’organiser pour coordonner une réponse aux réactions prévisibles des habitants.

Dans un récit livré par Nick Weschler, le fils du couple juif âgé de dix ans à l’époque, la terreur exercée à l’encontre de la famille Myers et de leurs alliés avait duré des mois. Par exemple, une habitation située derrière celle du couple afro-américain avait été achetée et était devenue le « Dog Hollow Social Club ». Des Negro-Spirituals, une musique née chez les esclaves, y étaient diffusés jour et nuit par hauts-parleurs.

La famille Weschler et ses alliés – des familles quakers et protestantes en majorité – avaient été la cible de menaces et de canulars téléphoniques continus. Les lettres « KKK » avaient été inscrites en rouge sur l’habitation des Weschler et une note adressée à « Mr. W. » avait vivement recommandé à la famille de « déguerpir tant que vous le pouvez encore ».

Pendant cette campagne attisée par le Ku Klux Klan à Levittown, des croix avaient été mises à feu devant les maisons d’environ six familles qui avaient apporté leur soutien aux Myers, et notamment sur la pelouse de la famille Weschler. Un policier avait été grièvement blessé par une pierre au cours de l’un de ces incidents.

Des manifestants aux abords du domicile de Myers à Levittown, en Pennsylvanie, le20 août 1957. (Crédit : Domaine public)

Pendant tout ce calvaire, l’Etat et la police locale avaient été dans l’incapacité de mettre un terme à ces harcèlements. Une action sérieuse avait néanmoins été entreprise après le déplacement des familles persécutées au siège de l’Etat, et après leurs menaces de quitter Levittown. Une injonction permanente avait été décidée à l’encontre de sept personnes particulièrement actives dans leurs persécutions, et les violences s’étaient achevées par la victoire tacite de l’intégration.

Si William Levitt avait tenté d’écarter les Afro-africains de ses villes aussi longtemps qu’il avait pu le faire, une communauté de voisins était parvenue à renverser cette politique raciste en Pennsylvanie. Les tactiques employées par les activistes de Levittown — avec notamment le déploiement de « groupes d’enquête » pour faire taire les rumeurs – devaient être reprises quelques semaines plus tard à Little Rock, dans l’Arkansas.

Une manifestation près de Levittown, en Pennsylvanie, visant à empêcher des familles afro-américaines d’acheter des maisons, en 1957. (Crédit : Domaine public)

« La fin la meilleure de la ségrégation, ce sera quand on pourra constater qu’il n’y a plus de secteur où un Blanc pourrait déménager sans être amené à côtoyer une famille afro-américaine, » avait déclaré une habitante de Levittown pro-intégration dans un documentaire réalisé en 1957, « Crisis in Levittown, PA ».

Soixante-quatre ans après l’intégration, les Blancs constituent les 9/10è des 52 000 habitants de cette ville de Pennsylvanie. Selon les projections américaines, le pays deviendra « minoritairement blanc » en 2045, les Blancs formant 49,7 % de la population.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...