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USA : Une loi sur la théorie critique de la race lance le débat sur les Juifs

En Virginie Occidentale, l'enseignement de la Shoah est devenu le principal sujet de débat sur fond de désaccord partisan sur la gestion de la question raciale

Le West Virginia State Capitol abrite l’Assemblée législative de Virginie occidentale et le bureau du gouverneur de Virginie occidentale. (Bill Dickinson via Creative Commons / JTA)
Le West Virginia State Capitol abrite l’Assemblée législative de Virginie occidentale et le bureau du gouverneur de Virginie occidentale. (Bill Dickinson via Creative Commons / JTA)

JTA – Il n’aura pas fallu longtemps pour que les débats sur un projet de loi sur la « théorie critique de la race », ouverts le 7 mars dernier par les députés de Virginie-Occidentale, évoquent les Juifs.

La Chambre des délégués de l’état de Virginie-Occidentale débattait ainsi d’une proposition de loi – similaire à celles envisagées ou déjà adoptées par un grand nombre d’états américains – visant à interdire, en milieu scolaire, les enseignements susceptibles de « [générer] de l’inconfort, de la culpabilité, de l’angoisse ou de toute autre forme de détresse psychologique en raison de la race, de l’origine ethnique ou du sexe biologique de l’individu ».

A cette occasion, une enseignante retraitée de l’école publique avait pris la parole contre le projet de loi, évoquant une hypothétique situation où la loi pourrait se retourner contre elle.

« Que va-t-il se passer si, au moment où j’enseigne la Shoah, un parent conteste ce que j’apprends aux enfants parce qu’il pense que seulement 6 000 Juifs ont été tués et pas 6 millions ? » a interrogé Jenny Santilli, professeure auxiliaire à l’Université d’État de Fairmont et professeure d’espagnol à la retraite des écoles publiques de l’État, à la commission chargée de l’Éducation à la Chambre.

« Mais il ne s’agit pas de race », a répondu le président du comité, le républicain Joe Ellington, dans un enregistrement de la session. « Cela n’a rien à voir avec la race. Il ne s’agit pas de race. »

Santilli a alors répliqué que « les Juifs sont considérés comme tels, ils sont portant classés comme une race.»

« Je crois que vous avez tort sur ce point », a répondu Ellington.

« Eh bien, voyez, voici un exemple parfait qui illustre ce que je vous ai dit », a déclaré Santilli, avant qu’Ellington ne l’interrompe pour poursuivre la conversation.

La voix d’Ellington a été identifiée sur l’enregistrement par le journaliste de Virginie-Occidentale Kyle Vass, qui était présent lors de la session. Ellington, qui n’est pas l’auteur de la loi, n’a pas répondu à la demande de commentaire de la JTA.

L’échange a eu lieu en lien avec la proposition de « Loi contre le racisme » soutenue par les républicains, qui interdirait aux enseignants du système éducatif public d’enseigner qu’une « race, un groupe ethnique ou un sexe biologique sont intrinsèquement, moralement ou intellectuellement supérieurs à une autre race, à un autre groupe ethnique ou à un autre sexe biologique ».

La proposition prévoit également la mise en place d’un dispositif pour signaler et pour sanctionner les enseignants qui tiendraient de tels propos.

Le projet de loi de Virginie-Occidentale est presque identique dans son libellé et dans sa portée à plus d’une douzaine d’autres projets de loi dits anti-« théorie critique de la race » qui ont été débattus et parfois adoptés dans différents états américains au cours des derniers mois.

Les partisans de ces législations ont principalement concentré leur attention sur la race et la théorie du genre. Dans un discours faisant la promotion d’une version antérieure du projet de loi, le sénateur de l’État de Virginie-Occidentale, Mike Azinger, un républicain qui avait assisté à un rassemblement devant le Capitole des États-Unis peu avant l’insurrection violente du 6 janvier 2021, avait déclaré que son objectif principal était de vaincre le « marxisme » et le « communisme », qui, selon lui, étaient les véritables partisans de la « théorie critique ».

Ces débats ont également directement impliqué les Juifs et l’enseignement de la Shoah. Un député juif du Wyoming s’est récemment prononcé contre un projet de loi similaire en disant qu’il « ne pouvait pas ‘accepter’ une approche neutre et sans jugement » du génocide juif, et la manière d’enseigner la Shoah dans le sillage de l’adoption de telles législations a fait également débat dans l’Indiana, le New Hampshire et d’autres États.

« Je ne pense pas que ce texte de loi particulier ait un impact direct sur nous en tant que Juifs (bien qu’on puisse supposer, comme je le fais moi-même, qu’une telle proposition de loi pourrait bien avoir un effet dissuasif sur l’enseignement de la Shoah) », a déclaré le rabbin Victor Urecki, l’un des six rabbins de Virginie-Occidentale, à JTA par courriel. Il a ajouté qu’une législation comme l’article 498 « reflète tristement le type de politique proposée dans notre état. Ce qui n’est pas une bonne chose ».

Urecki, qui dirige la synagogue Bnai Jacob à Charleston, avait écrit une publication sur Twitter à propos du débat en cours, disant que la question des Juifs et de la race était « compliquée » – et affirmant que cette complexité précisément offrait un argument solide contre le projet de loi.

« Le fait qu’il y ait de la confusion signifie que nous devons probablement élargir l’enseignement et non le limiter, comme nos législateurs de Virginie-Occidentale essaient de le faire », avait-il remarqué dans sa publication.

Les discussions sur les Juifs n’ont représenté qu’une petite partie du débat des législateurs sur le projet de loi, qui a progressé après que la commission sur l’éducation a adopté – presque selon les lignes partisanes – une version amendée (un républicain a voté « pour » et les démocrates ont voté « contre »). La Commission de la Justice de la Chambre a ensuite amendé le projet de loi une fois de plus – pour supprimer la disposition interdisant les enseignements susceptibles de causer un « malaise », supprimant aussi la définition de « race » incluse dans le projet de loi.

La Commission de Virginie-Occidentale sur l’enseignement de la Shoah, créée pour la première fois en 1998 pour promouvoir l’éducation et la sensibilisation au génocide juif de dans l’État, s’était déjà prononcée, dans le passé, sur des projets de loi similaires sur les médias sociaux.

Dans une publication Facebook de 2021 faisant référence à l’histoire d’un directeur d’une école du Texas qui avait informé son personnel que la nouvelle loi CRT de leur État impliquait qu’ils devraient dorénavant enseigner des points de vue « opposés » sur la Shoah, la commission avait déclaré que « cet incident prouve l’importance de notre travail et illustre le besoin continu d’éducation dans nos écoles et notre communauté ».

La commission n’a publié aucune déclaration sur l’article 498 ou sur les propos d’Ellington qui affirmaient que les Juifs n’étaient pas une race. Une demande de commentaire émise par la JTA au président Marc Slotnick est restée pour le moment sans réponse, un message automatique qui nous a été renvoyé nous signalant que ce dernier ne se trouve pas actuellement à son bureau.

La question plus large qui se pose reste de savoir si les Juifs doivent être considérés comme une race est un sujet important, à la fois pour cette législation mais également de manière beaucoup plus générale aux États-Unis. Le mois dernier, Whoopi Goldberg a déclenché une forte controverse et l’animatrice a été brièvement suspendue de son poste à l’émission « The View », après avoir affirmé à l’antenne que la Shoah n’avait pas été un génocide relatif à la race. Hitler avait souvent écrit et parlé du peuple juif en tant que race, et il avait déclaré clairement que son génocide du peuple juif était un projet d’extermination raciale.

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