Vincent Nouzille dévoile les coulisses des liens entre Paris et Jérusalem
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Interview

Vincent Nouzille dévoile les coulisses des liens entre Paris et Jérusalem

L'envers du décors officiel et policé des rencontres entre la France et Israël : c'est ce que donne à voir le journaliste en se basant sur les archives diplomatiques

Journaliste Société-Reportage

Le journaliste Vincent Nouzille (Crédit: autorisation)
Le journaliste Vincent Nouzille (Crédit: autorisation)

Vincent Nouzille, journaliste indépendant, déjà auteur des Tueurs de la République publie une grande fresque des relations franco-israéliennes depuis les années 1950 jusqu’à nos jours. Il se base notamment sur les archives diplomatiques françaises qui donnent à entendre les échanges entre chefs d’Etat sous un jour nouveau.

Il publie également pour la première fois, en annexe, le verbatim des rencontres entre David Ben Gourion et le général De Gaulle, le premier tentant de persuader le deuxième de l’aider à obtenir l’arme nucléaire…

Times of Israel : Vous présentez en introduction de votre livre un vade-mecum créé en 1985 par des diplomates français à destination des responsables en voyage en Israël afin d’éviter les faux-pas, très suivi apparemment, sauf peut-être par Jacques Chirac en 1996. Loin du cadre officiel, les archives diplomatiques révèlent-elles un autre son de cloche, une fois les micros et les caméras rangées ?

Vincent Nouzille : Les archives diplomatiques françaises que je révèle dans mon livre mettent notamment à jour des « éléments de langage » préparés par le Quai d’Orsay pour les ministres et présidents en visite officielle en Israël.

C’est la base de la diplomatie que de ménager les susceptibilités réciproques, de ne pas faire d’impairs, tout en répétant la ligne de la politique étrangère française.

L’un des documents, daté de 1985, est caricatural à cet égard : il s’agissait de préparer la visite à Jérusalem de Roland Dumas, ministre français des Affaires étrangères, réputé pro-arabe, alors qu’il devait répéter la ligne édictée par François Mitterrand depuis sa grande visite d’Etat de mars 1982, à savoir la réaffirmation d’une amitié de la France avec Israël, de son droit à la sécurité, et l’insistance sur le fait que les Palestiniens avaient, eux aussi, droit à un Etat.

Peu ou prou, depuis Mitterrand, tous les présidents français ont repris cette ligne officielle de manière systématique, qu’ils soient proches d’Israël, comme Nicolas Sarkozy, ou plus éloigné, comme Jacques Chirac.

C’est une constante de la politique étrangère française depuis le début des années 1980. Mais, une fois les discours officiels prononcés, les dialogues en tête-à-tête entre les présidents français et les dirigeants israéliens, ont parfois tourné aux bras de fer, aux tensions, aux confrontations plus brutales. Sarkozy a même fini par traiter Netanyahu de « menteur ».

Puisque ces archives donnent à entendre les opinions personnelles des hommes politiques, derrière les déclarations officielles, arrive-t-il que la personnalité d’un dirigeant français ou israélien imprime sa marque aux relations entre les deux pays ?

Oui, les personnalités des dirigeants français et israéliens peuvent avoir une influence sur la teneur des relations franco-israéliennes.

Il n’était pas écrit d’avance, par exemple, que De Gaulle et Ben Gourion s’entendraient plutôt bien lors de leurs rencontres de 1960 et 1961. Même si De Gaulle voulait rééquilibrer la politique étrangère française en faveur des pays arabes dès 1962, le divorce brutal de 1967 n’était pas inéluctable.

C’est bien parce que De Gaulle a espéré jouer un rôle d’arbitre dans la crise de mai-juin 1967 qu’il a prévenu Abba Eban, ministre israélien des affaires étrangères, venu le sonder à l’Elysée le 24 mai 1967, que la France dénoncerait « l’agresseur » de la guerre des Six Jours. Déçu de n’avoir pas été écouté, De Gaulle en a voulu à Israël, décrétant un embargo immédiat sur les armes et prononçant ensuite sa phrase très maladroite sur le peuple juif présumé « dominateur » [et sûr de lui]. La personnalité de De Gaulle a transformé ce désaccord en crise durable.

De la même façon, la froideur de [Valérie] Giscard à l’égard des Israéliens a clairement envenimé le climat des relations bilatérales, glaciales pendant tout son septennat.

Très empathique à l’égard d’Israël, François Mitterrand a joué cette carte pour tenter d’influencer les dirigeants israéliens, non sans grande difficulté, tout comme l’a fait Nicolas Sarkozy. Ce dernier a même surjoué son amitié avec « Bibi » entre 2003 et 2009, avant d’être déçu par lui. La psychologie, cela compte !

Ces archives révèlent-elles une « tradition arabe » continue au Quai d’Orsay ?

Elles confirment le tropisme pro-arabe du Quai d’Orsay, qui est une grande tradition diplomatique française, qui perdure toujours aujourd’hui.

Après la création de l’Etat d’Israël en 1948, une tendance sioniste a pris le dessus dans une partie de l’establishment politique et diplomatique en France, notamment du fait de solidarités socialistes et d’une certaine admiration pour les fondateurs de l’Etat d’Israël.

Elle a été progressivement battue en brèche par les tenants d’une grande « politique arabe » gaulliste, puis néo-gaulliste, qui correspond à un mélange d’intérêts géostratégiques et économiques de la France dans la région.

Nicolas Sarkozy et François Hollande ont, en partie, contré cette tendance en affichant plus ouvertement leur amitié avec Israël.

Mais cela ne les a pas empêchés d’exprimer leurs désaccords avec ses dirigeants, par exemple sur la colonisation, le statut de Jérusalem, les négociations avec les Palestiniens, ou d’autres sujets régionaux, comme le Liban.

Autrement dit : la « tradition arabe » du Quai d’Orsay est aussi une constante élyséenne.

Que s’est-il passé dans les années 2000 pour qu’Ariel Sharon passe du statut d’infréquentable à celui d’homme de paix aux yeux de l’Elysée ?

En France, jusqu’en 2001, Ariel Sharon était considéré comme un « faucon » belliciste, incarnant le militarisme d’Israël. Ses déclarations sur les colonies, sa visite sur l’Esplanade des Mosquées/mont du Temple en septembre 2000 étaient perçues comme des « provocations » par le président Chirac, qui ne l’aimait pas beaucoup.

De plus, je révèle que Sharon a confié à Chirac en juillet 2001 qu’il voulait « tuer Arafat », ce qui a choqué le président français, puisque ce dernier se posait alors, depuis plusieurs années, en mentor et protecteur du leader palestinien.

L’engrenage de la Deuxième Intifada, de la répression et du terrorisme ont ensuite aggravé les tensions franco-israéliennes.

Mais, fin 2004-début 2005, l’image de Sharon change. Car il a annoncé sa volonté de retrait de la bande de Gaza, ce qui le transforme, aux yeux de Chirac, en possible négociateur de paix. De plus, Arafat est décédé à Paris en novembre 2004, ce qui enlève un sujet de discorde entre Paris et Jérusalem.

Enfin, Jacques Chirac est alors très remonté contre la Syrie et l’Iran, ce qui plaît à Sharon. Voilà pourquoi il y a une réconciliation en juillet 2005 entre Chirac et Sharon, où chacun prend soin de se ménager l’un l’autre. Ils parlent même des vaches de Corrèze et de la ferme de Sharon dans le Néguev ! Cependant, cette réconciliation n’aura guère de suites, puisque Sharon tombe malade quelques mois plus tard.

Une note révèle l’embarras du président français, en 2005, quand Ariel Sharon lui parle des travers de la Syrie du jeune Bachar Al Assad, dont Chirac aimerait être le tuteur. Chirac retira ensuite son soutien à Assad. Sharon y est-il pour quelque chose ?

Jacques Chirac était gêné au sujet de la Syrie. Car, au début des années 2000, il a cru pouvoir influencer, et prendre sous son aile, le jeune Bachar el Assad, qui venait de succéder à son père. Mais, très vite, Chirac a compris que Bachar el Assad ne serait pas le modernisateur du régime syrien.

Malgré l’envoi de messages et d’émissaires français, Assad n’a pas voulu ouvrir une négociation avec Israël sur le Golan, par exemple. Mi-2004, avec les Etats-Unis, Jacques Chirac a fait adopter une résolution de l’ONU obligeant l’armée syrienne à se retirer du Liban, ce qui a froissé Damas. Puis, Chirac a carrément accusé le régime syrien d’avoir commandité l’assassinat de son ami libanais Rafic Hariri, tué à Beyrouth début 2005.

Rafic Hariri, ancien Premier ministre libanais assassiné par le Hezbollah en 2005. (Crédit : domaine public/Département de la Défense américain)

Bref, lorsque Sharon lui parle mi-2005 de la Syrie, Chirac est très remonté contre Assad, sur lequel il n’a plus guère d’illusions quant à sa volonté de faire bouger les choses.

Que révèlent les verbatim des rencontres entre De Gaulle et Ben Gurion, publiés pour la première fois ?

Les verbatim des conversations de 1960 et 1961 entre Ben Gurion et De Gaulle, que je publie pour la première fois de manière intégrale, sont des documents historiques exceptionnels.

Ils révèlent la qualité des échanges entre ces deux « géants », qui se considèrent mutuellement comme « les plus grands dirigeants du XXème siècle ». Ben Gurion dresse un vaste panorama mondial de la Guerre froide et des souhaits de son jeune pays. De Gaulle l’écoute avec un mélange de prudence et d’admiration.

Mais les deux hommes discutent aussi de manière très concrète des menaces qui pèsent sur Israël, menaces auxquelles De Gaulle ne croit guère ! Surtout, ils parlent de la coopération nucléaire militaire entre la France et Israël, sujet hautement sensible et totalement confidentiel.

Ben Gurion veut obtenir un aval à la poursuite de son programme atomique, entamé depuis quelques années avec l’aide de la France. De Gaulle refuse, en demandant carrément à Ben Gurion pourquoi il a besoin d’une bombe atomique. Ben Gurion lui répond franchement avec des arguments auxquels De Gaulle n’adhère pas. Ce dialogue stupéfiant s’achève curieusement, puisque Ben Gurion promet de « ne plus penser à la bombe » et d’abandonner son projet. Ce qu’il ne fera pas… Dans ces échanges, il y a de l’amitié, des désaccords, de la duplicité, des escarmouches. C’est de haute volée !

Histoires secrètes, France-Israël, 1948-2018, Vincent Nouzille, Les Liens qui libèrent, 2018

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