Violence domestique en Israël : appel à une prise de conscience nationale
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Violence domestique en Israël : appel à une prise de conscience nationale

L'assassinat d'une conseillère conjugale a provoqué l’indignation nationale - mais où en est-on aujourd'hui ?

Diana Raz avant sa mort, avec son mari Amir et assassin présumé, sur une photo non datée. (Autorisation)
Diana Raz avant sa mort, avec son mari Amir et assassin présumé, sur une photo non datée. (Autorisation)

JTA – Le meurtre de Diana Raz est presque trop horrible pour être décrit.

Raz, 35 ans, israélienne conseillère de couples, qui a aidé des femmes dans des relations abusives, s’est disputée avec son mari, Amir, le 5 février, selon l’acte d’accusation de la police contre son mari. Amir, un policier, aurait ensuite ligoté trois de leurs quatre jeunes enfants. Le plus jeune, un bébé, était dans sa chaise haute à côté d’eux.

Amir a alors battu, étranglé et poignardé leur mère sous leurs yeux alors qu’elle criait à l’aide. Lorsque leur aînée, une fillette de 7 ans, s’est libérée et a couru vers la porte de leur maison dans l’implantation de Naale, en Cisjordanie, Amir l’a attrapée et précipitée dans les escaliers. Quand Diana a tenté de s’enfuir, il l’a abattue par balles.

Le meurtre a provoqué l’indignation dans tout le pays, notamment chez les milliers de femmes qui s’étaient tournées vers Raz pour obtenir des conseils conjugaux, en ligne et en personne.

Comme d’autres pays, Israël a connu une augmentation de la violence conjugale pendant la pandémie de COVID-19, les femmes ayant été forcées de rester enfermées à leur domicile avec des partenaires violents. Mais les meurtres de Raz et d’autres femmes ont déclenché un scandale en Israël.

Des manifestations et des veillées funèbres à travers tout le pays ont attiré l’attention du public sur la question de la violence conjugale, et même le Premier ministre Benjamin Netanyahu a ouvert la réunion hebdomadaire du cabinet qui a suivi la mort de Raz en affirmant qu’elle était « une source d’inspiration pour de très nombreuses femmes ».

« Nous mettrons tout en œuvre pour assurer la paix et la sécurité de chaque femme en Israël », avait-il promis.

Les militantes israéliennes des droits des femmes déplorent depuis longtemps que le pays accorde trop peu d’attention à la violence conjugale et avertissent que les choses se sont aggravées au cours de l’année passée. En réponse, le gouvernement a pris une série de mesures pour lutter contre la violence domestique – notamment en ouvrant de nouveaux foyers d’accueil pour les femmes et en facilitant le signalement des abus. Les militantes disent qu’il faut en faire plus.

« Beaucoup d’hommes sont au chômage, ils sont à la maison, il y a des frictions, il y a des tensions », a déclaré Ruth Rasnic, qui a fondé l’organisation No2Violence Against Women en 1977. « Quand des hommes violents ou au potentiel violent se sentent impuissants, ils le font payer aux femmes et aux enfants. »

Des bougies et des photos de Diana Raz, qui aurait été assassinée par son mari, devant son domicile, dans l’implantation de Naale en Cisjordanie, le 7 février 2021. (Avi Dishi / Flash90)

Une série de statistiques montre que la violence domestique en Israël est en hausse depuis le début de la pandémie. Les appels sur le numéro d’urgence géré par l’organisation de Rasnic ont augmenté de plus de 300 % pendant cette période, et les appels sur la ligne d’urgence gouvernementale en matière de violence domestique ont plus que doublé. La police affirme avoir également ouvert davantage d’affaires de cas de violence domestique que les années précédentes.

Au cours de la même période, les cas d’abus sexuels ont augmenté de 33 % et les signalements d’abus sexuels sur des enfants par des membres de la famille ont presque doublé, selon l’Association of Rape Crisis Centers en Israël.

« Nous savions que nous recevrions une augmentation des appels concernant la violence domestique parce que les familles sont enfermées dans leurs maisons », a déclaré Ayala Meir, qui dirige le Département de la famille, de l’enfance et de la jeunesse du ministère des affaires sociales. « La maison se transforme en cocotte-minute prête à exploser, ce qui peut être très dangereux pour les femmes et les enfants. »

Rasnic, qui a reçu le prix Israël en 2009 pour sa lutte contre la violence domestique, estime qu’environ 25 % des femmes israéliennes ont été ou sont dans une relation abusive. C’est à peu près la même proportion qu’aux États-Unis, selon la National Coalition Against Domestic Violence.

Raz est l’une des quatre femmes israéliennes à avoir été tuées par leur partenaire ou par un membre de leur famille depuis le début de 2021. L’année dernière, 25 femmes en Israël ont été tuées par leur partenaire domestique ou par un proche.

« Les foyers d’accueil pour femmes sont pleins depuis le début la pandémie », a déclaré Yael Levin, travailleuse sociale et responsable de foyer à Naamat, la principale organisation israélienne de défense des droits des femmes.

Des militants protestent contre les cas de violence contre les femmes sur la place Habima à Tel Aviv, le 21 octobre 2020. (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

Les militants contre la violence conjugale affirment que l’État ne protège pas suffisamment les victimes. Selon les données gouvernementales, un tiers des femmes tuées par leur partenaire en 2018 et 2019 avaient auparavant déposé des plaintes à la police contre les hommes accusés de les avoir assassinées. Six des suspects de ces meurtres entre 2018 et 2020 avaient déjà été condamnés pour violence domestique.

Les données gouvernementales montrent également que sur les 30 000 affaires de violence domestique ouvertes par la police de 2018 à 2019, 75 % ont été classées sans suite, faute de preuves. Seules 10 % ont été jugées et 89 % des procès se sont soldés par des condamnations.

« Israël se considère comme un pays d’avant-garde très moderne, mais il s’agit d’une société très profondément conservatrice et religieuse », a déclaré Yael Sherer, directrice du groupe de défense des survivants de violences sexuelles. « Nous ne traitons pas [cette question] aussi bien que d’autres pays. »

Sherer, elle-même survivante d’abus sexuels incestueux commis par son père, appelle au prolongement des peines de prison pour les condamnations pour abus sexuels et violences domestiques. Actuellement, il n’y a pas de peine minimale pour les violeurs en Israël, et la peine maximale est de 16 ans de prison. Le propre père de Sherer n’a purgé que deux ans d’une peine de trois ans pour avoir abusé d’elle.

Lorsque Sherer a poursuivi son père en justice en 2008, l’État n’a pas autorisé la publication des noms des victimes d’abus sexuels sans l’autorisation d’un juge. Cela a empêché Sherer et d’autres comme elle de s’exprimer ou de donner des interviews à la presse. La loi a été modifiée il y a environ trois ans à la suite d’une campagne d’activistes.

« Pour nous, dire qui nous sommes et ce que nous sommes est très important », a déclaré Sherer. « S’il est illégal pour nous de parler, alors il est tout à fait logique que les gens pensent que cela n’existe pas en Israël. Les victimes ne doivent pas avoir honte. »

Ce n’est pas la première fois que la violence domestique se retrouve sous les feux des projecteurs en Israël. À la suite d’une vague de meurtres conjugaux en 2018, des milliers de femmes ont protesté à travers Israël et se sont mises en grève pour dénoncer l’incapacité du gouvernement à agir de manière adéquate face à la crise. À l’époque, Netanyahu avait déclaré aux députés qu’il avait été surpris d’apprendre que « presque rien » n’était fait pour punir les auteurs de violence domestique, mais il avait également voté contre une initiative parlementaire destinée à enquêter sur la violence contre les femmes parce qu’elle avait été introduite par ses rivaux politiques.

Un plan gouvernemental de lutte contre la violence domestique avait été approuvé en 2017 avec un budget d’environ 75 millions de dollars. Mais en juin 2020, la grande majorité de cet argent n’avait pas encore été transféré aux agences gouvernementales compétentes.

Anita Friedman, présidente de l’Organisation sioniste internationale des femmes, a déclaré que la lutte contre la violence domestique était historiquement une faible priorité pour le gouvernement israélien, qui donne davantage la priorité à la sécurité nationale.

« Nous sommes une société très jeune avec de très nombreux problèmes, et c’est le résultat », a-t-elle déclaré. « Dans la société israélienne, la sécurité est la question numéro 1. Nous vivons dans une région hostile et la sécurité est donc primordiale. Le budget restant est consacré aux questions soutenues par des personnes puissantes. »

Des membres de la famille et des amis allument des bougies devant la maison de Diana Raz, qui aurait été assassinée par son mari à leur domicile dans la colonie de Naale en Cisjordanie, le 6 février 2021. (Avi Dishi / Flash90)

Dans l’année qui a suivi le début de la pandémie, le gouvernement a semblé prendre plus au sérieux la violence contre les femmes. Les Israéliens peuvent désormais déposer plainte en ligne à la police, et les plaintes de violence domestique sont prioritaires et doivent être traitées immédiatement.

Selon Dana Ben Zvi, cheffe de la brigade de violence domestique de la police israélienne, les travailleurs sociaux assistent désormais les agents de police dans les cas de violence domestique, et des unités spéciales pour les affaires familiales ont été créées au sein des services de police pour traiter les personnes impliquées.

Depuis octobre, une femme est inscrite sur une liste de personnes à risque si l’homme qui l’a maltraitée est libéré de prison.

« Nous l’appelons toutes les semaines ou tous les 15 jours, tout comme le ministère des affaires sociales, et elle figure sur cette liste pendant au moins trois mois », a déclaré Ben Zvi.

Le ministère des Affaires sociales a ouvert deux nouveaux foyers d’accueil pour les femmes depuis le début de la crise de la COVID, ce qui porte le total à 16 en Israël. Selon un certain nombre de militants, ce n’est toujours pas suffisant. Chaque foyer peut héberger jusqu’à 12 femmes avec leurs enfants.

Le ministère a également ouvert 60 nouveaux départements de lutte contre la violence domestique dans des centres communautaires dans tout Israël, ce qui porte à 170 le total de ces centres gérés par le ministère des Affaires sociales.

Pendant la pandémie, le ministère des Affaires sociales a également permis aux femmes de contacter la ligne d’urgence pour les violences domestiques par SMS plutôt que par appel, car dans de nombreux cas, elles sont à portée de voix de leur agresseur. Le ministère a également lancé « i-Risk », un questionnaire numérique destiné à aider les personnes vivant dans des relations abusives à évaluer leurs risques et à recevoir des conseils.

« Le but du ministère n’est pas de placer les femmes dans des foyers, mais d’empêcher la violence qui met les femmes en danger au point qu’elles doivent se rendre dans un foyer », a déclaré Meir, responsable du ministère des Affaires sociales, ajoutant que les foyers sont généralement l’option du dernier recours pour les femmes lorsque la situation devient une question de vie ou de mort. Les centres communautaires sont constitués de travailleurs sociaux qui traitent les hommes, les femmes et les enfants.

Mais elle admet que la marge de manœuvre de son ministère et des autres agences gouvernementales est assez limitée.

« Chaque fois qu’une femme est assassinée, tout le monde dit immédiatement : ‘Où était la police ? Où étaient les autorités sociales ?’ », explique-t-elle. Elle rappelle que la moitié des femmes assassinées par leur partenaire au cours des années passées étaient inconnues des autorités.

« Même une femme comme Diana, qui connaissait tous les signaux d’alarme, qui savait tout ce qu’une femme doit savoir, qui a elle-même référé d’autres femmes [pour qu’elles intègrent le système d’assistance] » n’a pas pu anticiper le danger dans lequel elle se trouvait, a déclaré Meir. « À partir de ce cas, vous pouvez vraiment vous rendre compte de la difficulté pour de nombreuses femmes de réaliser qu’elles sont elles-mêmes en danger. »

Levin, de l’association Naamat, souhaite que le pays prenne des mesures plus importantes pour traiter les agresseurs aussi bien que les victimes. Elle a déclaré qu’Israël devrait être un exemple pour les autres pays en exigeant que les hommes qui ont abusé de leur partenaire suivent une thérapie.

« Vous ne pouvez pas régler ce problème sans traiter l’homme », affirme-t-elle. « Pour la plupart des hommes et des femmes qui souffrent de violence domestique, il s’agit d’un problème transgénérationnel. Ils ont grandi dans des foyers victimes de violence domestique. Et les enfants souffrent tellement, ils ne peuvent pas dormir parce qu’ils s’inquiètent pour leur mère, ils ont peur de leur père et ils vivent pour toujours avec ce traumatisme. »

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