Yaakov Amidror: « nous pouvons nous défendre » face au retrait américain
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Yaakov Amidror: « nous pouvons nous défendre » face au retrait américain

Tandis que l'isolationnisme et l'abandon de ses alliés par Trump ont semé la tourmente, l'ex-responsable de la sécurité insiste : "Je ne pense pas qu'Israël doive s'inquiéter"

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Les Kurdes syriens se réunissent autour d'un blindé américain durant une manifestation contre les menaces de la Turquie près d'une base de la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis aux abords de Ras al-Ain, dans la province de Hasakeh, en Syrie, près de la frontière turque, le 6 octobre 2019. (Crédit : Delil Souleiman/AFP)
Les Kurdes syriens se réunissent autour d'un blindé américain durant une manifestation contre les menaces de la Turquie près d'une base de la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis aux abords de Ras al-Ain, dans la province de Hasakeh, en Syrie, près de la frontière turque, le 6 octobre 2019. (Crédit : Delil Souleiman/AFP)

Il y a moins d’un mois, le 15 septembre, le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait vanté les mérites d’un pacte de défense mutuel liant les Etats-Unis et Israël, qu’il avait promis de faire avancer à l’issue des élections.

« Ce serait un pacte historique parce qu’il ajouterait une composante puissante de dissuasion face à nos ennemis », avait-il déclaré.

Ces dernières semaines ont radicalement changé la donne.

Jeudi, prenant la parole lors d’une cérémonie de commémoration des victimes de la guerre de Yom Kippour, en 1973, Netanyahu a voulu souligner que l’Etat juif n’avait pas besoin de l’aide des autres nations pour garantir sa sécurité.

« Comme en 1973, nous apprécions énormément aujourd’hui le soutien important qui nous est apporté par les Etats-Unis et qui s’est considérablement renforcé ces dernières années, ainsi que les pressions économiques majeures exercées par les Américains sur l’Iran », a-t-il dit.

« Mais même ainsi, nous nous souviendrons toujours et nous mettrons toujours en oeuvre la règle de base qui nous guide à travers le temps : Israël saura se défendre, seul, contre toutes les menaces », a-t-il ajouté.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’une cérémonie commémorative au mont Herzl, à Jérusalem, en mémoire des victimes de la guerre de Kippour, le 10 octobre 2019. (Flash90)

Si Netanyahu ne l’a pas explicitement mentionné, ses propos ont été considérés comme une réponse apportée à la décision du président américain Donald Trump de retirer ses troupes du nord de la Syrie.

Les responsables israéliens auraient été choqués et consternés par la déclaration soudaine de Trump. Cette initiative ne signifie pas seulement que les Kurdes, dans la région, sont dorénavant abandonnés à leur sort face à l’offensive militaire turque, ont-ils clamé.

Pire, le retrait des Etats-Unis entraînera un vide, dans le pouvoir, qui sera probablement rempli par l’Etat islamique et les autres groupes jihadistes et qui renforcera l’Iran, la Syrie et la Russie.

« Les Israéliens sont profondément troublés par la décision prise par Trump d’abandonner nos partenaires kurdes syriens à l’invasion turque… Mais c’est pire que ça », a écrit l’ancien ambassadeur américain en Israël Dan Shapiro, qui avait occupé son poste sous l’administration du président Barack Obama et qui travaille dorénavant à l’Institut d’études stratégiques de l’université de Tel Aviv.

Le coût d’une telle décision pour les intérêts américains et israéliens sont manifestes, a continué Shapiro, notant l’abandon d’un partenaire sunnite modéré – les combattants kurdes des forces démocratiques syriennes ; les victoires livrées à Ankara, Damas et Téhéran et le retour possible à la vie de l’Etat islamique.

Le président iranien Hassan Rouhani, son homologue turc Recep Tayyip Erdogan et le président russe Vladimir Poutine lors d’une rencontre trilatérale autour de la Syrie, à Ankara le 16 septembre 2019. (Crédit : Pavel Golovkin / POOL / AFP)

« Et, bien sûr, l’impression à travers toute la région que les Etats-Unis ne défendront pas leurs alliés alors que l’Iran gagne en agressivité envers nos partenaires dans le Golfe et envers Israël, sur de multiples front », a continué Shapiro.

Les Israéliens seraient non seulement tourmentés par le retrait de Trump de Syrie mais également par ses tendances isolationnistes.

« Des combats entre des groupes variés qui continuent depuis des centaines d’années. Jamais les Etats-Unis n’auraient dû aller au Moyen-Orient », a écrit Trump cette semaine sur Twitter.

« Ces guerres interminables et stupides sont en train de se terminer pour nous ! », a-t-il ajouté dans sa publication.

Le président américain Donald Trump parle aux journalistes alors qu’il part de la Maison-Blanche de Washington pour se rendre en Floride, le 3 octobre 2019 (Crédit : Jim Watson/AFP)

Plus alarmant d’un point de vue israélien, le manque apparent de volonté du président d’utiliser la force militaire pour répondre aux attaques contre les actifs américains et les alliés des Etats-Unis dans la région.

Il n’a pas répondu militairement lorsque les Iraniens ont abattu un drone américain ou lorsque des drones et missiles de croisière ont frappé une importante structure pétrolière saoudienne en date du 15 septembre – une agression dont la responsabilité a été largement attribuée à Téhéran.

« Israël devrait vraiment s’inquiéter », reconnaît Chuck Freilich, ancien conseiller-adjoint à la sécurité nationale devenu enseignant au sein des universités de Tel Aviv et de Columbia.

« Il ne s’agit pas seulement du retrait de Trump en Syrie qui est bien sûr très significatif du point de vue israélien », explique-t-il, notant le rôle joué par les troupes américaines dans la prévention d’une ligne iranienne ininterrompue s’étendant de Téhéran à la méditerranée.

Freilich se dit davantage préoccupé par une autre question : Trump est-il encore un allié fiable pour Israël ?

« Après tout, ses politiques au Moyen-Orient échouent sous tous les aspects », déplore-t-il.

Chuck Freilich, ancien conseiller-adjoint à la sécurité nationale. (Autorisation)

Toute autre administration, aux Etats-Unis, aurait réagi aux expressions variées de l’agression iranienne par une déclaration de guerre, continue Freilich, « mais Trump, avec ‘sa sagesse inégalée’, ne fait rien », raille-t-il.

Le chroniqueur du New York Times, Thomas L. Friedman, prédit pour sa part que le retrait de Trump en Syrie « va rendre le Moyen-Orient plus explosif encore ».

Les troupes américaines déjouaient l’initiative de Téhéran de créer un pont terrestre « permettant de resserrer l’étau autour d’Israël – et leur départ pourrait aider la guerre que se livrent Israël et l’Iran, dans l’ombre, à éclater au grand jour », a-t-il écrit mardi. « C’est vraiment, aujourd’hui, le scoop à retenir au Moyen-Orient ».

Mais tout le monde ne partage pas la même inquiétude profonde sur le départ apparent de Trump du Moyen-Orient. L’ex-conseiller national à la sécurité, le général de brigade Yaakov Amidror, affirme par exemple que rien ne changera, concrètement, pour la sécurité de l’Etat juif.

« Je ne pense pas qu’Israël doive s’inquiéter », a-t-il dit au Times of Israel lors d’un entretien accordé jeudi. « Il y a des groupes régionaux comme les Kurdes qui ont besoin que les Etats-Unis les protègent ».

« Israël, quand l’Etat a été fondé, a pris la décision de ne jamais dépendre de personne pour sa sécurité. Nous avons toujours eu une devise à toute épreuve : Israël saura se défendre seul. Et c’est quelque chose que nous prenons très au sérieux ; ce ne sont pas que des paroles », affirme-t-il lors notre interview.

Yaakov Amidror, ancien conseiller à la sécurité nationale, en octobre 2013. (Crédit : Flash90)

L’insistance mise par Israël pour être toujours en mesure de garantir sa propre sécurité n’est pas toujours facile à mettre en oeuvre : cela exige un service militaire universel et des ressources financières énormes, note Amidror, qui a été conseiller à la sécurité de Netanyahu de 2011 à 2013.

D’un autre côté, cette détermination place l’Etat juif dans une ligue différente de celle de nombreux pays européens, de l’Arabie saoudite et, bien entendu, des Kurdes, des pays et une communauté dont la sécurité dépend des Etats-Unis.

Sans aucun doute, Jérusalem a besoin du soutien de Washington dans l’arène diplomatique. Le soutien financier et la coopération technologique des Américains sont également cruciaux.

« Mais il est clair que nous n’avons pas besoin des soldats américains, ici, pour nous défendre », clame-t-il.

Selon des informations parues à l’étranger, nous avons frappé la Syrie à plus de 200 occasions. Les Etats-Unis n’ont pas frappé une seule fois les Iraniens. C’est donc nous – pas eux

Amidror, qui travaille aujourd’hui à l’Institut juif pour la sécurité nationale d’Amérique, reconnaît que les actions récentes de Trump – ou plutôt son manque de passage à l’action – établissent clairement aux yeux de la région entière que « les Américains sont dorénavant hors-jeu ».

Ce qui est, bien sûr, une bonne nouvelle pour les Iraniens, les Syriens, les Turcs et les Russes, ajoute-t-il.

« C’est une très mauvaise chose pour les pays qui entretiennent de bonnes relations avec les Etats-Unis, y-compris pour Israël », dit-il. « Non parce que nous ne sommes pas en mesure de nous défendre mais parce que nous devons comprendre qu’à compter de ce jour, le Moyen-Orient devra opérer sans l’influence, ou avec moins d’influence, des Américains ».

Une frappe aérienne de l’armée israélienne frappe des cibles militaires syriennes, le 1er juin 2019. (Unité du porte-parole de l’armée israélienne)

Les Etats-Unis continueront évidemment à exercer des pressions économiques accompagnées de sanctions écrasantes sur l’Iran, souligne-t-il.

« Selon des informations parues à l’étranger, nous avons frappé la Syrie à plus de 200 occasions. Les Etats-Unis n’ont pas frappé une seule fois les Iraniens. C’est donc nous – pas eux. Cette mission de combat contre les Iraniens et contre l’influence de l’Iran nous est toujours revenue », dit-il encore.

« Notre capacité à le faire ne se limitera pas une fois que les Américains seront partis », explique Amidror.

« Nous avons fait face à l’agression iranienne jusqu’à maintenant sans les Américains alors qu’ils se trouvaient encore au Moyen-Orient. Nous étions seuls dans cette ‘guerre entre les guerres’, comme nous l’appelons. Le fait que les Américains s’en aillent n’implique aucun changement significatif. Il s’agit plutôt ici de psychologie ».

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