Israël en guerre - Jour 144

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Interview

Yehuda Kfir : le Hamas utilise des technologies de pointe pour ses tunnels

Selon cet expert en guerre souterraine, Tsahal ne peut plus continuer à frapper bâtiments et infrastructures pour localiser les tunnels, l'armée doit "creuser jusqu'à eux"

Des soldats se tenant dans un grand tunnel du Hamas trouvé près du poste frontière d'Erez dans le nord de la bande de Gaza, sur une photo diffusée le 17 décembre 2023. (Crédit : Armée israélienne)
Des soldats se tenant dans un grand tunnel du Hamas trouvé près du poste frontière d'Erez dans le nord de la bande de Gaza, sur une photo diffusée le 17 décembre 2023. (Crédit : Armée israélienne)

Cette semaine, l’armée israélienne a révélé au public le plus grand tunnel des terroristes du Hamas découvert à ce jour, construit sous la direction du frère de Yahya Sinwar, chef du Hamas à Gaza, Muhammad, dans le nord de la bande de Gaza, près du point de passage d’Erez vers Israël.

Tsahal n’a pas précisé ni si ni comment le tunnel avait été utilisé lors du massacre perpétré par le Hamas le 7 octobre, lorsque ses terroristes ont massacré 1 200 personnes dans le sud d’Israël. Mais comme il s’étend sur environ quatre kilomètres, de la partie nord du camp de réfugiés de Jabaliya à 400 mètres de la frontière, on peut raisonnablement en déduire qu’il a probablement été utilisé.

Sa grande entrée au nord a pu, aisément, faciliter la sortie rapide de dizaines de motocyclettes et de véhicules tout-terrain. Face à un détachement aussi important, si près de la clôture frontalière, les postes d’observation et les patrouilles de Tsahal n’auraient pas été en mesure de prévenir une attaque, car ils auraient été débordés et seraient arrivés trop tard.

Israël est au courant depuis des années de l’existence du réseau souterrain du Hamas à Gaza, avec ses vastes circuits de tunnels, mais a choisi de ne pas mener d’opérations transfrontalières pour les démolir. Cette décision résulte à la fois d’une politique visant à contenir le Hamas et du fait que l’envoi de troupes au sol dans la bande de Gaza nécessite des considérations militaires complexes et présente des risques importants en termes de vies humaines. Les échelons politiques ont cherché à éviter cette situation à tout prix, jusqu’au 7 octobre.

Le tunnel découvert cette semaine est communément appelé le « tronc ». Tsahal n’a pas publié d’images de ses « branches », mais elles existent bel et bien. Le réseau de tunnels est constitué d’une entrée principale, le puits, qui descend à une profondeur de 50 mètres, avec des « branches » qui partent sur les côtés et des puits de sortie localisés dans des écoles et d’autres bâtiments.

Les « troncs » de ce genre de tunnels servent généralement de « planchers », avec une séparation au sommet. Sur les images publiées par Tsahal, on aperçoit des marches menant à la sortie du tunnel.

Au début du mois, Tsahal a indiqué avoir localisé 800 tunnels et 500 puits de tailles et de longueurs diverses depuis le début de sa guerre contre le Hamas. La plupart des tunnels découverts se trouvaient dans le nord de la bande de Gaza, où l’offensive terrestre a commencé et a été la plus intense. Il existe également d’énormes tunnels de contrebande sous la frontière que Gaza partage avec l’Égypte, au sud de la bande de Gaza.

Découverte des tunnels

Le problème auquel est confrontée l’armée israélienne ne se limite pas au nombre de tunnels ou à leur longueur, a expliqué le général de brigade (réserviste) Yehuda Kfir, ingénieur et expert en guerre souterraine, à Zman Yisrael, le site du Times of Israel en hébreu. Par le passé, Kfir était responsable de la guerre souterraine au sein de la direction technologique et logistique de Tsahal. Il a continué, même au terme de son service militaire à mener des recherches et à travailler dans ce domaine.

Au cours des dix dernières années, Kfir a créé un groupe Facebook intitulé « Underground Warfare », dans lequel il discute sans relâche de la menace que représentent les tunnels et à partir duquel il a exhorté les commissions de la Knesset à se pencher sur la question.

« Dans le domaine de la recherche historique sur la guerre souterraine, il est clair que lorsque les généraux parlent de nombres et de tailles [de tunnels], il y a un problème. S’ils comptent les restes des combattants ennemis, les kilomètres parcourus ou le nombre d’obus, c’est le signe que les choses ne vont pas bien », a affirmé Kfir dans une interview.

« En temps de guerre, l’important n’est pas la portée, le nombre de kilomètres ou de tonnes d’explosifs, mais plutôt de savoir si l’armée a la capacité de vaincre l’ennemi et … malheureusement, à ce jour, malgré le fait que Tsahal ait découvert de nombreux tunnels, l’ennemi ne montre aucun signe de détresse. Ce qui signifie que les objectifs de la guerre sont encore loin d’être atteints. »

Ingénieur et expert en guerre souterraine, le général de brigade (res) Yehuda Kfir (Crédit : Capture d’écran de la Douzième chaîne ; utilisé conformément à la clause 27a de la loi sur les droits d’auteur)

« Il faut savoir que dans une guerre souterraine, il est beaucoup plus difficile d’évaluer l’état de l’ennemi, car il est impossible d’analyser ce qui se passe sous terre », a souligné Kfir. « L’histoire militaire nous apprend que les armées ont toujours eu du mal à savoir ce qui se passait dans le camp ennemi lorsqu’il était sous terre », a-t-il ajouté.

« Il est difficile de savoir à quel point et où ils ont été touchés, et combien de temps ils pourront encore se cacher. Pendant la Seconde Guerre mondiale, un soldat japonais est sorti d’un tunnel des années après la fin de la guerre. Les tunnels améliorent considérablement les chances de survie. »

La Défense était au courant de l’existence de tunnels dans la zone du passage d’Erez, mais les informations publiées par le porte-parole de Tsahal nous ont récemment apporté plus de détails, notamment sur les travaux d’ingénierie réalisés dans ce tunnel en particulier. Qu’avez-vous appris de ces images ?

Yehuda Kfir : La vidéo montre le développement de nouveaux outils d’excavation, notamment un tunnelier improvisé, semblable à celui utilisé pour creuser le métro de Tel Aviv.

Il y a aussi la forme arrondie du tunnel, et nous voyons beaucoup d’acier, ce qui est relativement nouveau ; ils utilisent de l’acier et non du béton comme c’était le cas lors de l’opération Bordure Protectrice [en 2014]. Les tunnels que nous voyons dans ces vidéos sont plus sophistiqués ; ils ont vraiment investi dans ces tunnels.

Où cet acier est-il utilisé ? Et comment le Hamas l’a-t-il obtenu ?

L’acier est un matériau de meilleure qualité, plus facile à travailler et plus cher. Ce qui montre bien que l’argent n’est pas un problème pour le Hamas. Il a beaucoup plus d’argent qu’en 2014.

Pour ce qui est de l’utilisation, il est visible dans les portes lourdes et blindées. Il est clair qu’elles sont d’un niveau élevé.

L’acier doit être transporté, puis façonné dans un atelier approprié à l’intérieur de Gaza, avant d’être installé. L’acier semble avoir été importé de l’extérieur de la bande de Gaza. L’acier est également utilisé pour fabriquer les lance-roquettes et les missiles eux-mêmes.

Les images de tunnels montrent de nombreuses portes en acier. On peut donc en déduire qu’il y a de nombreuses portes en acier dans les autres tunnels. Il est clair qu’ils n’ont aucun problème pour acheminer des matériaux lourds.

On a dit dans le passé que les tunnels de contrebande entre l’Égypte et Gaza avaient été endommagés, mais à la vue de tout ce matériel, il est évident que la contrebande à partir de la région du Sinaï se porte à merveille.

Un soldat se tenant à l’entrée d’un grand tunnel du Hamas trouvé près du poste frontalier d’Erez dans le nord de la bande de Gaza, sur une photo diffusée le 17 décembre 2023. (Crédit : Armée israélienne)

Nous savons que les ingénieurs et les excavateurs [du Hamas] ont acquis la plupart de leurs connaissances [en matière de construction de tunnels] dans la région de Khan Younès. En d’autres termes, en ce qui concerne l’évolution des tunnels, vu ce qu’ils ont dans le nord, nous pouvons supposer que dans le sud, les tunnels sont encore plus grands, mieux équipés et plus sophistiqués.

J’ai appris pas mal de choses sur les outils utilisés par le Hamas et leurs capacités, en particulier les foreuses rotatives manuelles, qui doivent être actionnées par deux personnes. C’est une preuve qu’il développe des outils d’excavation, car, à ma connaissance, elles ne sont pas disponibles sur le marché. Cela ressemble plutôt à une improvisation locale d’un simple dispositif de forage, et cela nous indique qu’ils ont un « département de développement » qui fonctionne. Ils ne restent pas inactifs, mais investissent pour améliorer leurs capacités d’excavation.

Tsahal a indiqué que ce tunnel descendait jusqu’à 50 mètres. Pourquoi une telle profondeur ?

Tsahal pensait auparavant que le Hamas ne creusait que jusqu’à une profondeur de 30 mètres, car c’est le niveau de la nappe phréatique. La révélation dimanche d’un tunnel de 50 mètres de profondeur, sous le niveau de la nappe phréatique, montre que le Hamas a surmonté un autre obstacle technologique, car il est très compliqué de construire à une telle profondeur. D’un point de vue technique, lorsqu’il y a de l’eau pendant l’excavation, il y a une pression constante – et quiconque construit et creuse sous la nappe phréatique risquerait de se noyer s’il ne disposait pas d’un équipement de pompage spécialisé pour évacuer l’eau et prévenir les inondations.

Nous parlons ici de technologies de pointe. En d’autres termes, par rapport à ce que nous savons de leurs capacités jusqu’à l’opération « Bordure protectrice », c’est un grand pas en avant.

Plus on va en profondeur, plus on est protégé. Leur besoin de creuser encore plus profondément vient du fait que Tsahal a développé des capacités en matière d’explosifs de profondeur depuis 2017. Il y a eu un incident au cours duquel plusieurs hommes du Jihad islamique ont été enterrés dans un tunnel transfrontalier. Le Hamas a tiré les leçons qui s’imposaient. Il a compris que, pour survivre, il devait creuser plus profondément.

Le ministre de la Défense Yoav Gallant visitant un important tunnel du Hamas dans le nord de Gaza, , sur une photo diffusée le 17 décembre 2023. (Crédit : Ariel Hermoni/Ministère de la Défense)

Parlez-nous des « étages ».

On aperçoit, dans certaines vidéos, une ville souterraine, avec différents niveaux de tunnels et de passages entre eux. Il y a une sorte de rue souterraine avec des entrées à d’autres endroits. L’architecture interne nous indique à quoi servent les tunnels et quelle est leur stratégie.

Dans les grands tunnels, il y a des « zones de rassemblement » juste sous le plafond. Et bien sûr, les puits eux-mêmes sont utilisés pour les attaques. La taille de la voie principale, le « tronc », indique clairement qu’il s’agit d’un tunnel de contrebande, utilisé pour le transport d’équipements et de véhicules.

Le porte-parole de Tsahal n’a pas mentionné le système de communication interne du tunnel, mais nous avons pu voir des panneaux électriques ou des boîtes de communication.

Depuis le 7 octobre, on présume que Yahya Sinwar a également utilisé le réseau de tunnels comme réseau de communication. Il s’agit très probablement d’un système de câbles, que Sinwar a planifié pour que les câbles enfouis profondément dans la terre soient à l’abri des écoutes téléphoniques ou électroniques.

Sur le réseau cellulaire ou le réseau câblé en surface, il tenait un discours, celui qu’il voulait que l’on entende, et utilisait ensuite le réseau souterrain pour les messages secrets. En pratique, le câblage à l’intérieur des tunnels était hors de portée des services de renseignement [israéliens]. C’est également ce qui a manqué à Tsahal : des renseignements sur la situation dans les souterrains, sur l’emplacement des forces, sur le nombre de soldats restants, sur les plans de combat à venir…

Tsahal pourrait-elle développer des services de renseignements « souterrains » ?

C’est possible. Lorsqu’Israël a décidé de bloquer les tunnels transfrontaliers, cela a pris du temps, mais il a trouvé une solution technologique. Pour préparer une guerre souterraine, il faut développer davantage le renseignement souterrain.

Des soldats se tiennent près d’un grand tunnel du Hamas découvert près du poste frontière d’Erez dans le nord de la bande de Gaza, dans une image publiée le 17 décembre 2023. (Crédit : armée israélienne)

Comment Tsahal peut-elle continuer à détecter des tunnels, notamment dans le sud de la bande de Gaza ?

La méthode de Tsahal est frustrante et nous ne pouvons pas continuer à l’utiliser, car elle implique de détruire les infrastructures et les bâtiments en surface pour atteindre ce qui se trouve en dessous.

Au cours de la première phase [de l’offensive terrestre], Tsahal avait pour mandat de procéder à des destructions massives [dans le but de démanteler le Hamas]. Il est évident que nous ne pourrons pas employer cette méthode pour débusquer les tunnels à Khan Younès et à Rafah. Il faudra donc trouver un autre moyen pour savoir ce qui se passe sous terre, sans détruire les bâtiments et les infrastructures qui se trouvent au-dessus.

Je pense que le moyen d’y parvenir est de creuser de notre côté vers eux, tout en insérant des outils intelligents – capteurs, microphones et robots, tout ce qui peut pénétrer dans les tunnels et nous apporter des renseignements sur leur emplacement.

On peut même envisager une sorte de torpille souterraine, en lançant au bon moment une machine d’excavation dotée de capacités d’explosion. Nous devons changer d’approche et attaquer les tunnels de l’intérieur.

Traduit et édité à partir de l’article original sur le site hébreu de ToI, Zman Yisrael.

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