Yom Yeroushalayim : Israël, figé dans un moment fatidique
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Opinion

Yom Yeroushalayim : Israël, figé dans un moment fatidique

Sur fond d'escalade de la violence et de dysfonctionnement politique, un instantané d'une ville et d'un pays en équilibre sur le fil du rasoir

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Vue de l'enceinte du mont du Temple au milieu des affrontements entre Palestiniens et forces de sécurité israéliennes, le 10 mai 2021. (Ahmad Gharabli / AFP)
Vue de l'enceinte du mont du Temple au milieu des affrontements entre Palestiniens et forces de sécurité israéliennes, le 10 mai 2021. (Ahmad Gharabli / AFP)

Lundi midi, je sors de mon bureau, je passe devant le YMCA, je descends la colline vers la Vieille Ville. Le centre de Jérusalem est étouffant mais ne pourrait pas être plus calme. Même les engins de terrassement qui creusent la route devant l’hôtel King David font une pause.

Mais à quelques centaines de mètres de là, sur le mont du Temple, les émeutiers palestiniens ont de nouveau affronté les forces de sécurité israéliennes. Les violences, qui font rage depuis plusieurs jours, constituent un affront au lieu le plus sacré du judaïsme, et sur lequel a été construit le troisième endroit le plus sacré de l’islam.

Le centre commercial Mamilla, une promenade en plein air avec un mélange de magasins de grande consommation et de magasins haut de gamme, est positivement serein, les magasins peu peuplés, mais les cafés assez pleins. Parmi les piétons, on trouve des touristes israéliens, des employés de cuisine palestiniens, des policiers et des agents de sécurité, ainsi que des jeunes hommes portant des kippot, des tzitzit sous des chemises blanches et des T-shirts, qui se dirigent vers la porte de Jaffa.

Il reste encore quelques heures avant le début de la marche annuelle des drapeaux pour Yom Yeroushalayim, et les responsables politiques et la police doivent encore décider si les dizaines de milliers de jeunes Juifs, principalement des nationalistes orthodoxes, seront autorisés à suivre l’itinéraire habituel à travers la Vieille Ville, de la Porte de Damas au mur Occidental en passant par le Quartier musulman. Ici, à la porte de Jaffa, quelques dizaines de jeunes hommes d’un mouvement de jeunesse sioniste religieux se sont rassemblés tôt et chantent et dansent dans une ronde improvisée.

À un barrage de police en haut de la ruelle qui mène au Shouk arabe, deux agents demandent à demi-mot aux piétons où ils vont, mais ne prennent pas la peine d’écouter la réponse. Peut-être un quart des magasins sont ouverts ; il n’y a pas d’acheteurs. Plus loin dans la Vieille Ville, je croise d’autres groupes de jeunes sionistes religieux en chemise blanche : ils prient dans un espace dégagé près de l’Hospice autrichien, ils dansent sur la vaste esplanade devant le mur Occidental.

À la Porte des Lions, non loin de là, un chauffeur juif israélien vient d’échapper de justesse à une foule de manifestants arabes.

En me dirigeant vers la porte de Damas, d’où les marcheurs pourraient ou non entrer cet après-midi, j’ai l’impression que le temps est arrêté, que le moment est fatidique – un équilibre qui peut basculer dans un sens ou dans l’autre, dans la Vieille Ville et au-delà :

Les habitants du quartier musulman bordent les ruelles étroites, attendant que les Juifs défilent et célèbrent la réunification – à laquelle ces habitants s’opposent – de Jérusalem sous souveraineté israélienne.

Israël dispose d’un gouvernement de transition, divisé, qui n’est pas forcément à quelques jours de la fin de son mandat, et d’un chef de la police inexpérimenté.

La principale direction palestinienne vient d’annuler les élections, reconnaissant ainsi tacitement qu’elle aurait perdu. Le Hamas ajuste les tirs de roquettes depuis Gaza et encourage vivement les attaques terroristes depuis la Cisjordanie.

La population arabe minoritaire d’Israël, qui représente près d’un quart du pays, est attirée dans deux directions : vers la résistance à Israël, de plus en plus manifeste et violente, qui éclate quotidiennement à Jérusalem-Est et dans ses environs, comme l’ont souligné les manifestations et les violences qui ont eu lieu dimanche dans le nord d’Israël, dans des villes arabes et mixtes judéo-arabes, dont Haïfa ; et vers une offre déclarée d’amélioration de la coexistence dont le fer de lance, aussi improbable soit-il, est le chef d’un parti islamiste conservateur, Raam. Alors même que le Fatah et le Hamas cherchent à inciter l’opinion publique palestinienne et arabe israélienne à entrer dans une nouvelle ère soutenue d’opposition à Israël, à la manière de l’Intifada, Mansour Abbas, de Raam, est peut-être sur le point de devenir le premier chef de parti politique arabe de l’histoire à jouer un rôle crucial dans la mise en place d’un gouvernement israélien.

Ou pas…

Dans un délai très court, cette chronique sera dépassée par les événements.

La marche des drapeaux se sera déroulée pacifiquement, ou aura été détournée, ou aura déclenché une éruption de violence. Le mont du Temple se sera calmé, ou aura été encore plus profané. Le nombre de blessés graves aura cédé la place à un nombre de morts, Dieu nous en préserve, ou la rangée de caméras de télévision que j’ai croisée au sommet des marches menant à la porte de Damas il y a quelques minutes aura été démantelée, les équipes étant parties à la chasse à l’action ailleurs.

Israël aura un nouveau gouvernement différent, ou un gouvernement similaire au précédent, ou pas de gouvernement permanent du tout pendant encore quelques mois ou plus.

Mais ce sentiment de fatalité est indéniable en ce jour de Yom Yeroushalayim 2021, dans une ville et un pays au bord du gouffre.

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