Même si l’on poursuit les recherches des trois adolescents enlevés alors qu’ils rentraient en tremp (auto-stop), les autres trempistim (auto-stoppeurs) n’ont pas peur des risques.

Le soleil diminuait tôt ce dimanche après-midi alors qu’Avi Kohn attendait d’être pris en auto-stop.

Attendant à côté de la Route 60, souvent connue comme la Route des Tunnels du fait de ses deux tunnels à la fin de l’autoroute à Jérusalem (qui va maintenant du nord au sud vers les implantations du Gush Etzion, de Bethléem et de Hébron), Kohn faisait du tremp, pour rentrer chez lui à Efrat.

« C’est ma femme qui a la voiture aujourd’hui », dit-il. « Voilà pourquoi je suis ici ».

Il était là, vêtu d’une chemise rayée au col boutonné et rentrée soigneusement dans un pantalon bleu marine. Âgé d’une quarantaine d’années, il tendait la main à la recherche d’un transport gratuit.
Il n’était pas seul.

A quelques mètres de lui, devant l’arrêt de bus, il a été rejoint par d’autres personnes également à la recherche d’un tremp.

Au bout de quelques minutes, une autre voiture s’arrête. Parfois elle est conduite par un voisin, ou par quelqu’un que les auto-stoppeurs, connaissent personnellement. Pourtant, ceux qui veulent un transport montent aussi dans des voitures conduites par des étrangers, certains types d’étrangers.

Les hommes portent généralement de larges kippot sur leurs têtes ; les femmes couvrent leurs cheveux également, avec des chapeaux ou des voiles. Même les voitures semblent particulières : des grands vans ou des petites berlines, souvent amochées, et affichant les plaques d’immatriculation jaunes d’Israël.

« On peut reconnaître quand il s’agit du bon type de conducteurs », explique Kohn. « Ma fille de 17 ans prend des tremps partout, mais elle est prudente ».

Alors que la police et l’armée poursuivent depuis vendredi matin les recherches des trois adolescents enlevés jeudi soir, la question de l’auto-stop est dans tous les esprits.

Les trois jeunes rentraient chez eux en tremp depuis leur école, comme d’habitude. C’est économique, et souvent plus pratique que de prendre les bus publics pas toujours fréquents dans les implantations.

« J’y étais une heure après eux ce jeudi soir », a déclaré S, un jeune lycéen de 18 ans qui était assis sur un banc à côté de la Route 60, sur la trempiyada, l’endroit désigné pour tous ceux qui cherchent un moyen de transport.

La Route 60 est également connue comme le Chemin des Patriarches, nommé ainsi en référence à l’itinéraire emprunté par les patriarches bibliques en chemin vers Bethléem et Hébron. Dans cette section, il n’y a que peu de ressemblance avec l’ancienne route, si ce n’est peut-être le bosquet florissant d’oliviers au delà des barrières derrière l’arrêt de bus.

La route symbolise maintenant la séparation entre la prospérité d’Israël et les implantations, qui inclut les habitudes de transport particulières de ceux qui vivent ou voyagent dans les communautés situées au-delà de la Ligne verte.

S, le lycéen, habite à Jérusalem, mais fréquente une école pour garçons de Kiryat Arba, une implantation à proximité de Hébron. Ses parents préféreraient qu’il ne prenne que le bus, et ont même proposé de lui payer un taxi privé, mais ce n’est pas une option, explique-t-il, même si ses parents peuvent se le permettre.

« Ce n’est pas normal de prendre un taxi, personne ne fait cela », explique-t-il. « Si vous êtes de droite ou même si vous êtes un extrémiste, vous prenez un tremp. Le tremp, c’est la norme ».

Il dit qu’il sait identifier un conducteur sûr, ou un autre auto-stoppeur. Ils lui ressemblent, dit-il, en montrant ses jeans, son polo et sa kippa.

« Si je vois quelqu’un avec une kippa, portant un T-shirt avec un logo d’école et un sac à dos, j’ai l’impression que je le connais », explique S.

Il a raison, dans un sens. Tremp, dérivé de l’allemand trampen, est depuis longtemps un phénomène collectif israélien en Israël, explique le professeur Gad Yair, sociologue à l’Université hébraïque de Jérusalem.

« L’auto-stop représentait l’idée que tout Israël était unifié », souligne Yair, que tout le monde fait du ‘tremp‘, que nous sommes un énorme kibboutz, tous ensemble ».

Monter avec des étrangers était parfaitement acceptable pour beaucoup jusqu’à la première Intifada en 1987 et la série d’enlèvements, y compris celui de Nachshon Wachsman, qui a été enlevé par une voiture de militants du Hamas portant des kippot et jouant de la musique hassidique.

Après que Wachsman ait été tué par ses ravisseurs du Hamas lors d’une tentative de sauvetage de l’armée qui a échoué, l’armée israélienne a interdit aux soldats de faire de l’auto-stop.

Elle a lancé une campagne publique de longue durée, et envoie régulièrement des unités infiltrées de policiers militaires dans des voitures banalisées pour prendre des soldats qui font du stop, et les envoient en prison militaire pour avoir violé les ordres.

Mais deux autres populations ont continué de faire du stop, les résidents des implantations qui sont des sionistes-religieux mais aussi les ultra-orthodoxes.

Les ultra-orthodoxes ont tendance à faire du tremp pour des raisons financières, a déclaré Yair. Pour les nationaux-religieux, cependant, l’auto-stop est comme une déclaration de propriété, précise-t-il.

Il y a aussi l’avantage pratique de l’auto-stop, étant donné que beaucoup de gens vivent dans la périphérie plus rurale, dans des communautés qui sont plus éloignées.

Maayan Sivillya, 22 ans, fait partie de cette catégorie. Elle attendait à l’ombre de la trempiyada le dimanche après-midi, en gardant un œil sur le bus Egged qui était censé arriver à tout moment. Vêtue d’une blouse blanche sans manches nichée dans un jean, un tatouage artistique encré sur son épaule, elle avait l’air bien différente des autres jeunes femmes religieuses qui attendent à l’arrêt de bus. Elle vit maintenant à Haẕeva, une communauté dans le sud.

Siviliya essayait de rentrer chez ses parents, à Kiryat Arba, où elle a grandi. « Je fais du tremp tout le temps,» dit-elle. Mais pour elle, c’est une question de pratique. Il n’y a aucun bus de Beersheva à Haẕeva, qui est sur la route d’Eilat. Une fois qu’elle arrive ici, sur la Route 60, les bus Egged sont souvent pleins.

« Pour moi, c’est plus la question des hommes. Je préfère rouler avec des femmes », lance-t-elle. « Mais c’est aussi la façon dont nous avons grandi ici ».

Les compagnies de bus comme Egged [la principale compagnie de bus d’Israël] et les autres ne fonctionnent pas dans les implantations et dans les zones périphériques. Les bus publics qui les desservent doivent être blindés et financés par le ministère de la Défense.

Selon Avner Ovadia, le porte-parole du ministère des Transports, plus de 30 % des bus publics ont été blindés depuis 2009, et les compagnies de bus publiques offrent même des rabais pour encourager à prendre le bus et éviter l’auto-stop.

Sur cette chaude après-midi, alors que la chasse à l’homme pour les trois garçons enlevés était en cours à quelques kilomètres de là, plusieurs bus Egged passent, leurs sièges et leurs couloirs remplis.

« Un gars de Tel-Aviv va attendre un bus », a déclaré S. « Mais les gens qui vivent ici sont forts, ils sont habitués. Ils ont grandi dans cet environnement de tremp ».

A la trempiada dimanche, sans se laisser décourager par l’enlèvement de jeudi soir, les trempistim étaient convaincus qu’ils pouvaient distinguer entre ce que Kohn appelle « le bon type de chauffeur » et le mauvais type. Mais, malheureusement, c’était aussi sans doute ce que pensaient aussi les trois adolescents.