DNEPROPETROVSK, Ukraine – Cinq mois après la guerre qui a fait de lui un réfugié dans son propre pays, Jacob Virin a déjà assisté à 20 mariages juifs – y compris ceux de son fils et de deux autres proches – dans le Centre communautaire de Dnepropetrovsk, un centre flambant neuf à 100 millions de dollars.

Dominant l’horizon de cette métropole industrielle, le « Menorah Center » de 22 étages serait le plus grand centre de la communauté juive en Europe et un symbole de la remarquable renaissance juive ici en Ukraine, après des décennies de répression communiste.

Mais alors que l’Ukraine orientale a sombré dans le chaos de ces derniers mois, le centre a pris une nouvelle dimension.

Avec l’un de ses deux hôtels qui sert de logement temporaire aux centaines de réfugiés déplacés par les combats entre les forces gouvernementales et les rebelles pro-russes, et un mariage réunissant 19 couples juifs sur sa terrasse, le centre est véritablement devenu un emblème de la survie du peuple juif.

« Plus que tout autre complexe unique, le Centre Menorah a permis à la communauté juive de Dnepropetrovsk de servir de point d’ancrage pour la communauté juive ukrainienne dans les moments difficiles et comme moteur de renouveau juif », a déclaré Zelig Brez, le directeur de la communauté.

Achevé en 2012, avec un financement de deux oligarques juifs, le Centre Menorah est un Léviathan. Ses milliers de mètres carrés comprennent une luxueuse salle de réception, une synagogue dotée d’un intérieur en marbre noir, un grand musée de l’Holocauste, des bains rituels [mikvaot] de luxe pour les hommes et pour les femmes, ainsi que plusieurs restaurants casher.

La nuit, de puissants projecteurs éclairent les sept dômes du centre, et le grand complexe de la rue Sholem Aleichem ressemble à une Menorah.

« L’idée ici est également de construire une présence, un grand rayon de lumière qui racontent les Juifs d’Ukraine : Nous sommes ici. Venez-vous joindre à nous. Le temps de la clandestinité est terminé » déclare le rabbin Shmuel Kaminezki, le grand rabbin énergique de Dnepropetrovsk et l’un des plus hauts émissaires du mouvement Habad (Loubavitch) en Ukraine.

Pendant l’occupation nazie de l’Ukraine dans les années 1940, les troupes allemandes ont assassiné 20 000 Juifs dans et autour de Dnepropetrovsk. Beaucoup de Juifs rescapés sont revenus après que l’Armée rouge ait vaincu les nazis, mais l’idéologie antisémite et antireligieuse du Kremlin a fait qu’une vie juive clandestine a pu être conservée ici jusqu’à ce que l’Ukraine obtienne son indépendance en 1991.

Après la chute du communisme, Dnepropetrovsk a émergé comme un moteur de la vie juive en Ukraine.

Environ 15 % de la population juive du pays vit ici, et la ville dispose de plusieurs équipements juifs uniques, y compris la seule usine de matsa d’Ukraine [la matsa est le pain azyme utilisé pour Pessah] et un atelier de sofrout [écriture rituelle sur les parchemins pour les mezouzot placées à la porte et les téfilines, phylactères]. Le partenariat de la communauté avec les communautés juives de la région de Boston est également un objet de fierté ici.

Le directeur de la communauté juive à Dnepropetrovsk Zelig Brez, à gauche, avec un membre du conseil de la communauté sur le toit du Centre Menorah, le 15 juillet, 2014 (Crédit : Cnaan Liphshiz / JTA)

Le directeur de la communauté juive à Dnepropetrovsk Zelig Brez, à gauche, avec un membre du conseil de la communauté sur le toit du Centre Menorah, le 15 juillet, 2014 (Crédit : Cnaan Liphshiz / JTA)

Kaminezki explique que le Centre Menorah est le plus grand centre communautaire juif en Europe. Dans le dédale des ascenseurs qui desservent les sept ailes de l’immeuble, il se rend dans un restaurant casher gastronomique avec de lourdes tables en cerisier pour discuter avec un donateur.

Avant de retourner à son bureau, Kaminezki nous montre le passage principal du centre, qui, à l’heure du déjeuner se remplit d’un mélange de Juifs religieux et de non-Juifs, y compris des femmes en jupes courtes et talons hauts qui viennent visiter les cliniques médicales, les coiffeurs ou la banque – dans des espaces du centre qui ont été loués.

Cette immense structure « vise à répondre aux besoins croissants de cette communauté non seulement maintenant, mais aussi à l’avenir, » explique Kaminezki de retour à son bureau au dernier étage avec vue sur la rivière Dnepro.

Avec une telle présence impressionnante, le Centre Menorah est devenu de facto une sorte d’ambassade de la communauté juive, qui accueille des visites de diplomates et d’ambassadeurs, y compris l’envoyé du Département d’Etat américain, Ira Forman, qui effectue une veille de l’état de l’antisémitisme dans le monde et qui l’a visité en avril.

Ira Forman, envoyé spécial du Département d'État des États-Unis pour surveiller et lutter contre l'antisémitisme, parlant au parlement hongrois à Budapest, Octobre 2013. (Crédit : Tom Lantos Institut / via JTA)

Ira Forman, envoyé spécial du Département d’État des États-Unis pour surveiller et lutter contre l’antisémitisme, parlant au parlement hongrois à Budapest, octobre 2013. (Crédit : Tom Lantos Institut / via JTA)

Les non-Juifs appellent parfois le centre l’immeuble Kolomoisky – d’après Igor Kolomoisky, un milliardaire juif, qui a financé la construction de cet édifice avec son compatriote milliardaire ukrainien Gennady Bogolyubov, le président de la communauté juive de Dnepropetrovsk.

En tant que banquier qui a versé des millions pour des causes juives, Kolomoisky est devenu une sorte de héros national depuis qu’il a fait des dons considérables à l’armée ukrainienne mal équipée dans sa lutte contre les séparatistes pro-russes. En avril, Kolomoisky a été nommé gouverneur de cette région stratégiquement cruciale.

Brez, le directeur de la communauté, explique qu’il est plus soucieux d’utiliser le Centre Menorah pour laisser une marque dans la vie des Juifs de la région que d’impressionner les étrangers ou les habitants non juifs.

Donc, plus tôt ce mois-ci, Brez a aidé à organiser un mariage de masse qui a eu lieu sur le toit du centre, son beau-fils faisait partie des mariés. Plusieurs couples étaient déjà mariés, certains depuis une dizaine d’années, mais ils n’avaient jamais célébré leur mariage avec une cérémonie juive.

« La communauté nous protège mais nous a aussi transformés en famille, ici au Centre Menorah », déclare Virin, le rédacteur en chef du principal journal juif de Donetsk, la ville orientale assiégée qui est devenue l’épicentre de la lutte entre les forces ukrainiennes et les rebelles.

Le lendemain du mariage de masse, Brez était de retour sur le toit pour l’union de Baruch et Nastya Moscalenko. Ils se sont rencontrés l’année dernière grâce à un programme d’études juives au Centre Menorah. Bien que sa famille soit laïque, Nastya Moscalenko a commencé à suivre car ses amis l’ont exhortée à le faire.

« Baruch est issu d’un milieu plus religieux, » explique-t-elle. « Nous évoluions dans différents milieux, donc je ne pense pas que nous nous serions rencontrés sans Menorah ».

Kaminezki se concentre sur le point de vue historique de l’importance du centre.

Désignant une cour négligée dans l’ombre de l’immeuble, il indique l’endroit où les agents de la police secrète ont arrêtés en 1939 le grand rabbin de la ville, Lévi Yitzhak Schneerson, le père de Menachem Mendel Schneerson, le septième dirigeant du mouvement Habad-Loubavitch.

Le jeune Schneerson, vénéré par les fidèles de Habad partout dans le monde, a passé une grande partie de son adolescence à Dnepropetrovsk mais est parti pour de bon après l’arrestation de son père.

« Ceux qui ne voulaient pas du rabbin et d’autres Juifs ici ont maintenant un bâtiment de 22 étages pour célébrer les traditions juives », a déclaré Kaminezki. « Cela, c’est l’histoire des Juifs d’Ukraine ».