« Quelque chose s’est passé ce soir », a déclaré un député avec inquiétude au début du mois. « Nous nous réveillerons demain dans une nouvelle réalité politique. Aujourd’hui, le coup d’envoi d’une guerre sur l’identité de Habayit Hayehudi a été tiré. Deviendrons-nous un parti laïc, le Likud, qui se dépouille de ses valeurs, ou un parti national-religieux fondé sur les valeurs du sionisme religieux ? »

Ce député n’est autre que Yoni Chetboun, qui s’est distingué ces dernières semaines comme farouche adversaire de la réforme du chef du parti et ministre de l’Economie Naftali Bennett.

Le mois passé, Bennett a opéré un séisme calme mais drastique de la droite. Le 10 septembre, à un rassemblement sur le campus de l’Université de Tel Aviv, il a remporté un vote au sein du comité central de son parti pour une nouvelle constitution de la liste Habayit Hayehudi. (La faction parlementaire connue sous le nom « Habayit Hayehudi » est en fait composée de deux entités politiques distinctes, Habayit Hayehudi – Parti national-religieux, de Bennett et l’Union nationale, du ministre du Logement Uri Ariel.)

Bennett a émergé comme une bénédiction mitigée pour le mouvement sioniste-religieux. La bénédiction : son parti a occupait trois sièges avant son nouveau chef. Dirigé par Bennett, et allié à l’Union nationale, il a fait un bond de 12 sièges dans la nouvelle Knesset et se retrouve pour la première fois depuis des années à la tête de quelques-uns des portefeuilles les plus puissants du gouvernement – y compris le ministère du Logement, une institution cruciale pour les champions idéologiques du mouvement des implantations.

D’après un récent sondage Globes, il atteindrait 15 sièges et même 19 dans d’autres sondages de ces deux derniers mois – le plaçant sur un pied d’égalité avec le Likud et Yesh Atid.

Mais la nouvelle constitution met également au jour les aspects de la direction de Bennett qui ont déconcerté certains idéologues de la droite religieuse, et notamment quelques rabbins influents.

La nouvelle constitution, adoptée à une large majorité, renforce considérablement le chef du parti en lui donnant le pouvoir de nommer deux députés à chaque décile de la liste parlementaire, de choisir personnellement les ministres sous la seule réserve d’un vote du comité central du parti et de décider seul si le parti rejoint ou quitte le gouvernement.

Il annule également un grand nombre de marqueurs distinctifs sectoriels de la faction. Le parti ne se définit plus par son soutien explicite pour les institutions sionistes religieuses traditionnelles – le système scolaire religieux, le mouvement de jeunesse Bnei Akiva et la fédération Hapoel Mizrahi.

Pour la première fois, la constitution du parti permet l’élection de dirigeants non affiliés à la pratique religieuse orthodoxe, inhérente à l’idéologie de Habayit Hayehudi.

Ensemble, ces nouvelles dispositions réorientent le parti traditionnellement religieux de façon spectaculaire, de foyer pour une sous-société idéologique étroite à une faction qui courtise ouvertement un public plus large issu du courant dominant.

Ayelet Shaked, center, with Jewish Home leader Naftali Bennett, right. Shaked, who is not Orthodox, says her views are "identical to those of religious Zionism" (photo credit: Courtesy of Jewish Home/Ayelet Shaked)

Ayelet Shaked et Naftali Bennett (Crédit: Courtesy of Jewish Home/Ayelet Shaked)

« Naftali Bennett est fait de l’étoffe des Premiers ministres », a déclaré la députée Ayelet Shaked.

En seulement trois jours, deux députés, Shuli Mouallem et Shaked, ont menacé de se retirer – le premier pour fustiger le ministre des Finances Yair Lapid qui a délivré une déclaration à la presse le Shabbat, et la seconde pour faire pression sur le gouvernement afin qu’il résiste à la décision de la Haute Cour de cette semaine de modifier la politique du gouvernement sur ​​les migrants et réfugiés africains.

Mais pour Bennett, les changements qu’il opère au sein de son parti dépassent de loin des motivations personnelles. Ils sont, en fait, une étape vers la reconstruction de ce qu’il considère comme une droite israélienne émasculée et démantelée.

L’un des slogans de campagne récurrents du parti Shas ultra-orthodoxe, tiré de l’idéologie religieuse et sociale de son défunt dirigeant spirituel le Rav Ovadia Yossef, est « lehakhzir atara leyoshna », qui signifie « restaurer la gloire d’antan ».

« Il s’agit de ‘lehakhzir atara leyoshna’, comme on dit au Shas, » a déclaré un responsable du parti. « Nous sommes le seul parti de droite où les électeurs ne doivent pas deviner nos opinions ou notre idéologie. »

Ce sentiment de « restauration » peut sembler étrange. La droite est politiquement indomptable. Les dirigeants de droite ont gagné, et semblent prêts à continuer de gagner, chaque élection au cours des dernières années et dans un avenir proche.

Pourtant, alors même que la droite remporte les élections, elle le fait en respectant les exigences d’un centre relativement nouveau mais vaste. Au début des années 1990, le Likud d’est défini par son opposition à l’indépendance palestinienne en Cisjordanie et à Gaza.

En 2005, un chef du Likud a mené le retrait de Gaza et une renonciation formelle du contrôle israélien sur le territoire, et a démantelé quatre petites implantations juives en Cisjordanie, tel un message que le reste des Palestiniens gagneraient leur indépendance sous peu.

Puis, en 2009, le Premier ministre Benjamin Netanyahu du Likud a livré le discours de Bar-Ilan, déclarant pour la première fois de la bouche d’un leader du Likud qu’il a accepté le principe d’un Etat palestinien indépendant.

Pour Bennett, autrefois proche du Likud, et en fait ancien collaborateur de Netanyahu lui-même, cette dérive « vers la gauche » sur la question palestinienne contredit l’idée que la droite remporte le long jeu politique.
Bennett a qualifié cette déficience idéologique de lâcheté.

« Dans le livre du Deutéronome, nous sommes témoins des étapes qui ont précédé l’entrée [des Hébreux] en terre d’Israël », a déclaré Bennett dans une homélie d’ouverture à son discours au comité central de son parti.

Le ministre du logement Uri Ariel (au centre) le 13 août 2013 (Crédit : Flash90)

Le ministre du logement Uri Ariel (au centre) le 13 août 2013 (Crédit : Flash90)

« L’événement le plus fondamental et difficile dans le désert était la faute des explorateurs [dans laquelle des espions hébreux ont perdu la foi dans la promesse divine et enjoint le peuple à ne pas entrer en Terre sainte]. Nous expliquons souvent que la nation d’Israël avait peur de perdre la guerre de conquête de la terre d’Israël. Mais à la vérité, le peuple d’Israël craignait de gagner. Parce que tout à coup, [avec son entrée sur la Terre,] la Torah du désert devrait être appliquée quotidiennement. Tout à coup, il aurait fallu gérer l’agriculture, l’économie, l’éducation, la défense. Comme il est difficile de vivre dans le monde réel ! En vérité, la faute des explorateurs résidait dans l’idée que la Torah reste quelque chose d’abstrait dans le désert, que nous ne voulons pas appliquer. »

Le parti Habayit Hayehudi « est la preuve que le peuple d’Israël peut vivre en terre d’Israël, selon la Torah d’Israël ! », a-t-il poursuivi. « Nous n’avons pas peur. Nous n’avons pas peur de diriger. Nous n’avons pas peur de parler de nos valeurs en tous lieux, de CNN à un rassemblement dans une maison à Netivot. »

« Nous n’avons pas peur », en d’autres termes, de nous opposer à un Etat palestinien.

Bennett, Juif orthodoxe pratiquant, est en fait un outsider pour le monde sioniste-religieux. C’est un entrepreneur high-tech à succès de Raanana, pas un chef de file de résidents juifs de Cisjordanie ni un élève de rabbins d’extrême-droite.

Mais pour Bennett, Habayit Hayehudi est un moyen de parvenir à des accomplissements beaucoup plus importants, à son avis, que – comme la constitution du parti le prévoyait jusqu’à ce mois-ci – canaliser les fonds pour des écoles ou des mouvements de jeunesse sionistes-religieux.

La droite s’est perdue, croit-il, et Bennett espère la reconstruire autour du noyau du sionisme religieux, le mouvement idéologique qui, bien que petit en terme démographique, n’a pas cédé aux pressions internationales, à la culpabilité de la gauche ou à l’impulsion centriste croissante pour une séparation d’avec Palestiniens.

Et, comme il l’a déclaré sans ambages, Bennett sait qu’il affronte une vive opposition.

« Ô, combien de gens espèrent notre défaite ! », a-t-il scandé devant les dirigeants et militants de son parti. « Pourquoi je me réveille le matin et vois les gros titres de deux journaux différents sur le comité central de Habayit Hayehudi ? Pourquoi ça les dérange ? Parce qu’ils voient que le peuple d’Israël se joint à nous. Les villes de développement, les Juifs laïcs, les Juifs religieux, les Juifs ultra-orthodoxes, les Druzes ! »

En donnant ce nouveau rôle à son parti, Bennett apporte une promesse, mais aussi à certains égards une perte, au sionisme religieux.

Le député Yoni Chetboun d'Habayit Hayehudi (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Le député Yoni Chetboun d’Habayit Hayehudi (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« L’argent, les fauteuils et les beaux costumes ne m’aveuglent pas », a déclaré Chetboun lors du vote sur la constitution. « De fausses promesses de fantasmes électoraux ne brouilleront pas ma vision, et j’ai l’intention de réaliser ce que nous avons promis à nos électeurs. Je conduirai un camp religieux-sioniste à l’intérieur de Habayit Hayehudi, et avec l’aide de Dieu nous
réussirons ».

Chetboun n’est pas un député populaire au sein du parti. Ses protestations contre Bennett ont été huées vigoureusement par les partisans lors de la réunion du comité central.

Mais Chetboun donne voix à une souche sectorielle sceptique, peu certaine des plans de Bennett. Alors que tous militants du parti veulent voir un pays dirigé selon leur vision, certains jugent le prix à payer – l’éloignement du parti de ses institutions – comme trop élevé, et l’objectif – un Premier ministre de Habayit Hayehudi – comme trop improbable.

Bennett a la main haute dans cette bataille, comme en témoigne sa victoire au sein du comité. Le parti lit les sondages, voit l’opportunité et aspire à reprendre les rênes politiques. Mais tandis qu’il se fait peau neuve pour le grand public israélien, Habayit Hayehudi, héritier d’un siècle d’idéologie et de politique religieuse et sioniste, pourrait ne plus jamais être le même.