Au bout des dix ans d’emprisonnement du dissident syrien, Kamal Al Labwani, dans la prison d’Adra à l’extérieur de Damas, il fait la rencontre d’un adolescent originaire de sa ville natale, Zabadani, dont le régime d’Assad venait tout juste de prendre le contrôle.

On était en juin 2011.

« Il pleurait. Je lui ai donc demandé : ‘As-tu été battu, as-tu été brisé ?’ Il m’a répondu ‘Quel droit ont les agents de la sécurité nationale de me violer ? Je n’ai fait que manifester.’ Un mois plus tard, il prenait les armes. »

Il n’était pas nécessaire que la révolution syrienne devienne violente, a expliqué Labwani au Times of Israël lors d’une conversation téléphonique depuis Amman, en Jordanie, en se remémorant les premiers jours des révoltes, qui ont éclaté dans la ville de Daraa en mars 2011.

Les Syriens ont pris les armes après que le régime d’Assad ait traité la population d’une manière « criminelle et inacceptable. »

Il n’y a plus d’autres choix que de renverser Bashar el-Assad par tous les moyens possibles, affirme-t-il.

« Notre conflit avec Assad n’est pas d’ordre politique mais criminel. Cet homme est corrompu et autoritaire. Mais tout ceci est trivial. Il a intentionnellement humilié son peuple et a tué ses citoyens de sang froid. C’est la raison pour laquelle la révolution a commencé. »

Il est extrêmement rare pour un dissident syrien de parler ouvertement à un média israrélien, mais Labwani qui est devenu réfugié politique en Suède, croit que la révolte syrienne à fait voler en éclats beaucoup de tabous arabes, notamment celui empêchant les Arabes d’interagir avec Israël.

« Je ne suis pas le seul [qui parle aux Israéliens]; il y en a d’autres comme moi. Trois ans de révolution ont détruit beaucoup de principes intellectuels et culturels, » a-t-il précisé.

« Les gens aujourd’hui ont commencé à réfléchir de manière différente et sortent des sentiers battus, ils découvrent deux choses fondamentales : leurs propres évolutions et demander de l’aide. »

« Demander de l’aide »

Labwani est en colère contre l’Occident et le monde arabe. Les deux camps, à son sens, ont failli au peuple syrien, en privant l’opposition modérée des armes essentielles pour renverser le régime.

Politiquement, les Etats arabes – ainsi que les superpuissances de l’Occident – ont mis en place à la tête des représentants de l’opposition des expatriés corrompus syriens, enlevant à cette représentation toute légitimité aux yeux du peuple syrien.

Découragé par l’opposition des alliés traditionnels, Labwani croit maintenant qu’Israël est la meilleure chance des Syriens. L’Etat juif a la capacité militaire d’aider l’opposition syrienne et l’intérêt stratégique pour le faire.

« Israël est capable de modifier l’opinion internationale, » a-t-il déclaré. « Vous avez les liens avec tous les décideurs des pays avoisinants et pouvez changer les opinions si vous en avez la volonté. »

Découragé par l’opposition des alliés traditionnels, Labwani croit maintenant qu’Israël est la meilleure chance des Syriens

Beaucoup en Occident sont heureux de voir que la Syrie est devenue le champ de bataille entre le Hezbollah et Al-Qaïda dans une guerre sans fin.

Mais pour Labwani, cette façon de penser est fausse, Israël pourrait souffrir d’une guerre civile prolongée en Syrie et c’est le seul pays capable de convaincre le monde de laisser partir Assad.

« Ce sont les forces des modérés qui sont affaiblies, alors que les puissances extrémistes deviennent de plus en plus puissantes. Le Hezbollah est beaucoup plus fort aujourd’hui, ils ont les armes stratégiques. La moitié des armes chimiques possédées par le régime [d’Assad] ont été récupérées par le Hezbollah. Les régions occupées par [le Hezbollah] sont habitées par des chiites irakiens ou convertis au chiisme … C’est un grand danger, non pas uniquement pour moi, mais pour vous [Israël] aussi. »

« Si vous voulez vous lier d’amitié avec les Syriens, envoyez-leur un signe d’amitié. Je vous le dis, mon peuple est prêt. »

L’hôpital militaire établi par les forces de défense israéliennes à la frontière syrienne a eu un impact positif sur l’image d’Israël auprès de la population syrienne du Sud, déclare Labwani.

Néanmoins, la plupart des Syriens sont convaincus qu’Israël soutient Bashar el-Assad, présomption qui peut être modifiée par le comportement israélien.

« Si aujourd’hui 90 % des syriens croient que vous êtes pour Assad, qu’auriez vous gagné ? Rien. A mon sens, une déclaration prenant une position politique claire et décrivant Assad comme un criminel aura un impact important. Aujourd’hui, il y a uniquement des communiqués contradictoires.

Mais une position orale d’Israël n’est pas suffisante. Israël doit aussi proposer son aide militaire aux forces syriennes luttant contre Assad sur le fondement du principe internationalement reconnu « de la responsabilité de protéger », a-t-il précisé.

« Si vous nous aidiez à intercepter les hélicoptères volant à basse altitude [du régime] en nous donnant des défenses antiaériennes, avec l’accord des Américains, cela aurait un énorme impact, moralement et militairement, » a expliqué Labwani.

« Il y a des millions de moyens de donner des armes aux peuple reconnu [par l’opposition]. Il y a des armes qui ont des modes de reconnaissance par empreintes digitales et des modes de désactivation. »

Par ailleurs, il explique qu’Israël pourrait déclarer une zone d’exclusion aérienne dans le sud de la Syrie, comme l’OTAN l’avait fait en Libye dans leur volonté de renverser Mouammar Kadhafi.

Une telle prise de position pourrait permettre à une large partie de la société syrienne d’apporter leur soutien à la paix et la normalisation des relations avec Israël.

Un entretien avec Labwani publié le mois dernier, dans lequel il aurait offert à Israël le contrôle du plateau du Golan en échange de l’aide militaire à l’opposition syrienne, a entrainé une rafale de commentaires arabes qui l’accusent de se vendre à l’Etat juif.

Mais le dissident a expliqué au Times of Israel que ses propos ont été déformés. Il proposait seulement que l’on entame des négociations sur le territoire qui a été annexé par Israël en 1967.

« S’il s’agissait de vendre [le Golan], je le vendrai à la Jordanie s’il souhaitait l’acheter, » plaisante-t-il, mais il rajoute plus sérieusement : « on pourrait ouvrir des universités, des zones industrielles et des parcs. Le Golan pourrait être considéré comme un havre de paix… Cette région pourrait être administrée de telle manière que les peurs pourraient être atténuées des deux côtés. »

Des aides déchargent des dons de matériel dans un camp de réfugiés syriens au Liban près de la frontière, 18 février 2014 (Credit : AFP PHOTO / STR)

Des aides déchargent des dons de matériel dans un camp de réfugiés syriens au Liban près de la frontière, 18 février 2014 (Credit : AFP PHOTO / STR)

Une occasion se présente aujourd’hui permettant de croire à une coopération entre Israël et la société syrienne, mais cette fenêtre d’opportunité ne restera pas ouverte éternellement, prévient Labwani.

« Je crains que si [Israël] ne répond pas au peuple [syrien], ils ne voudront plus rien avoir à faire avec Israël pendant plusieurs années. »

Labwani a fait passer ses messages aux décideurs Isréliens qui ont été réceptifs.

Mais il est plus intéressé par la communication directe avec le peuple israélien, en essayant de créer une base favorable pour soutenir ses idées.

« Notre propre évolution »

En janvier, Labwani a démissionné du comité politique de la Coalition nationale syrienne, un groupe d’opposition établi au Qatar en 2012 et dirigé par Ahmad Al-Jarba.

La raison principale de sa démission était la volonté de l’opposition de prendre part aux deuxièmes négociations de Genève avec le régime d’Assad en février.

« Je suis convaincu que Genève était un moyen de reconstruire le régime d’Assad, » explique Labwani. « On a créé la coalition [de l’opposition] pour renverser le régime, pas pour entamer des pourparlers. »

Les équipes occidentales et arabes, qui devaient superviser les délibérations à Genève étaient « extrêmement stupides, » commente Labwani, qui les accuse d’ignorer la réalité syrienne.

Nihad et son père à l'hôpital Western Galilee à Nahariya (Crédit : autorisation de l'hôpital Western Galilee à Nahariya)

Nihad et son père à l’hôpital Western Galilée à Nahariya (Crédit : autorisation de l’hôpital Western Galilée à Nahariya)

« Les Saoudiens étaient les pires, arrivent ensuite les Français, les Anglais et les Américains. Ils ont mal fait leur travail, ce qui a entraîné une catastrophe en Syrie qui aurait pu être évitée. »

Au lieu d’augmenter les capacités des institutions syriennes, les négociateurs occidentaux ont nommé leurs propres « agents ou collaborateurs, » associés aux Frères musulmans, espérant qu’ils deviennent l’opposition légitime de la Syrie. Ils ont aussi nommé de « faux » représentants de minorité, avec aucun soutien dans le pays, marginalisant ainsi les Syriens, « qui se sont battus et qui ont été emprisonnés », du processus décisionnel.

« Plus d’une fois j’ai entendu les Américains dire que les Frères musulmans devaient mener la marche. Ce n’est pas un Islam approprié pour une civilisation. Il doit y avoir une autre lecture de la foi islamique, qui n’a pas encore été faite, aidez-nous à la
faire. »

Selon Labwani, les Etats arabes ne sont pas intéressés par une démocratie syrienne. Ils veulent juste affaiblir l’Iran. LOccident, pour sa part, veut maintenir la stabilité grâce au régime d’Assad. Labwani accuse les Etats-Unis en particulier d’avoir un sentiment raciste envers les Syriens.

« Je pense qu’il y a non seulement un malentendu [de la part des Américains] mais aussi une manière de penser raciste. Il n’y a pas de solidarité, pas de sentiment que nous sommes un peuple avec une identité différente et qui a le droit de l’exprimer… Jusqu’à maintenant, les équipes américaines n’ont eu aucune sympathie envers le peuple syrien. Son travail est de nous protéger, mais il ne nous aime pas. Il y a une certaine contradiction… Je pense que se mettre en travers de l’opposition était un moyen stratégique dans le but de maintenir le régime [d’Assad]. »

Labwani lui-même a été utilisé par l’Occident pour tenter de légitimer l’opposition. Il a été nommé, sans son consentement, comme un membre de la Coalition nationale syrienne (CNS) alors même qu’il était encore en prison en 2011.

« Ils ont utilisé mon nom pour affirmer qu’ils avaient du soutien à l’intérieur, qu’ils avaient des objecteurs de conscience de leur côté, » analyse le dissident, libéré de prison 8 mois après le début de la révolte suite à la pression des personnalités arabes et des groupes internationaux défendant les droits de l’Homme.

Le porte-parole de la Coalition de l'opposition syrienne, Louay Safi, lors d'une conférence de presse, le 12 février 2014 à Genève (Crédit : AFP/Philippe Desmazes)

Le porte-parole de la Coalition de l’opposition syrienne, Louay Safi, lors d’une conférence de presse, le 12 février 2014 à Genève (Crédit : AFP/Philippe Desmazes)

« Regardez à quel point ils étaient sages, » ajoute-t-il sarcastiquement, en faisant référence à sa nomination à l’organe d’opposition alors qu’il était encore en prison pour activités subversives.

« Ils [l’opposition] n’avaient aucun problème avec le fait que le régime aurait pu m’exécuter ou me garder en prison, du moment qu’ils pouvaient utiliser mon nom. »

Labwani a été libéré de prison en novembre 2011, et a découvert que la CNS « n’avait aucun leadership, aucune connexion avec la Syrie, et n’avait aucune idée de ce qui se passait à l’intérieur. »

Il a parlé de ses griefs à Brhan Ghalioun, un professeur sociologue vivant en France qui a été le premier dirigeant de la CNS, mais il a été déçu par sa réponse.

« [Ghalioun] ne voulait pas écouter. Tout ce qui comptait pour lui était ses gains personnels, hôtels, voyages et des opportunités de faire des photos. La CNS n’était pas autre chose que la couverture laïque des Frères musulmans, qui opérait secrètement derrière et qui espérait diriger un Etat avec un parti unique, comme le parti de Baath. »

La Coalition nationale syrienne a été créée en novembre 2012 par les Jordaniens, les Libanais et les Saoudiens, qui espéraient créer un contre-levier contre la CNS dominée par les Islamistes, qui est soutenu par le Qatar et la Turquie.

Pour la plus grande tristesse de Labwani, cette nouvelle organisation a aussi perdu son indépendance en faveur de l’Occident, du Qatar et de l’Arabie Saoudite.
« Je l’ai quitté, et j’ai commencé à travaillé seul, » a-t-il précisé.

Aujourd’hui, Labwani voyage entre la Turquie, la Jordanie et l’Europe, essayant de trouver et de réunir du soutien pour ses propres idées.

Quand on lui demande s’il compte un jour pratiquer la médecine à nouveau, Labwani éclate de rire.

« Je ne pense pas. J’ai été forcé de travailler sur des sujets plus importants, » explique-t-il. « Au bout du compte, mon travail est une forme de médecine : guérir ma société. »

Vendredi 24 janvier 2014, devant le siège de l'Onu à Genève, une manifestante contre le régime de Bachar al-Assad, maquillée aux couleurs nationales syriennes. (Crédit : AFP/Fabrice Coffini)

Vendredi 24 janvier 2014, devant le siège de l’ONU à Genève, une manifestante contre le régime de Bachar al-Assad, maquillée aux couleurs nationales syriennes. (Crédit : AFP/Fabrice Coffini)