AMSTERDAM (JTA) — Dans un pays où les sex-toys sont affichés dans les vitrines et où les publicités commerciales mettent souvent en scène la nudité, la photo d’un couple hétérosexuel, habillé et en train de s’embrasser n’aurait pas dû dégager un tel parfum de scandale.

Mais c’est précisément un tel cliché – figurant sur l’affiche d’une campagne célébrant la diversité aux Pays-Bas – qui a déchaîné un débat acrimonieux, des accusations de racisme, des actes de vandalisme et même des menaces de la part de certains, qui se sont sentis offensés.

La raison : La femme figurant sur la série d’affiches incriminée porte le foulard musulman – et elle est montrée en train d’embrasser un homme arborant une kippa.

Pour certains de ses détracteurs, cette affiche a paru comme une provocation visant à blesser la sensibilité des musulmans néerlandais et autres minorités non-blanches. Mais pour les partisans de cette campagne – notamment certains hauts-responsables de la communauté juive – c’est l’affirmation importante de la nécessité de contrer le radicalisme et la coercition au sein d’une minorité musulmane croissante aux Pays-Bas.

Réalisées à l’initiative d’une militante musulmane des droits des Femmes, Shirin Musa, les affiches entrent dans le cadre d’une campagne municipale de soutien aux femmes – majoritairement musulmanes – qui font face à des abus si elles choisissent des époux désapprouvés par leur communauté.

Avec le slogan « Aux Pays-Bas, vous choisissez votre partenaire », les affiches ont été placées aux arrêts de bus et sur des panneaux d’information à travers toute la ville de Rotterdam. Les initiateurs ont également distribué des prospectus dans les rues.

La campagne présente quatre couples en train de s’embrasser devant le pont Erasmus, un lieu emblématique de la municipalité : il y a le couple judéo-musulman, il y a aussi une musulmane embrassant un homme blond, puis deux femmes – dont une portant une tenue du sud de l’Asie – et un homme noir avec une femme qui semble être originaire du sud de l’Asie (Leefbaar Rotterdam, la faction de droite qui a mené la campagne parrainée par la ville, n’a pas répondu à JTA qui demandait si ces gens présents sur les affiches étaient de véritables couples ou bien des acteurs).

Shirin Musa distribuant des prospectus à Rotterdam avec les images tirées de l'affiche de la campagne sur le libre choix des partenaires amoureux, le 25 mai 2017 (Autorisation : Femme for Freedom)

Shirin Musa distribuant des prospectus à Rotterdam avec les images tirées de l’affiche de la campagne sur le libre choix des partenaires amoureux, le 25 mai 2017 (Autorisation : Femme for Freedom)

La campagne est un soutien apporté aux « femmes issues de l’immigration depuis les communautés patriarcales », a expliqué Musa dans un entretien accordé à la télévision néerlandaise le mois dernier. De telles femmes, a-t-elle ajouté, subissent des violences et la coercition en ce qui concerne le choix de leurs partenaires amoureux.

Citant une étude de 2014 diffusée par l’Institut Verwey Jonker, un groupe de recherche politique et sociale, les responsables néerlandais ont indiqué qu’il y a entre 600 et 1 900 victimes de mariages forcés aux Pays-Bas. Le rapport évoque aussi des épouses retenues en captivité ou abandonnées.

Pratiquement tous les médias majeurs aux Pays-Bas ont traité de la controverse survenue autour de la campagne d’affichage. Dans l’émission diffusée en prime-time « Pauw », le chef du parti travailliste néerlandais Lodweijk Asscher a qualifié cette initiative de « belle ».

Mais les affiches ont suscité de violentes réactions chez certains musulmans, notamment au sein du propre parti d’Asscher. Une représentante travailliste membre du Conseil municipal de Rotterdam, Fatima Talbi, a écrit dans une lettre ouverte sa « fureur » face à la campagne qui, a-t-elle dit, fait des musulmans des « arriérés » en transformant le sujet des mariages forcés en une « question d’intégration ».

Tunahan Kuzu, législateur du Parlement néerlandais pour le parti pro-islam et pro-immigration Denk qui, lors du scrutin du mois de mars, a remporté trois sièges à la Chambre basse du Parlement, a qualifié la campagne de « provocatrice, discriminante et condescendante ».

Plusieurs affiches ont été vandalisées et des paroles de haine ont été adressées à leurs partisans sur les médias sociaux, tandis que les militants qui distribuaient des prospectus ont fait état de menaces. La police a désigné des agents pour protéger certains militants suite à plusieurs incidents.

Un homme a ainsi déclaré à un militant de l’organisation de Musa, Femme for Freedom : « Je vais te donner un coup sur ta sale tête si tu me donnes ce prospectus », a confié Tanya Hoogwerf, membre du Conseil de Rotterdam, à la chaîne de télévision PowNed le mois dernier.

Deux hommes se sont filmés en train de détruire une affiche placée sur un abribus.

« Choisissez votre liberté, ils disent », s’exclame l’un des hommes. « Déchirez-moi tout ça ».

Musa Movi, un comédien musulman connu, a qualifié les initiateurs de la campagne dans une vidéo de « moustiques qu’on ne voit pas arriver, mais quand ils sont sur vous – c’est terminé ». La séquence s’achève par l’acteur se frappant au cou avec la main, comme on le fait lorsqu’on tue un moustique.

L’affiche représentant l’homme à la kippa a été celle qui « a suscité le plus d’attention et de critiques » de la part des musulmans, selon Ronny Naftaniel, vice-président du groupe CEJI de Bruxelles, une organisation juive qui fait la promotion de la tolérance en Europe, et ancien directeur de l’observatoire juif néerlandais de l’antisémitisme CIDI.

Sur le site Maroc.nl, un site d’information et un forum populaire qui réunit de nombreux musulmans des Pays-Bas, un modérateur a estimé que la campagne était l’ouvrage de « racistes et de féministes qui… provoquent les musulmans pendant le Ramadan avec l’affiche d’un Juif qui embrasse une musulmane ».

Mais, a ajouté Naftaniel, les détracteurs musulmans de la campagne se sont plutôt focalisés sur le portrait des femmes musulmanes et moins sur l’homme qui arborait la kippa.

« Les critiques émanant des musulmans, c’est que la campagne tente d’imposer des normes sociales à la minorité musulmane », a estimé Naftaniel. « Et je pense que nous pouvons débattre de cela : Est-ce que la campagne affirme que c’est une bonne chose que les gens perdent leur identité, qu’ils se marient entre eux dans un grand méli-mélo ? »

Même si la campagne n’a provoqué aucune réaction négative dans les cercles publics juifs, Naftaniel a expliqué que « de nombreux Juifs néerlandais ne voudraient pas voir leur enfant épouser un musulman, même s’ils n’éprouvent pas le besoin de le dire ».

Malgré ses doutes sur la manière dont la campagne a pu être interprétée, Naftaniel soutient son message de promotion de la liberté dans le choix de son partenaire amoureux.

« Vous pouvez choisir quelqu’un d’une ethnie différente de la vôtre. Mais ce n’est pas une obligation. Et je pense que la campagne aurait pu être plus claire sur cette distinction », a-t-il dit.

Pour Esther Voet, rédactrice en chef de l’hebdomadaire juif Nieuw Israelietisch Weekblad, « l’intensité de l’opposition générée par cette campagne est la meilleure preuve de sa nécessité absolue ».

Elle aura servi à révéler qu’aujourd’hui aux Pays-Bas, « pour de nombreux musulmans, voir un membre de sa communauté embrasser un juif franchit une limite, et cela crée de la résistance », a-t-elle expliqué à JTA. « Et ce sentiment est précisément au coeur de la décision prise de lancer cette campagne ».