« Nous sommes plutôt réticents à prendre des conseils ailleurs ! » lâche Claude Moniquet, ancien agent de la DGSE (Direction générale des services extérieurs) et ex-journaliste devenu un invité incontournable des plateaux de télévision en période d’attentats.

Lorsqu’on lui demande si la France devrait s’inspirer du « modèle de sécurité israélien » dans la lutte anti-terroriste la réponse est mitigée. Et l’ex-agent ayant opéré dans les Balkans et en Europe de l’Est fait comprendre que derrière l’emballement médiatique autour d’Israël, justifié, dit-il sur plusieurs points, un modèle sécuritaire ne peut pas s’appliquer mécaniquement d’un pays à l’autre.

Le mode d’attaque terroriste en France a évolué ces dernières années : des attentats à la bombe (comme l’attaque contre le RER B St Michel et Port Royal en 1995-96) à l’attaque kamikaze à la ceinture d’explosifs (Stade de France et Bataclan le 13 novembre 2015), à l’arme automatique (Attaques de l’école d’Ohr HaTorah de Toulouse Charlie Hebdo, de l’Hyper Casher, du Bataclan, du Thalys) au camion-bélier (sur la promenade des Anglais à Nice le 14 juillet 2016) puis au couteau (Église de St Etienne du Rouvray et meurtre d’un couple de policiers habitant Magnanville), cette liste, qui n’est ni exhaustive ni si linéaire qu’elle n’y paraît, fait indubitablement penser à l’évolution des attaques terroristes en Israël.

Une évolution des modes d’attaques similaire en France et en Israël ?

« Israël est confronté depuis des décennies à une menace multiforme et diffuse. Le pays a connu une série d’attaques terroristes, dont le mode opératoire n’a cessé d’évoluer, » analyse pour Les Echos, David Khalfa, chercheur associé du think-tank IPSE, (Institut prospective et sécurité en Europe) qui a modéré la rencontre organisée début juillet par l’EIPA entre la presse européenne et une kyrielle d’experts et d’analystes français, belges, palestiniens et israéliens.

« L’anti-terrorisme israélien a dû s’adapter en permanence en adoptant une approche fondée sur l’anticipation et la rapidité d’intervention. Le bilan est contrasté mais l’expérience accumulée est observée à la loupe par les pays confrontés à un risque terroriste élevé ».

Une brigade anti-terrorisme de l'armée israélienne à Gush Etzion lors d'un exercice, le 2 avril 2014 (Crédit : Gershon Elinson/Flash 90)

Une brigade anti-terrorisme de l’armée israélienne à Gush Etzion lors d’un exercice, le 2 avril 2014 (Crédit : Gershon Elinson/Flash 90)

Ainsi Israël a connu aussi une évolution menant des modes opératoires propres à une guerre classique, à ceux plus proches des méthodes de la guérilla, pour finir avec, actuellement, des attaques au couteau, dont il n’est pas donné aisément de comprendre les motivations.

« Les années 1970 ont été caractérisées par des attaques de fedayin palestiniens, expliquait-il encore aux Echos; l’époque des Accords israélo-palestiniens d’Oslo (1993) ponctuée d’attentats suicide ; les années post-Oslo durant lesquelles Israël, confronté à la seconde Intifada, s’est retrouvé sous le feu des tirs de roquettes ou de missiles du Hamas et du Hezbollah, avant de connaître plus récemment une intensification des attentats à la voiture-bélier ou des attaques au couteau ».

Ainsi de nombreux experts et hommes politiques (notamment Christian Estrosi pour le carnaval de Nice) ont, après avoir établi ce parallèle, évoqué l’idée qu’importer ce savoir-faire pourrait sans doute éviter des morts sur le sol français.

Les articles en ce sens ont particulièrement abondé après l’attaque au camion-bélier sur la promenade des Anglais à Nice en juillet 2016. Une attaque qui causera la mort de 86 personnes et fera 458 blessés.

Christian Estrosi et Moshe Ya'alon (Crédit: Christian Estrosi officiel/Facebook)

Christian Estrosi et Moshe Ya’alon (Crédit: Christian Estrosi officiel/Facebook)

« Certes nous avons subi des attentats meurtriers en France, continue Claude Moniquet. Mais combien en avons-nous évités ? Sans doute plus d’une vingtaine ». Le bilan, aussi lourd soit-il n’est donc « pas si mal » estime l’ex-agent selon qui la prévention totale n’existe pas.

Depuis le début de l’année 2017, la France a déjoué 7 attaques. Dix-sept attentats ont été empêchés en 2016 alors que cette même année aura été marquée par 5 attaques réussies. A l’aune de ces résultats, la France peut donc faire valoir une réelle combativité.

Pour Claude Moniquet, si l’on peut apprendre, et importer les technologies de surveillance israéliennes efficaces dans la lutte anti-terroriste (Israël développe notamment un effort important de repérage en amont des actes terroristes en surveillant les réseaux sociaux afin d’identifier les terroristes avant leur passage à l’acte) « on ne peut pas importer l’intelligence humaine, » tempère-t-il. Par l’anglicisme « intelligence humaine », entendre ici la manière de récolter du renseignement humain à la source.

De gauche à droite François Heisbourg, Claude Moniquet, Yossi Kuperwasser et David Khlafa lors d'une rencontre avec la presse organisée par l'EIPA en juillet 2017 (Crédit: capture d'écran)

De gauche à droite François Heisbourg, Claude Moniquet, Yossi Kuperwasser et David Khlafa lors d’une rencontre avec la presse organisée par l’EIPA en juillet 2017 (Crédit: capture d’écran)

« Les deux pays sont complètement différents, par leur taille et par la cause des attaques, » argumente Moniquet.

Il distingue ainsi les origines politico-religieuses du conflit israelo-palestinien et « le mix de problèmes sociaux et globaux » typiquement français ; un « mix » au cœur de la motivation des individus qui décident de passer à l’acte. Or, Israël, explique après chaque attaque terroriste, qu’il s’agit du même terrorisme, qu’il se produise à Paris ou à Jérusalem.

Si Israël « connaît » ses ennemis de manière quasi-intime depuis longtemps, la France, et ses services de renseignement sont souvent accusés d’avoir compris avec un temps de retard l’ampleur de la menace djihadiste.

Israël et les assassinats ciblés

François Heisbourg, auteur de l’ironique et très informé « Comment perdre la guerre contre le terrorisme », ne pense pas non plus que la France devrait rougir de ses capacités au niveau sécuritaire, au contraire : « L’année dernière la France est passée devant la Russie en matière de commandes d’armes, » explique le conseiller spécial du président de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) un think-tank, fondé par Pierre Joxe en 1992 régulièrement consulté par le gouvernement.

D’Israël, continue celui qui pense prudemment « il est plus facile de dire comment perdre cette guerre que comment la gagner », la France pourrait cependant apprendre plusieurs choses : tout d’abord pense-t-il « son utilisation du big data [pour le renseignement, et pour repérer en amont des projets d’attentats en croisant des données] pourrait être étudié plus sérieusement ». Ainsi qu’une autre question qu’il décrit comme « un peu plus sombre ».

Le canon de l'arme d'un soldat des forces spéciales de Tsahal lors d'un raid en profondeur au Liban au cours de la seconde guerre du Liban (Crédit photo: IDF /Flash90)

Le canon de l’arme d’un soldat des forces spéciales de Tsahal lors d’un raid en profondeur au Liban au cours de la seconde guerre du Liban (Crédit photo: IDF /Flash90)

« Que fait-on avec les assassinats ciblés ? » lâche-t-il, ménageant un silence. Aujourd’hui même « en Irak et en Syrie » les militaires français, lorsqu’ils rencontrent des ressortissants français engagés dans les rangs de Daesh ont pour ordre de ne pas faire de prisonniers. Une manière brutale de régler un double problème : celui du sort à réserver aux Français combattant contre leur pays, et la question du retour en France de ces djihadistes, de leur procès et de leur médiatisation.

« On ne peut pas prétendre que cela n’existe pas, appuie-t-il. Une question intéressante serait de savoir comment Israël le gère d’un point de vue légal ».

Les différences des fronts intérieurs israélien et français

Sur le théâtre extérieur des opérations, loin des opinions publiques, là règnent les lois de la guerre, les armées du monde peuvent apprendre les unes des autres.

Mais c’est sur le « front domestique », lieu de la radicalisation et du passage à l’acte que les méthodes ne peuvent qu’être différentes. En Israël, le front et « la maison » sont en grande partie entremêlés. En résultent des modes défensifs et offensifs particuliers, couplés à une coopération avec une entité à la fois adverse et partenaire.

« L’anti-terrorisme israélien est fondé sur des modes d’action défensifs (« barrière de sécurité », barrages militaires filtrants…) et offensifs (infiltrations, arrestations préventives, assassinats ciblés…) poursuit David Khalfa. Cette double approche couplée à la coopération sécuritaire avec l’Autorité palestinienne a permis à l’Etat hébreu de faire baisser de manière substantielle le nombre d’attentats de grande ampleur, même si les attaques palestiniennes de basse intensité menées à l’aide de moyens rudimentaires ont pris le relais ces derniers mois. »

Yossi Kuperwasser briefing journalists at the Prime Minister's Office in Jerusalem (photo credit: Raphael Ahren/Times of Israel)

Yossi Kuperwasser devant les journalistes dans le bureau du Premier ministre à Jérusalem (photo credit: Raphael Ahren/Times of Israël)

L’intimité entre ennemis en Israël est telle, que, par exemple, les services de renseignement intérieurs du Shin Bet, associés à l’armée se rendent chez les parents de potentiels terroristes pour les prévenir des répercussions possibles, et pour les convaincre de dissuader leur enfant, devenant des partenaires de facto de la sécurité israélienne. Une telle imbrication n’existe pas à ce degré en France.

L’art de la dissuasion française contre l’art de convaincre israélien

La dissuasion à la française, défendue ce jour-là par François Heisbourg et Claude Moniquet est a priori d’un autre ordre, moral pourrait-on dire, ou idéologique. « Ne pas reculer sur les valeurs » et « faire acte de résilience » pour l’ex-agent de la DGSE est « une manière de convaincre les terroristes que leur méthodes ne marchent pas ».

Si la société française démontre qu’elle ne tombe pas dans le piège de la haine inter-communautaire que l’organisation Etat islamique veut susciter à travers ses attaques, si elle continue de se prélasser aux terrasses des cafés, d’aller au spectacle, et défend ainsi ostensiblement un certain mode de vie « à la française », quelle meilleure preuve de l’inefficacité des attentats à produire de la terreur.

« Il faut qu’ils comprennent que nous n’allons pas bouger d’un iota sur notre idéologie, » insiste François Heibourg. « Il ne faut pas non plus adopter les expressions qui légitimeraient les terroristes et parler, par exemple d’Etat islamique », ce qui reviendrait à reconnaître l’existence d’un pays légitime sur le plan international, et leur apporter satisfaction et motivation supplémentaire.

Peut-être l’identité nationale israélienne est-elle plus vigoureuse et n’encourt pas le même risque d’être déstabilisée, ou est-ce du à un esprit israélien moins porté sur l’abstraction, mais la méthode de dissuasion que préconise Yossi Kuperwasser est plus… terre à terre.

« Il faut convaincre les terroristes que ce n’est pas dans leur intérêt de rester attacher au terrorisme, » explique-t-il de manière elliptique. « Cela nous a pris 5 ans pour convaincre les terroristes d’abandonner les attentats-suicides commis sur notre sol, 2 ans et demi pour qu’ils arrêtent de nous lancer des roquettes depuis Gaza. Quant au Hezbollah cela fait 11 ans qu’il a compris qu’il n’était pas dans son intérêt de nous lancer des missiles ». Tout réside donc dans cette manière israélienne de « convaincre ». Sans empêcher pour autant Hassan Nasrallah de continuer à proférer des menaces et à renforcer son arsenal, de même que pour le Hamas.

Israël est un laboratoire

Yossi Kuperwasser est le directeur de recherche Moyen-Orient au Jerusalem Center for Public Affairs, chercheur associé à l’Institut National de Contre-Terrorisme (ICT). Ancien Directeur du ministère des Affaires stratégiques, il est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes israéliens du contre-terrorisme. Brigadier Général de réserve, il a joué un rôle clé dans la stratégie israélienne de lutte contre le terrorisme en tant que chef de la Division de recherche stratégique de la Direction des renseignements militaires (AMAN).

(De g à d) La maire de Paris Anne Hidalgo, le président français François Hollande et le Premier ministre français Manuel Valls participent à un rassemblement du souvenir sur la Place de la République, le 10 Janvier 2016 pour commémorer les victimes du terrorisme de cette sanglante année 2015 (Crédit : YOAN VALAT / POOL / AFP)

(De g à d) La maire de Paris Anne Hidalgo, le président français François Hollande et le Premier ministre français Manuel Valls participent à un rassemblement du souvenir sur la Place de la République, le 10 Janvier 2016 pour commémorer les victimes du terrorisme de cette sanglante année 2015 (Crédit : YOAN VALAT / POOL / AFP)

Pour lui, Israël n’est pas un modèle « mais un laboratoire ». « Vous pouvez voir ce qui marche, dit-il et les appliquer dans un autre pays en faisant les adaptations nécessaires. Mais certaines choses ne peuvent pas s’exporter eu Europe à cause du mode de vie ». Moins rude, mois enclin à accepter certaines méthodes ? Il ne le précisera pas.

Mais selon Kuperwasser, le succès de l’anti-terrorisme réside aussi dans la prévision. Selon lui l’Etat major de Tsahal et les services de sécurité avaient prévu la durée de la deuxième intifada à quelques mois près. « Nous savions que la 2e Intifada allait durer 6 ans, finalement elle n’aura duré que 5 ans ».

Cet esprit semble prouver qu’Israël a depuis longtemps accepté que pour diminuer le risque terroriste, il fallait d’abord accepter qu’il puisse faire partie du quotidien du pays. Une vérité que la France, dont le nombre de victimes du terrorisme ces trois dernières années dépasse celui des victimes israéliennes semble avoir aujourd’hui acceptée.

En 2016, Manuel Valls alors Premier ministre avait eu ces mots lors de la Conférence de sécurité à Munich :  » Nous devons cette vérité à nos peuples : il y aura d’autres attaques, des attaques d’ampleur, c’est une certitude. Nous sommes entrés (…) dans une nouvelle époque ».

Une nouvelle époque où les conséquences de la perte récente de son ancrage territorial par Daesh en Syrie et en Irak avec la chute de sa « capitale » Mossoul restent à déterminer.